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Boudjellal : "J'avais préparé un budget en Top 14 et un autre en Pro D2"

Boudjellal : "J'avais préparé un budget en Top 14 et un autre en Pro D2"

Le 05/06/2019 à 09:12Mis à jour Le 05/06/2019 à 09:13

TOP 14 - T-shirt du groupe The Who sur les épaules, Mourad Boudjellal nous a reçu dans son bureau où les vestiges de son ancienne vie dans l'édition ont une place de choix. Le patron du RCT a accepté de revenir sur cette année compliquée tout en se montrant optimiste pour le futur.

Rugbyrama : Vous avez souvent fait le parallèle avec le film Vendredi 13 pour évoquer votre treizième année à la tête du RCT. Finalement la saison n'a pas été si horrible que cela non ?

Mourad Boudjellal : Jusqu'à présent, lorsque nous terminions une saison en gagnant un match, nous avions un titre. Là, on signe une victoire pour finir mais sans avoir de titre. Je le cite souvent, mais c'est notre "Huit et demi" à nous, c'est une saison entre deux. Certain diront que "Huit et demi" est le chef d’œuvre de Fellini, ce n'est pas le cas pour nous. Mais ça pourrait le devenir. Nous avons construit quelque chose qui nous manquait.

Durant la saison, Patrice Collazo, mais aussi Juan Lobbe, ont expliqué que le club avait peut-être besoin d'une année comme celle-là. Dure, sans qualification, afin de remettre les choses à plat. Est-ce aussi votre avis ?

M. B. : C'est le cas. Cela permet aussi de mesurer ce que nous avons fait par le passé et la difficulté d'avoir joué dix finales en si peu de temps mais surtout d'avoir remporté quatre titres. Quand Patrice s'était réengagé avec La Rochelle, cela m'avait énervé, car je me disais qu'ils avaient un train d'avance sur moi, avec ce mec qui construisait, capable aussi d'optimiser le salary cap en découvrant des mecs. Là-dessus il est très fort. Je suis certain que ça nous allons réussir avec lui.

Juan Martin Fernandez Lobbe et Patrice Collazo (RCT Toulon)

Juan Martin Fernandez Lobbe et Patrice Collazo (RCT Toulon)Icon Sport

Et puis, il y a ce titre des Espoirs qui manquait également au palmarès du club...

M. B. : C'est un beau symbole. Cela a surpris beaucoup de gens. On ne nous voyait pas forcément sous cet angle-là. Mais Toulon, avec ses mercenaires étrangers, a multiplié le nombre de licences par trois et par conséquent les chances d'avoir de bons joueurs. Nous récoltons ce que nous avons semé. J'ai également appris la patience cette année. À me projeter. C'est peut-être la vieillesse qui arrive, pas la sagesse car elle n'arrivera jamais. Il y a 8 ans, j'avais rencontré Patrice Collazo par hasard et il m'avait parlé de La Rochelle. Il m'avait présenté son plan, me disant qu'il savait où il allait. Je m'étais dit "quel bouffon". Force est de constater que ce n'était pas un bouffon et qu'il était réaliste. J'ai un peu cette impression à Toulon désormais. Il sait où il va, laissons-le aller où le vent le mènera et espérons que cela nous portera au stade de France.

" Le match à Agen a été un tournant dans la saison"

Maintenant qu'elle est terminée, peut-on qualifier cette saison de "transition" sans que cela soit un gros mot ?

M. B. : Ça s'appelle une saison de merde (sic). Voilà. Mais il faut en vivre, c'est ce qui nous construit. Malgré tout, quand je vois les quarts de finale, je me dis que nous n'aurions pas été des usurpateurs finalement. Surtout avec l'état d'esprit qui a animé l'équipe en fin de saison, ce groupe aurait mérité mieux.

À plus d'un titre, la saison du RCT semble avoir basculé après la défaite à Agen. Sur le plan comptable mais aussi par les explications qui ont suivi...

M. B. : Il y a eu un avant et un après ce match. C'est un tournant de la saison. Après la défaite à Édimbourg, je me suis aussi vu en Pro D2. La plus grosse erreur, quand on joue le maintien, c'est de ne pas le savoir. J'avais vraiment peur. Nous avons disputé des finales, mais lors du match face à Perpignan, où nous jouions clairement la dernière place, j'ai eu la pétoche en me disant que l'on pouvait être derniers du classement. Jusqu'à présent, j'avais toujours fait deux budgets : un avec et un sans la coupe d'Europe. Là, c'était un en Top 14 et l'autre en Pro D2.

Il y a aussi ce match face au Stade Français, à Mayol, où l'on vous aperçoit en bord de pelouse effondré, avant l'essai de Nakosi...

M. B. : Nous étions clairement sous la menace de la relégation. Nous avons passé plus de temps à regarder en bas qu'en haut. Nous n'avons même jamais regardé devant. Mais autant j'ai pu être dur avec les joueurs en début de saison, autant j'ai été séduit par l'état d'esprit qu'ils ont su montrer suite au match d'Agen.

