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"Bleu pacifique": les Tuilagi, une famille XXXL

  • Posolo Tuilagi lors de sa première sélection en équipe de France.
    Posolo Tuilagi lors de sa première sélection en équipe de France. Icon Sport - FEP
Publié le Mis à jour
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La récente sélection de Posolo Tuilagi avec le XV de France est l’occasion de remettre la lumière sur la dynastie de sa famille, qui a produit un impressionnant nombre d’internationaux. Voyage au cœur d’une (grande) famille décidément pas comme les autres…

En lisant ce titre, on espère que vous n’aurez pas pensé à l’émission un brin bébête qui vante les avantages de la vie à dix, où l’on voit des parents constamment débordés par des tornades de crises, ensevelis sous des montagnes de couches, ou pris en otages dans leurs propres maisons résidentielles par huit diaboliques bambins. Car quand on évoque la famille Tuilagi, le qualificatif « XXL » ne suffit plus. Tant par la qualité que la quantité. Pourquoi ? Parce que cette famille, originaire de l’humble village de Fatausi-Fogapoa, situé à l’autre bout du monde dans un minuscule village niché au cœur de l’archipel des Samoa qui compte 160 000 habitants, a produit et produit encore une lignée de rugbymen qui ont autant fasciné le monde du rugby que terrorisé leurs malheureux adversaires. Le dernier de cette lignée se nomme Posolo, et a tout récemment honoré sa première sélection avec le « grand » XV de France à Lille face à l’Italie, après avoir été sacré champion du monde avec les Bleuets à l’été 2023 et avoir fait passer, avec son mètre quatre-vingt-douze sous la toise et ses cent quarante-neuf kilos sur la balance, les Baby Blacks pour une vulgaire équipe de cadets. Guillaume Vilaceca, aujourd’hui membre du staff de l’Usap, se souvient de sa première rencontre avec le jeune Posolo : « J’entraînais les Espoirs et il y avait son frère dans l’effectif, qui se prénomme également Henry. Nous faisions une séance décontractée, sur la plage, et Posolo est venu passer un moment avec nous. Il avait 15 ou 16 ans mais il était déjà plus solide que tout le monde. Physiquement, c’est un monstre, tout simplement. » Ou plutôt le descendant d’une lignée de drôles de bestiaux, dont nous allons retracer la généalogie.

De Fatausi-Fogapoa à Leicester

Pour ce faire, il faut donc retourner à Fatausi-Fogapoa, sur l’île de Savai’i dans l’archipel des Samoa. En fait, Fatausi est un tout petit village d’environ 200 âmes. Fogapoa, situé juste à côté, n’est pas beaucoup plus grand avec une population avoisinant les 300 personnes, les deux bourgs étant collés au sud à un troisième village, appelé Fusi. C’est là d’où viennent Tuilagi Vavae et Aliitasi Tuilagi, les grands-parents de Posolo. Avant de prendre sa retraite, Tuilagi Vavae était homme politique : il a été vice-président du gouvernement samoan et est également un grand chef du conseil du village de Fatausi. Sa femme, Aliitasi, tenait le seul magasin alimentaire du village, tout en élevant ses (très) grands fils. « Nous n’étions ni riches, ni pauvres », racontait en 2006 Freddie Tuilagi, aîné des sept golgoths à nos confrères du média anglais The Independant. Bien que vivant dans un village relativement reculé, le rugby était omniprésent dans la jeunesse des frères Tuilagi : « Le rugby est notre sport national. Tous les soirs après l’école, on sortait et on jouait sur n’importe quel terrain de dix mètres que l’on pouvait trouver. Il pouvait y avoir des trous, des rochers et des arbres à contourner. » Sans ballon, souvent : « On se contentait d’un bâton arraché à un arbre, et cela nous servait de ballon. Si l’on subissait un plaquage, c’était comme recevoir un coup de poignard dans le ventre. Mais c’est de là que l’on tirait nos compétences. Soit on écrasait quelqu’un, soit on l’évitait. Mais personne ne nous a jamais appris à plaquer », se remémore Freddie ou Fereti, en samoan.

