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XV de France - Les quatre vérités de Marc Lièvremont

Les quatre vérités de Lièvremont

Le 03/06/2018 à 19:30Mis à jour Le 03/06/2018 à 20:40

La longue interview donnée pour le Midol Mag de juin par l’ancien sélectionneur de l’équipe de France est appelée à faire du bruit. Marc Lièvremont revient sur l’affaire Bastareaud qui avait terni le dernier succès des Bleus en 2009 en Nouvelle-Zélande. Sans s’épargner lui-même, il fait un bilan critique de son action à la tête de l’équipe de France... Tout le monde en prend pour son grade.

Rugbyrama : À propos de l’affaire Bastareaud et d’une fameuse table de nuit qui aurait causé une blessure au visage au centre de l’équipe de France, il affirme s’en tenir à la version très contestable de l’intéressé.

Marc Lièvremont : Des gens pensent que je connais la vérité mais que je la cache, que c’est une histoire franco-française. Louis Picamoles ou Thierry Dusautoir auraient été impliqués ? Ce dernier a toujours menacé de porter plainte si son nom était évoqué. Je le redis, je n’ai pas le début d’une autre version (que celle de la table de nuit). On peut m’accuser d’avoir été naïf. Je suis transparent. Ce qu’a fait Mathieu est une connerie de gamin. Il a grandi.

Mathieu Bastareaud

Mathieu BastareaudIcon Sport

Il revient sur son mandat à la tête de l’Équipe de France durant quatre ans, de 2008 à 2011, entamé après les huit saisons de Bernard Laporte et terminé par une défaite en finale de la Coupe du monde.

M.L : Si j’avais été plus expérimenté, j’aurais été moins spontané, moins idéaliste. Et ça, je le revendique. Ça peut paraître prétentieux mais j’assume. Quand je me penche sur les quatre ans passés auprès de l’Équipe de France, j’ai assez peu de regrets. J’aurais pu faire d’autres choix. Je suis passé à côté de joueurs comme Yannick Nyanga que je n’ai jamais sélectionné… J’ai été maladroit, très souvent, idéaliste, spontané, agressif, rustique, peu diplomate, tout ce qu’on veut, mais il y a un moment où le sélectionneur doit prendre conscience des enjeux politiques et médiatiques. Je n’ai pas toujours bien fait mais j’ai respecté la fonction et une certaine idée du rugby. Toute ma vie, je me suis construit dans le doute. Le doute en termes de moteur, de remise en question permanente. Le climat était lourd à mon arrivée. Rien n’allait : le choix du sélectionneur, la manière dont celui-ci avait été fait. J’ai été décrié. Je ne me sentais pas légitime non plus.

En 2009, la France s’impose en Nouvelle-Zélande pour le premier capitanat de Thierry Dusautoir. Entre lui et le Toulousain, la complicité s’était arrêtée un peu avant de partir pour le Mondial 2011. Il parle aussi de cet épisode final où le sélectionneur qu’il était donnait l’impression d’avoir perdu la main.

M.L : Avec Thierry Dusautoir, la relation s’est estompée quelque mois avant la Coupe du monde. C’était lié à la passion, à la déception. Nous avons perdu le fil. En Coupe du monde, j’ai bousculé les joueurs. Ils ont éprouvé du ressentiment à mon égard. Il y a eu de la manipulation, comme une certaine forme d’égoïsme : je peux comprendre ça. Je n’ai jamais été un dictateur. J’étais convaincu que les joueurs devaient s’approprier le projet de jeu, de vie. Ils ont fait les choses comme il fallait. Contre moi, mais à aucun moment, je n’ai perdu la main sur les choix et le fonctionnement. Il y a eu une responsabilisation autour de Thierry Dusautoir. En vexant le groupe, j’avais perdu de la complicité. Je voulais une mobilisation des trente acteurs, pas seulement des quinze titulaires. Dire que le groupe s’est affranchi de moi est faux. On s’en voulait réciproquement.