" Je n'ai jamais senti Patrice douter, être dépassé"

La facilité aurait pu être, et vous l'avez déjà éprouvé par le passé, de virer votre entraîneur. Mais pas cette fois, qu'est-ce qui a fait la différence ?

M. B. : Jamais Patrice n'a été lâché par son vestiaire. Et jamais je ne l'ai senti dépassé. Certes, il a mal vécu la situation, il est d'ici, il est très exposé, sa famille également. Cela a pu entraîner quelques réactions de sa part, mais jamais il n'a douté et jamais les joueurs sont venus se plaindre. Au contraire. Certains, dont des cadres, ont mis des clauses "Collazo" dans leur contrat. Ça n'était jamais arrivé. Ils ont par exemple des 2 ou 3 années +1 et l'option n'est valable que si Patrice est là. Chaque fois que je me suis séparé d'un entraîneur, j'ai écouté mon vestiaire. À l'exception de Fabien Galthié où il s'agissait plus d'un coup de tête car j'estimais que par rapport aux moyens que je lui avais donné, on était dans la faute professionnelle sur le match face à Lyon.

Collazo a su remobiliser et fédérer un groupe, même des joueurs en partance, comme Fekitoa dont on a enfin vu le vrai visage à Toulon. Est-ce un regret de le voir partir finalement ?

M. B. : Son vrai visage ou son vrai poste (il a été repositionné à l'aile, N.D.L.R.) ? Ça laisse des regrets c'est clair. Je vais peut-être m'avancer, mais il avait dit des choses sur moi et je pense qu'il a changé d'avis. Et moi aussi. Il avait dit que je n'étais qu'un businessman, mais je pense qu'il a compris que c'était un peu plus compliqué que ça. Inversement, je pensais qu'il venait pour le contrat et c'était plus compliqué que ça. C'est une personne entière, c'est quelqu'un de bien. Je n'ai rien à lui reprocher. J'ai adoré la joie qu'il exprimait sur nos essais, cela démontrait son implication, ça ne trahit pas. Je le regretterai. S'il n'avait pas signé aux Wasps et qu'il avait un peu attendu, dans cette période-là on aurait tout fait pour le garder. Après c'est la vie d'un club.

" Patrice m'a fait changer d'avis. L'important c'est l'institution"

En quoi cette saison vous a-t-elle changé ?

M. B. : Quand je suis arrivé dans le rugby, je pensais que le plus important ce n'était pas le club, mais quelques grands joueurs que l'on fait venir chaque année pour que les saisons ne se ressemblent pas. Aujourd'hui, le plus important c'est le club. Il faut (re)créer l'identité club. Que je sois là, ou que tel joueur soit là, ce n'est pas important. En cela, j'adhère complètement au discours de Patrice Collazo. Il m'a apporté cela. Je vais passer pour un crétin, mais c'est vrai je n'étais pas dans cette logique-là. Il m'a fait changer d'avis. L'important c'est l'institution. Nous avons un public sensible à l'investissement des joueurs. J'ai senti un retour de flamme et d'amour pour cette équipe et une indulgence également par rapport à la saison. Sur la fin de l'année, l'équipe a su reconquérir Mayol. J'en suis convaincu, nous allons vivre de belles choses, différentes de celles du passé mais de belles choses.

Mourad Boudjellal, président du RC Toulon

Mourad Boudjellal, président du RC ToulonIcon Sport

Mayol a su montrer de la patience, vous aussi. Mais est-ce que cela peut durer plus qu'une saison, une autre année sans qualification serait-elle acceptable ?

M. B. : Je serais obligé de l'accepter, le public je ne sais pas. L'an prochain, nous serons dos au mur. Avec en plus la difficulté de la Coupe du monde, d'un renouvellement d'effectif. Nous avons décidé de couper avec notre passé glorieux, il restera que très peu de joueurs titrés avec le RCT. Nous partons sur un nouveau cycle. Mais je ne suis pas inquiet. Si nous conservons cet état d'esprit, nous serons dans les six.

Êtes-vous donc optimiste ?

M. B. : La saison qui arrive est excitante, il y a plein de choses que je ne connais pas, des joueurs vont arriver, apprendre à être ensemble. Je vais aussi changer de mode de management, avec plus de proximité avec les joueurs. Cela m'a parfois été reproché, j'ai compris et j'entends cela. Mais c'est compliqué quand on débarque de l'entreprise, du monde du CDI pour celui du CDD. Les gens sont là pour un temps réduit, ce ne sont pas les mêmes relations. D'autre part, dans l'édition, j'avais une compétence incontestée. Dans le rugby non. Je n'ai jamais été un spécialiste. Je ne le revendique pas. J'essaie juste d'être intuitif, parfois je me suis trompé, d'autres fois non. Et puis, j'espère que l'an prochain je vais pouvoir refaire des colères, j'en ai pas trop eu cette année (sourire).

