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Rugby - Flashback : Le discours d'anthologie de Jim Telfer avec le mythique "putain d'Everest"

Flashback : Le discours d'anthologie de Jim Telfer avec le mythique "putain d'Everest"

Le 05/10/2016 à 18:35

Un homme à l’accent écossais aussi dur que ses méthodes, une tournée suicide qu’on donne perdue d’avance, un choc contre les meilleurs joueurs de la planète. Nous sommes en juin 1997… Le jour où Jim Telfer a convaincu ses Lions britanniques qu’ils pouvaient renverser une montagne nommée Springboks.

A quelques heures du match face à l’Afrique du Sud, un homme est debout, seul. Survêtement sur le dos, il déambule nerveusement entre les chaises de la salle de réception d’un hôtel de Cape Town. Il marmonne, dans un accent écossais affiché. Il" n’y a aucun moyen pour revenir en arrière. Aucune excuse pour faire un pas en arrière ! On doit donner le putain de maximum..."

Quelques instants encore et les sièges vides qui l'entourent accueilleront les meilleurs joueurs de rugby de Grande-Bretagne et d’Irlande. L’homme va maintenant devoir prendre la parole. Insuffler la confiance, susciter la colère, déclencher cette fameuse bascule mentale. Un discours en forme d’aboutissement pour la saison 1997. Mais surtout une motivation qui annonce l’accomplissement d’une génération.

Pas un marrant, ce Telfer

"Déjà, il faut expliquer qui était Jim". Jeremy Davidson (Irlande, 32 sélections), deuxième ligne indiscutable de cette équipe des Lions Britanniques 1997, aime faire les choses dans l’ordre. "Jim a été joueur pendant 6 ans pour l’Ecosse et il a fait 2 tournées avec les Lions. C’était un joueur très, très rude. Rugueux même, qui faisait un peu peur sur le terrain".

Coté entraineur ? Le club de Melrose, puis un poste de sélectionneur de l’Écosse. Avec le XV du Chardon, Telfer remporte le Tournoi des V Nations 1984 et 1990 (avec un Grand Chelem à chaque fois)… En 1996, l’ancien troisième ligne est logiquement nommé à la tête de cette formation des Lions. C’était une sacré carrière et un sacré bonhomme, qui imposait le respect dès qu’il entrait dans une salle. Davidson ajoute, dans un français parfait, "mais un gars, dans la vie... pas très rigolo".

Jim Telfer alors sélectionneur de l'Écosse

Jim Telfer alors sélectionneur de l'ÉcosseAFP

Jim Telfer n’est clairement pas un marrant. "Les entrainements avec lui, c'était dur. C’était un niveau d’exigence et de fatigue physique… les plus durs que je n’ai jamais connus. Quand tu as vécu ça, tu es prêt pour n’importe quoi". Y compris défier la meilleure équipe du monde et les Golgoths sud-africains. Des monstres physiques qui font trembler la planète ovale.

"Telfer nous parlait comme un Rottweiler énervé"

Pour être certain de rivaliser, le menu est copieux. Et l’objectif assumé. C"’était le premier test et on avait aucune chance de gagner. On avait passé des entrainements à se casser la gueule entre nous, a saigner… Il cassait les joueurs en deux, il nous poussait à la limite pour voir qui étaient les vrais hommes, et qui était là juste parce que c’était sympa d’être avec les Lions".

La personnalité de Jim Telfer donne de l’épaisseur à ses prises de parole. Comment ne pas suivre jusqu’au bout un homme qui impose le respect à des joueurs comme Martin Johnson, Keith Wood, Richard Hill, Laurence Dallaglio, Tim Rodber, Paul Wallace, Jason Leonard…?