Thierry Dusautoir

Thierry DusautoirIcon Sport

Il dit ouvertement qu’un succès en finale de la Coupe du monde 2011 n’aurait pas vraiment aidé le rugby français. Il se désole devant ce qu’il est devenu.

M.L : Dans la vie, il n’y a pas de hasard. Sur le terrain, l’équipe mérite d’être championne du monde. Il n’y aurait pas eu vol. Mais par rapport au bordel qu’est devenu le rugby français, méritions-nous ce titre ? À cause des antagonistes divers et variés, la France est le seul pays à n’avoir pas su trouver un modèle vertueux. Elle n’a pas respecté son identité. Regardez par-delà nos frontières. Toutes les nations, et même les moins puissantes ont évolué, sauf la France. Il y a vingt ans, il se disait que le professionnalisme allait tuer la Nouvelle-Zélande, même chose pour les Celtes. Voyez l’Argentine et les nations émergentes. Il n’y a que nous.

Marc Lièvremont n’épargne pas Pierre Camou, l’ancien président de la FFR.

M.L : J’ai été déçu par l’action de Pierre Camou bien avant qu’il perde les élections. Autant j’ai défendu l’homme, autant je ne comprends pas l’inactivité dont il a fait preuve à la fin de son mandat. Il s’est entouré de personnes qui ont desservi le rugby français. Elles se sont desservis aussi. Il y a eu comme une forme de renoncement… Quand les gens de tous bords se réunissent pour parler de l’équipe de France, je vois au mieux un intérêt poli et plus souvent une forme d’hypocrisie. En fait les hommes s’en foutent un peu.

Il se montre très critique à l’égard de Bernard Laporte.

M.L : Il n’est pas l’homme de la situation. Bernard Laporte bosse pour lui. Il a accompli de grandes choses mais il n’a pas su fédérer autour d’une grande cause. Je pourrais dire la même chose de Serge Simon. Ce sont des personnes ambitieuses, déterminées et qui n’ont pas que des défauts. Mais ce n’est pas l’idée que je me fais du collectif, du rugby. Dans une Fédération, je ne crois pas qu’il soit possible de passer systématiquement en force. On ne peut pas se servir soi-même avant de servir la cause. La réussite personnelle, le non-respect des règles, les discours clivants, une forme d’agressivité, de manipulation, tout ça n’est pas ma conception du management. Que ce soit le fait d’un chef de famille ou d’un Président de Fédération.

Bernard Laporte, le 25 septembre à Londres, lors du "grand oral" de présentation de France 2023

Bernard Laporte, le 25 septembre à Londres, lors du "grand oral" de présentation de France 2023Getty Images

Marc Lièvremont parle aussi de la perte d’identité du rugby français.

M.L : Les éducateurs font un boulot remarquable mais dès le plus jeune âge, il y a une projection sur le rugby cadenassé, stratégique du Top 14 et pas sur l’éducatif, comme la passe, le jeu sans ballon et le reste. Je vois plutôt des robots. Je ne trouve plus cette identité qui faisait notre forcé.

A propos du départ de Guy Novès, il regrette que lui et Bernard Laporte n’aient pas fait la paix quand ce dernier est arrivé à la tête de la FFR.

M.L : Il y avait des antagonismes anciens entre Guy Novès et Bernard Laporte. Ils n’ont pas su faire table rase du passé au moment de grimper sur le même bateau. Peut-être que sans un dynamiteur comme Serge Simon, l’histoire aurait pu continuer… Quelles soient les raisons de la rupture entre Guy Novès et Bernard Laporte, la manière est inqualifiable. Tu ne peux pas construire sur une ignominie de ce genre. L’aventure Novès-Laporte était, sans doute, vouée à l’échec dès le début. C’est de l’histoire ancienne. Il faut reconstruire.

Guy Novès

Guy NovèsIcon Sport

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