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Un jour, une histoire : le record de Fabre

Un jour, une histoire : le record de Fabre
Par Jérôme Prevot via Midi Olympique

Le 21/03/2020 à 19:04Mis à jour Le 23/03/2020 à 07:43

CHAMPIONNAT DE FRANCE - 16 décembre 1979, Béziers-Montchanin : 100-0. Ce jour là, l'ailier Biterrois Michel Fabre a réussi l'incroyable prouesse de marquer onze essais dans le même match. Son épouse ne le trouve pas assez reconnu et aimerait que le Guiness Book l'homologue.

Prenons-en le pari. Son record ne sera jamais battu : onze essais en 80 minutes, soit 44 points sans tenter ni pénalités, ni transformations, et même 55 points selon le comptage d’aujourd’hui. Michel Fabre est entré dans l’éternité en ce 16 décembre 1979, sous un ciel bleu, mais froid, par un festival offensif pour un score ahurissant, 100 à 0, aux dépens de Montchanin. À l’époque, Béziers régnait sur le rugby français comme on ne l’imagine plus : la méthode, la quantité, la qualité, l’âpreté et l’ascendant psychologique. « Montchanin était rude et dangereux chez lui mais chez nous, à Sauclières, les équipes lâchaient beaucoup de choses. ». Les Bourguignons étaient en plus ce jour-là décimés par les absences : « Même au complet, l’addition aurait été corsée. Alors, vous pensez avec une équipe singulièrement diminuée... », expliqua sur le coup Roland Soula, le président-mécène.

Henri Mioch, qui jouait ce match au centre, se souvient très bien : « On ne peut prévoir un record, mais disons que toutes les conditions étaient requises. Il faisait beau, Michel Fabre allait marquer 44 essais cette saison là, c’était normal que ça tombe sur lui. Il faut aussi comprendre ce que représentait un match à l’extérieur à l’époque. Ceux qui ne connaissent pas les vestiaires visiteurs de Sauclières auront du mal à com-prendre... C’était si spartiate. Les joueurs n’étaient pas assistés comme maintenant. En plus, il y avait un long tunnel qui passait sous la pelouse, ils nous attendaient souvent dans l’obscurité, ce n’était pas la meilleure façon d’aborder un match... Il fallait aussi compter avec la fatigue du déplacement. Je me demande si les gars de Montchanin n’étaient pas venus en voitures ce jour-là... »

Un jour, une histoire - Michel Fabre, six fois champions de France avec l'AS Béziers.

Un jour, une histoire - Michel Fabre, six fois champions de France avec l'AS Béziers.Other Agency

Michel Fabre reconnaît volontiers que ce Béziers-Montchanin n’était pas un match au sommet, juste une péripétie d’un championnat à quarante mais ce moment si fertile dit quelque chose de l’orgueil qui animait ce club qui faisait peur à tout l’Hexagone, avec quatre-vingts pour cent de joueurs formés dans un rayon de cent kilomètres. En décembre 1979, il était entraîné par Olivier Saisset (31 ans) mais il avait été façonné par Raoul Barrière.

« Quelle exigence, on dit souvent : qui aime bien, châtie bien. Avec lui, je suis reparti de certaines séances en pleurant. Mais il m’avait permis d’être champion à 19 ans en 1977, alors que j’avais vécu un accident où mon meilleur ami avait trouvé la mort. [...] En demie, je me blesse à l’os malaire. Je loupe la finale du Du-Manoir, mais Barrière a tenu à me faire jouer quinze jours plus tard contre l’Usap au Parc des Princes. » Michel Fabre n’a jamais rien reçu pour cet exploit, ni trophée, ni souvenir. Même le Midi Olympique de l’époque n’en parla pas en Une. Le titre n’apparaissait modestement qu’en page 2 : « Béziers et Fabre, double record ! » Avec un petit rappel historique sur le précédent recordman : le Briviste Michel Puidebois et ses huit essais en 1973. « À la mi-temps, j’avais déjà marqué quatre essais. Alors, Jack Cantoni a dit : " À partir de maintenant, on donne tous les ballons à Michel pour qu’il réussisse un truc..." Du coup on a joué « à droite toute » (sic) pendant quarante minutes, Claude Casamitjana qui jouait à l’aile gauche n’a plus vu un ballon. Je le reconnais, nous avons fait une entorse à notre principe qui voulait que l’individu se mette au service du collectif. Là, tout le collectif a joué pour moi. Sur ces onze essais, j’en ai marqué pas mal en bout de ligne en suivant l’action, mais je m’en suis quand même pelé quelques-uns. » Le numéro 14 de Béziers en a donc ajouté sept en trente-cinq minutes (40e -75e), une moyenne d’un essai toutes les cinq minutes !