Le sourire aux lèvres, Jeremy Davidson, élu meilleur joueur de cette tournée sud-africaine par ses pairs raconte, malicieux : "Aux entrainements, dès fois il te parlait, tu ne comprenais pas un mot ! Mais tu comprenais ce qu’il voulait. Il parlait comme un Rottweiler énervé. On ne comprenait rien ! Il hurlait, il mangeait ses mots… Mais on comprenait ce qu’il voulait dire". Le sourire laisse place à une anecdote plus douloureuse : "On faisait des séances de mêlées. Après une heure, on avait fait genre… 50 mêlées ! Et là, il nous a dit, 'quand tu sors de la mêlée, tu cours le plus vite possible... et là tu accélères' !".

Jeremy Davidson, l'entraîneur d'Aurillac

Jeremy Davidson, l'entraîneur d'AurillacIcon Sport

Un fou, avec qui la notion de leader n’a plus vraiment de sens. Il ne peut y avoir que quelques grands fauves dans un vestiaire. Et Telfer avait dompté chacun d’entre eux. Rob Wainwright, le capitaine écossais, explique d’ailleurs sur le ton de la blague : "Avec Telfer, tu es comme un phare dans le désert : magnifique mais totalement inutile !"

Un match qui oppose "des gamins à des adultes"

Quand Jim Telfer parle, plus un bruit. Le silence devient presque physique. Palpable. Fort de son charisme, de son emprise et de la tension naissance avant de défier les champions du monde, il lâche : "C’est votre putain d’Everest les garçons. Très peu de gens ont eu la chance dans le rugby de pouvoir affronter leur Everest". Puis il ajoute : "Ils sont meilleurs que tous ceux contre qui vous avez joués jusqu’à là. Ils sont meilleur individuellement, sinon ils ne seraient pas là. C’est donc un défi immense qui vous attend".

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Davidson, 198 cm et près de 120 kilos, le sait. "C’était une équipe qui faisait 2 fois notre taille et 2 fois notre poids. A n’importe quel poste. C’était des gamins contre des adultes. Même aujourd’hui quand tu regardes les images, la différence de densité physique est impressionnante".

La presse allume les Lions ? Telfer en fait une arme !

Dernier instrument, dernière arme. Quand ses mots ne suffisent plus, l’entraineur des Lions utilise ceux des autres. Plus exactement ceux de la presse. "Le point faible des Lions, c’est la mêlée", "Il faut insister sur la mêlée", "La mêlée sera la clé".

Aux côtés de Martin Johnson, de Tom Smith ou encore de Paul Wallace, Davidson encaisse. "On disait qu’on avait pas de mêlées qu’on était nuls… En plus, nous, on ne suivait pas trop les médias parce que c’était pas quelque chose qui existait beaucoup. On était déjà motivé, on avait déjà la trouille au ventre. Mais quand tu as la trouille au ventre et que les gens te prennent pour des cons, te remettent en question et mentent… Ca été une motivation supplémentaire".

"Le plus grand moment de la carrière des tous les hommes dans cette salle"

Le speech de Jim Telfer servira de déclic. Un monologue de près de 5 minutes, dans un silence de plomb. Les regards s’embrument parfois. "J’ai l’image dans la tête tous les jours de ma vie. C’est un moment qui reste gravé dans la vie", raconte l’entraîneur d’Aurillac. "C’est inoubliable. Pour tous les joueurs qui étaient dans cette pièce. Chacun, on était prêts à faire n’importe quoi ensemble. Personne ne pouvait nous séparer. C’est le plus grand moment de la carrière de tous les hommes dans cette salle".

Les derniers mots de l’Écossais, et qui concluent un discours devenu aujourd’hui légendaire, sont à l’image de celui qui les prononce : durs et transcendants. "Vous devez trouver votre propre réconfort : votre propre voie, votre ambition, votre propre force intérieure. Parce que le moment est arrivé, pour jouer le plus grand match de votre vie". Au terme de 80 minutes d’une âpreté rarement égalée, les Lions s’imposeront 25 à 16. Puis arracheront la tournée, signant même 11 victoires en 13 matches.

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