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La chronique d'Henry Broncan

La chronique d'Henry Broncan

Par Rugbyrama
Par Rugbyrama - Le 31/10/2007 à 11:27
Comme chaque semaine, retrouvez "les pas perdus d'un coach", la chronique d'Henry Broncan, l'entraîneur du SU Agen.

Vendredi 26 octobre :

Préparation du premier match de championnat ; l'effectif du SUA est large devant, réduit à la portion congrue derrière : la vedette Fidjienne est toujours blessée, son compatriote le jeune Vaka aussi ; Manu est parti pour un mariage au Tonga ; Sylvain Dupuy reprend en Espoirs. Nous avons bâti un pack pour la mêlée car nous craignons l'épaisseur blagnacaise. Dans cette équipe, je sais que je vais retrouver avec beaucoup de plaisir, deux élèves du collège de Samatan : Jérôme Suderie et Grégory Moulis, deux excellents élèves d'ailleurs dont j'ai gardé un excellent souvenir. Il y aura aussi Yannick Lacrouts et Laurent Cettolo, mes deux piliers du LSC, Boumedienne Allan, une saison au FCAG. A la conférence de presse, j'avertis que nous aurons une rencontre difficile. Sourires de convenance.

Samedi 27 octobre :

Mise au vert, à midi, chez mon ami Roland Besse, à Roquefort. C'est mon généreux donateur en légumes du jardin ; ils font mes délices. Dans le grand parc, le groupe des 24 prépare son match : un peu d'insouciance ; la venue de Blagnac à Agen ne semble guère causer d'inquiétude.

Première mi-temps difficile : les visiteurs dominent en touches autour de Jeannard, Penalva et Bassaber, surtout ils s'imposent sur les rucks récupérant plusieurs ballons. Une croisée Elhorga - Vainqueur fait la différence alors que deux incursions toulousaines sont récompensées par autant de pénalités d'Accorsi. Large domination après la pause mais de mauvaises transmissions, des excès de personnalité, le manque de cohésion ne permettent pas le bonus. Public déçu, staff en colère, joueurs désappointés : triste soirée sur Armandie. Cela ne coupe guère les appétits de la soirée même si les dents sont dures sur les toasts. Un ami fidèle vient partager ma désillusion. Auparavant j'ai passé un très bon moment avec Jean-Luc Sadourny. Depuis le stade de Marcoussis, nous nous apprécions.

Dimanche 28 octobre :

Soleil généreux sur Armandie et match de très haut niveau entre les Espoirs de Bourgoin et les nôtres. Un regret : les tribunes sont pratiquement désertes ; quelques fidèles quelques copains et des parents. Tant pis pour les absents : nous assistons à une belle rencontre. Autour de Sylvain Dupuy très en jambes, nos jeunes se multiplient devant de valeureux adversaires. C'est un régal : victoire 32-17 ; un jeune arbitre, venu de Roussillon, participe pleinement à la fête.

La télévision nous livre un Toulon euphorique avec Gregan, Mehrtens mais aussi Mariner, Auluea, Tamamisau, sans oublier le jeune Andreu, sorti de Nogaro. Mon fils me relate la courte défaite de Castres. Tout hier, les textos d'encouragement ont circulé entre Auscitains et Agen. D'Angleterre, Benoît n'a pas oublié son ancien coach et Franck a débuté brillamment, au Stade de France, alors que Tony a terminé le match, à Pierre-Antoine. Seul manque sur les terrains, le malheureux Cyrill en rééducation à Hauteville, dans l'Ain. David m'annonce la large victoire de ses espoirs à Mont de Marsan 51-6. Dans cette catégorie, cette saison encore, les Gersois seront difficiles à tomber.

Lundi 29 octobre :

Rendez-vous avec un jeune psychologue que je veux joindre au staff agenais. Myriam puis Yves avaient fait un travail remarquable au FCAG. J'avais beaucoup apprécié comment ils avaient fait comprendre à mes joueurs l'inutilité des excitations d'avant-match ; d'autre part ils avaient su faire progresser la sérénité de tout le staff. J'espère que Fabrice réussira aussi bien. NC m'offre "La vie dans les Provinces du Sud-ouest au XVIIème siècle" YM Bergé, éditions Cairn. Je lis qu'en 1670, Savinien d'Alquié écrivait : "les habitants d'Agen sont si civils qu'on dirait que c'est la cour d'un prince et les femmes sont si bien faites qu'il n'y en a point d'égales dans le pays". Un peu plus loin, il est dit qu'à cause d'elles, le voyageur arrivant dans cette cité et qui voulait n'y demeurer qu'un jour risquait de s'y attarder 6 semaines, 6 mois ou 6 ans ! C'est toujours pareil !