" J'avais un bon crochet"

Monique, l’épouse de Michel, aimerait bien qu’un document, un diplôme, un procès-verbal officiel fixe cet exploit : « J’ai contacté le Livre Guiness des Records, par courrier, par mail... Je n’ai jamais eu de réponse. Michel mérite d’être davantage reconnu. Il n’a pas laissé la trace qu’il mérite. Il a tendance à garder les choses pour lui. Moi, je ne le cache pas, je bade mon mari. Et en tenant un bar, j’ai pris de l’assurance, alors que j’étais si réservée quand je l’ai connu en 1980. » Elle n’était donc pas là pour LE moment historique. La croisade est touchante et les preuves d’amour de Monique pour Michel valent sans doute bien des trophées, même si l’ailier biterrois n’en manque pas : six Boucliers de Brennus entre 1977 et 1984, plus un Challenge Du-Manoir.

Monique et Michel tiennent désormais « La Frégate », une brasserie de Valras-Plage. On y trouve une grande photo du patron au sommet de son art, ballon en main, soutenu par ses avants avec, derrière lui, un vis-à-vis à la peine nommé... Guy Novès : relique de la finale 1980 que Michel Fabre débloqua d’entrée sur une accélération terrible petit côté malgré une jungle de défenseurs. Cet ailier de poche, au physique de play boy méditérranéen, affolait aussi les midinettes qui étaient dans les tribunes. Sur la pelouse, c’était un vrai puncheur, une préfiguration de Christophe Dominici. « Je n’étais pas un sprinter pur, mais j’avais un bon crochet. Ça correspondait à ce que nous avait enseigné Raoul Barrière, il voulait qu’on soit toujours sur nos appuis. Si je ne marquais pas directement, je devais toujours revenir à l’intérieur pour faire rebondir le jeu avec mes avants, nous parlions déjà de la conservation du ballon. »

Pas reconnu chez les Bleus

Mais à travers ses propos pointe une déception, sa carrière internationale : six sélections entre 1981 et 1982 et une seule dans le Tournoi. « Béziers n’était pas trop apprécié à ce moment-là », commente-il, pudique. Monique rappelle l’épisode tragicomique de la tournée 1980 en Afrique du Sud, quand les sélectionneurs avaient trouvé le moyen de se tromper, en confondant les deux ailiers de Béziers, Claude Martinez et Michel Fabre, sommet de l’amateurisme au mauvais sens du terme. « Mais il est quand même parti en tournée en Australie en 1981, j’avais trouvé ça très long sur le moment », poursuit Monique, nostalgique de la fougue amoureuse de ses 20 ans. Michel joua le premier test contre les Wallabies, puis, en novembre, les deux contre les All Blacks : « Mais nous avons perdu même si j’avais réussi une percée de soixante mètres. Jacques Fouroux a voulu tout changer pour le Tournoi et l’attaque basco-landaise qui avait brillé en Coupe des Provinces est arrivée... » Blanco prit alors le numéro 14 avec Sallefranque à l’arrière. Mais l’expérience tourna court, trois défaites en trois matchs, et le jeune Fabre (24 ans) retrouva le coq, en sauveur éphémère : « J’ai fait partie de ceux qui ont été rappelés pour le dernier match contre l’Irlande avec les vieux guerriers Paparemborde, Imbernon, Dospital. J’ai au moins fait ça, j’ai permis d’éviter la cuillère de bois. »

Championnat de France - Michel Fabre (Béziers) contre Agen (crédit photo : Alain Lafay)

Championnat de France - Michel Fabre (Béziers) contre Agen (crédit photo : Alain Lafay)Midi Olympique

On sent bien qu’entre Michel Fabre et Fouroux, ce ne fut jamais fusionnel : « Quand on a connu un entraîneur comme Raoul Barrière, il n’y en a pas beaucoup qui peuvent t’impressionner. » Michel Fabre n’est pas à plaindre avec ses six Boucliers, même si son aura a finalement du mal à dépasser les frontières de l’Hérault. « Je n’ai même jamais eu l’Oscar de Midi Olympique. » Une reconnaissance du Guiness Book ne serait que justice. Elle serait aussi une preuve du soutien inconditionnel de son épouse, la fierté d’une vie d’homme qu’Henri Mioch résume ainsi : « Michel était beau, talentueux et généreux, jamais tordu. Avec Pierre Chadebech de Brive et le regretté Pierre Lacans, il fait partie des rares joueurs dont je n’ai jamais entendu dire du mal. »

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