Henry Tuilagi durant la Coupe du monde 2007.
Henry Tuilagi durant la Coupe du monde 2007. SBI / Icon Sport

Ce dernier, aujourd’hui âgé de 52 ans et ayant joué 17 tests avec les Samoa, fut le premier à faire le grand voyage. Après avoir participé à la Coupe du monde 1995 avec les Samoa au poste de trois-quarts centre, il s’est reconverti au rugby à XIII en Angleterre à Halifax, et a fait venir sa femme Polly et leur jeune fils Brian en Angleterre. Un autre fils, Frederick, est né dans le Yorkshire avant que Freddie ne rejoigne l’autre formation bien connue dans le monde treiziste, St Helens : « En 2000, j’ai rencontré Peter Wheeler et Dean Richards à Leicester et j’ai décidé de me donner une nouvelle chance au rugby à XV. J’étais heureux en Angleterre. » C’est de cette façon que Fereti Tuilagi a ouvert la voie, et jeté un pont improbable entre son petit village de Fatausi et la ville industrielle anglaise de Leicester, dans les Midlands.

Manu et ses racines samoanes

Deux ans plus tard, trois autres frères cadets de Fereti l’ont rejoint à Leicester : Henry, le troisième ligne centre aux 10 sélections, père de Posolo et aujourd’hui âgé de 47 ans. Alesana, l’ailier terrifiant aux dimensions de numéro huit, passé par Leicester, Newcastle et Toulon, âgé de 43 ans pour 37 capes avec les Samoa. Et Anitele’a, aujourd’hui 37 ans, 17 sélections, autre trois-quarts capable de couvrir les postes de centre et d’ailier, passé par Sale, Newport, Newcastle, et Tarbes. Rapidement, ils furent encore rejoints par Vavae qui quitta son île natale en 2007 pour intégrer l’académie de Leicester avant de se faire un prénom du côté de Narbonne puis de Carcassonne, où il joua troisième ligne pendant sept saisons avant de s’essayer au XIII à Trèbes. Et Manu bien sûr, le plus jeune de la fratrie, que l’on connaît pour avoir brillé dans toutes les catégories de jeunes en Angleterre et qui défend depuis 2011 les couleurs du XV de la Rose avec qui il approche les 60 sélections.

Vavae Tuilagi sous les couleurs de Carcassonne.
Vavae Tuilagi sous les couleurs de Carcassonne. Manuel Blondeau / Icon Sport - Manuel Blondeau

Un chiffre qui tend à désigner Manu comme le meilleur rugbyman de toute la fratrie, auquel on peut toutefois ajouter son impressionnant palmarès : champion d’Angleterre en 2013, double vainqueur du Tournoi des 6 Nations en 2016 et 2020 (avec un grand chelem en 2016), finaliste de la Coupe du monde 2019 et troisième du dernier Mondial. Une carrière qui l’a placé parmi les tout meilleurs centres mondiaux, qui ne l’a pas coupé de ses racines samoanes. Interrogé par nos confrères du Daily Telegraph en 2019, le puissant centre anglais avouait garder un souvenir ému de son enfance à Fatausi : « Ces jours-là sont très précieux dans ma mémoire. Cela me donne de la chaleur et de la force d’y penser. Dans notre village et dans les deux villages voisins, il y avait tout le temps des compétitions entre nous. Tout le monde se connaissait, on allait tous à la même école. On allait dans le village voisin pour se lancer des défis. C’était toujours du rugby ou du football, mais seulement le vendredi car c’était le seul jour où nous avions le droit d’y jouer. Nous prenions une bouteille en plastique et la remplissions d’herbe séchée. Il fallait s’assurer de donner un coup de pied au milieu, car les extrémités étaient dures comme de la pierre. Si vous manquiez le milieu, vous vous cassiez le pied. Les autres jours de la semaine, il fallait remplir les corvées. Aller chercher les noix de coco. Aller chercher le bois de chauffage. Nourrir les cochons et les poulets, qui aimaient aussi la noix de coco. Quand on rentrait de l’école, on enlevait nos uniformes car on avait interdiction de le salir. Une fois changés, on sortait, sans tongs, pieds nus, on marchait dans la plantation et on portait tout sur nos épaules. Il fallait trouver la noix de coco mûre sur le sol, pas celle qui était accrochée à l’arbre, car elle n’est pas mûre. Nous devions faire cela tous les jours. »

Manu Tuilagi sous le maillot de l’Angleterre.
Manu Tuilagi sous le maillot de l’Angleterre. Icon Sport - Hugo Pfeiffer