Mardi 30 octobre :

J'en reviens à l'excellent après-midi de dimanche qui m'ont fait passer les Espoirs d'Agen et de... Bourgoin. Des amis à qui j'avais conseillé de venir voir la rencontre m'ont dit : "c'était superbe... bien mieux que samedi soir" Et pourtant étions-nous une centaine dans les tribunes inondées de soleil ? Pire, dans ce désert, je crois bien n'avoir pu déceler le moindre équipier premier. On est bien loin du Bourrec rugissant autour du père Carrère et des copains de la Une venus, le lendemain de leurs matchs, soutenir leurs camarades d'entrainement. Ici l'os est plus dur que prévu mais les jeunes sont de qualité. Il faudra savoir bâtir autour d'eux.

Ce soir je suis invité à une table ovale sur le rugby à Aiguillon. Je me rappelle être venu dans cette cité, jouer un match, avec Mirande, en 1972 : une très courte victoire 6-3 sur une formation dirigée par Vivi Salesse, aujourd'hui membre de la commission sportive du SUA.

C'est une belle soirée avec à la tribune Eric Gleize, Michel Couturas, Jackie Laurans, Emilie Dudon et votre serviteur. Dans la salle, des passionnés de rugby - éducateurs, dirigeants - Colin Yukes, international canadien, Jean-Louis Tolot le pilier terrible devenu maire de Montagnac, Gilles Lafitte, directeur du centre de formation du SUA, un collectionneur d'archives du rugby que j'ai rencontré ainsi que son épouse à 22 heures, la veille, au milieu de ces "Miroir-Sprint" qui faisaient rêver mon enfance. Ambiance sympathique, justement bon-enfant, quelques inquiétudes : le prix des licences, le rugby à 12, les ententes... Emilie, notre journaliste M.O. vante avec talent les progrès du rugby féminin et me fait vérifier l'exactitude de la citation de Savinien d'Alquié. Avec Eric Gleize, nous abordons avec passion la pratique de notre sport chez les non-voyants, chez les handicapés, également au niveau des prisons. L'occasion de revoir pour moi ces matchs que nous allions disputer 3 ou 4 fois par an, avec le LSC - un club de coeur - à la Centrale de Muret. Je me rappelle ces matchs âpres, très engagés mais corrects que nous disputions dans la petite cour, au milieu des grands bâtiments carcéraux. J'y avais retrouvé deux anciens internationaux dont j'avais admiré le talent rugbystique et beaucoup d'autres joueurs de divisions moins élevées. Pendant une dizaine d'années, je suis resté un visiteur fidèle des prisonniers. Beaucoup d'entre eux s'étaient liés d'amitié, attendaient avec impatience ma venue, suivaient attentivement les parcours du LSC. Après un de nos débats, à la petite mais souvent émouvante réception d'après-match - jus d'orange, eau plate - qu'ils organisaient, ils m'ont offert un superbe "bronze" pour me remercier de ma fidélité. Peu à peu, j'avais tissé un lien privilégié avec l'un d'entre eux ; il était là depuis dix ans et il m'avait confié qu'il lui en restait autant à "tirer". Il était devenu "accro" de notre sport - il avait 29 ans - me questionnait, échangeait. Une amitié profonde naissait. Un jour, j'appris les raisons de son internement.

Je n'ai jamais pu revenir à la prison. Aujourd'hui, je regrette ma lâcheté : ce n'était certainement plus le jeune "fou" qui avait commis un acte terrifiant à 19 ans à peine !

Michel Couturas, les larmes aux yeux, a voulu, lui aussi, nous parler de son ami, capitaine, meneur de jeu, condamné également à vingt ans de prison, pour avoir tué "la femme qu'il aimait le plus".

Je suis sûr que Michel qui habite près d'Aiguillon deviendra mon ami.