" Savea ? Les histoires ont une suite et cela peut être surprenant"

Il y en a eu tout de même une assez mémorable...

M. B. : Savea ? Nous allons bientôt communiquer à son propos et nous allons peut-être étonner. Les histoires ont une suite et cela peut être surprenant. Il peut aussi y avoir des "happy end" ou des "happy continuations". J'ai rencontré Julian avec sa femme, nous nous sommes parlés et expliqués, ce fut courtois et instructif. Je peux dire que ce n'est pas un usurpateur. À partir de là, quand les gens sont sincères... Patrice m'a aussi convaincu en disant que lorsque l'on a joué à un certain niveau, on peut y revenir. À nous de le mettre dans les meilleures conditions afin que tout soit optimisé.

Vous avez évoqué le renouvellement de l'effectif et le fait de tourner définitivement certaines pages, cela induit des départs importants comme ceux de Guilhem Guirado et Mathieu Bastareaud. Est-ce un déchirement ?

M. B. : Pour Guilhem, j'ai reconnu ne pas avoir fait une proposition suffisante pour qu'il reste. Je pensais qu'après la Coupe du monde, ce serait compliqué. Mais humainement, c'est quelqu'un que je vais regretter, c'est un mec bien. C'est un déchirement. Le plus dur, ce sera de le voir contre nous, même pour lui ce sera compliqué. C'est quelqu'un d'entier, quand il aime c'est pour toujours. Quant à Mathieu, il peut revenir, mais je pense que le rêve américain va l'absorber. Il est fait pour ça.

Guilhem Guirado et Mathieu Bastareaud (RC Toulon)

Guilhem Guirado et Mathieu Bastareaud (RC Toulon)Icon Sport

Il y a aussi le départ de Josua Tuisova, parfois incompris par les supporters...

M. B. : Je fais un appel à Lyon, j'aime beaucoup M. Ginon qui finance le club, mais il faudrait qu'il me fasse une prime de recrutement ! Ou alors qu'il me nomme recruteur du Lou directement, ce serait plus simple. Avec toute l'amitié et le respect que j'ai pour Pierre (Mignoni), je ne sais pas si c'est bien de prendre autant de joueurs du même club. À une époque, les Toulonnais partaient à Nice, là c'est à Lyon. Après, pour Tuisova, ce n'est pas un hold-up. J'avais soit le choix de ne pas l'avoir pendant 5 mois de Coupe du monde et de le perdre gratuitement six mois après, soit de le laisser partir avec un gros chèque. Il voulait aussi voir autre chose, je respecte le choix du joueur. Je lui souhaite de la réussite.

" Bernard Lemaitre apporte beaucoup, dans tous les sens du terme"

Désormais, vous n'êtes plus tout à fait seul à la tête du RCT. Que vous a apporté l'arrivée de Bernard Lemaître ?

M. B. : Avant son arrivée, je passais 95 % de mon temps à essayer de gérer mon budget, depuis qu'il est là je passe ce temps à essayer de créer des richesses. Ça change pas mal de choses. J'étais un acrobate sans filet, depuis j'en ai un. Ça ne veut pas dire qu'il faut tomber, mais ça donne plus de sérénité pour créer et construire. Nous sommes, par ailleurs, deux contraires mais nous sommes complémentaires, il apporte une vision différente de l'entreprise. Il a ce côté structure que je n'ai pas. Moi, j'ai trois francs six sous, il faut acheter des joueurs. Lui, il veut d'abord créer des structures. Quand le temps sera passé que restera-t-il ? Les titres et les structures. Les titres nous les avons eu, les structures pas encore. Ce projet de nouveau centre d'entraînement est un gros investissement. Cela va nous changer la vie, nous serons plus attractifs. Nous allons faire quelque chose de conséquent, nous ne faisons jamais rien à moitié ici (rire). Voilà, Bernard apporte beaucoup, dans tous les sens du terme. Il m'a un peu stabilisé, même si je pense être toujours aussi fou !

Fou encore sur le recrutement qui n'est pas terminé ?

M. B. : Nous ne ferons pas n'importe quoi. Nous avons déjà recruté beaucoup de joueurs qui ont l'intention de prendre leur place, il faut une concurrence équitable. Puis ensuite, il y a le salary cap à respecter.

Et le cas Ma'a Nonu ?

M. B. : Est-ce que nous avons envie qu'il revienne ? Oui, mais ce n'est pas nous qui décidons. À lui de voir, mais nous ne sommes pas les seuls à être intéressés. Par ailleurs à Toulon, comme les autres clubs, nous restons bloqués par le salary cap. Nous ne connaissons pas notre latitude en fonction de des compensations liées à la liste des joueurs appelés en équipe de France. C'est une inconnue et un frein.

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