On imagine alors l’ampleur du choc culturel que le jeune Manu vécut en arrivant en Angleterre : « C’était difficile de venir en Angleterre à un si jeune âge, même si mes frères étaient ici. Je ne parlais pas anglais. Je suis arrivé en décembre. Il faisait froid, mais je dois dire que j’ai appris à aimer l’odeur de l’hiver, les feuilles mortes, l’humidité de l’air. Je suis arrivée avec un visa de vacances de six mois. C’était le cadeau de la Reine pour les Samoans. Je suis allé à l’école, mais je ne comprenais pas grand-chose. À un moment donné, j’ai dû faire des pieds et des mains pour obtenir mes papiers, mais tout s’est arrangé. » La suite, vous la connaissez…

Olotuli Tuilagi, le « fa’afafine »

Si vous faites le compte, vous aurez saisi qu’il manque encore un des sept frères. Il s’agit d’Olotuli Tuilagi, troisième des sept et aujourd’hui âgé de 45 ans, qui est « fa’afafine ». Ce terme désigne le troisième genre, une spécificité polynésienne qui défie les conventions sexuelles occidentales. Car depuis des siècles, dans les îles du Pacifique, certains hommes ont été élevés de manière à se considérer comme des femmes et à vivre une vie de femme. Holothurie a ainsi consacré sa vie à aider ses parents à la maison, tandis que ses frères poursuivaient leurs rêves de rugbymen. En 2006, Freddie Tuilagi l’expliquait ainsi : « Olotuli est un fa’afafine, il ne joue pas au rugby. Il porte une robe et du maquillage et s’il se promène à Leicester, tout le monde le regarde en se demandant s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. À Samoa, c’est normal, il n’y a pas de préjugés. » Fait amusant, la nature a donné à Olotuli le gabarit le plus costaud de la famille. Ses frères l’ont toujours soutenu, la couvrant de cadeaux comme du maquillage de luxe et des sacs à main de marque. Très discrète dans les médias, elle avait néanmoins accordé une interview à nos confrères anglais du Daily Mail, en 2013 : « Je ne suis pas très rugby, je n’ai jamais joué. Mon sport préféré est le netball (un sport ressemblant au basket, très populaire et majoritairement féminin dans l’hémisphère Sud, NDLR.) Mais si je jouais au rugby professionnel, je me débrouillerais mieux que les autres. Je suis une femme très forte vous savez ! Je suis née fa’afafine. Je l’ai réalisé quand j’étais très jeune. C’est naturel. Quand j’ai grandi, j’ai fait beaucoup de choses de filles. Je portais des robes de fille et mes parents me laissaient les cheveux longs, même quand j’étais à l’école primaire. »

« Il est comme ça, reprenait Manu Tuilagi, « Il est né comme ça et il veut s’habiller en femme. Mais pas seulement s’habiller, il vit la vie d’une femme, il a des cils, des sourcils, il se fait maquiller, il porte un soutien-gorge. Cela n’a pas d’importance. C’est notre frère et un type formidable. Il est juste différent ». Holothurie, ou « Julie » en anglais est restée de 2003 à 2006 à Leicester, avant de rentrer aux Samoa pour renouer avec une existence bien plus acceptée dans son environnement culturel d’origine. Malgré cette longue exploration généalogique, nous n’avons pas parlé de Henry Junior Tuilagi, frère de Posolo qui, après avoir été formé au centre de formation de l’Usap, est passé par Carcassonne et Saint-Jean-d’Angély avant de débarquer au CA Périgueux en 2023. Nous n’avons que peu parlé de Brian Tuilagi, fils de Fereti qui évolue au poste de troisième ligne aux London Scottish depuis 2020, ni de son frère Fred qui a défendu les couleurs du même club en 2020-2021. Bref, avec de si nombreuses ramifications, il est fort à parier que la dynastie des Tuilagi n’a pas fini de produire des rugbymen qui risquent d’effrayer bon nombre d’adversaires pour les années à venir…

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Les commentaires (2)
Pat_the_Cat Il y a 19 jours Le 30/03/2024 à 08:33

Merci d'avoir rectifié pour holothurie...

Pat_the_Cat Il y a 19 jours Le 29/03/2024 à 20:25

Olotuli, pas "holothurie" qui est un concombre de mer! En Polynésie française les Fa'afine on les appelle des Raerae; sinon Posolo à un jeune frère, qui est très prometteur avec les jeunes de l'USAP.