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Un jour une histoire : L’échappée belle de Yann Delaigue à Murrayfield

Par Jérôme PRÉVÔT
  • L’échappée belle de Yann Delaigue L’échappée belle de Yann Delaigue
    L’échappée belle de Yann Delaigue Allstar / Icon Sport
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En 1994, pour sa première sélection, Yann Delaigue réussit une percée divine qui offrit un essai à Jean-Luc Sadourny. Ce fut l’action de grâce d’un tournoi difficile pour les Bleus et un chef-d’œuvre de rugby d’intuition.

"Si ce match me colle à la peau ? Plus que ça !" Trente ans après, Yann Delaigue est bien conscient qu’il est de ces moments choisis par les Dieux, où les planètes s’accordent, jusqu’à la clémence de la météo et une certaine naïveté de l’adversaire. Ce 19 mars 1994, vers 14 h 49, heure locale, le jeune trois-quarts centre de Toulon et des Bleus fut littéralement touché par la grâce à Murrayfield sur son premier ballon d’attaque. Comme un exocet, sur l’aile gauche, il glissa entre les mains de deux défenseurs, pauvres pêcheurs rendus tout penauds, pour offrir un essai à Jean-Luc Sadourny, via un service au pied, un vrai service dosé, à l’opposé d’un ballon dont on se débarrasse.

Cette escapade conclue tête haute par un choix parfait, fut captée à la Une par Midi Olympique. Elle demeure à notre souvenir l’action majeure d’un Tournoi assez terne, où le XV de France avait vécu une sacrée secousse, il avait changé de capitaine en pleine compétition. Un truc qu’on n’oserait plus faire aujourd’hui. Olivier Roumat avait été écarté (y compris de l’équipe) et Philippe Saint-André avait été intronisé. La veille du match au Balmoral, devant le pessimisme du groupe, il avait pris le taureau par les cornes : "Nous avons trop de pression sur nos épaules. On va la boire et elle descendra dans la ventre." Et de joindre la parole aux actes. Le néo-capitaine avait emmené ses joueurs dans un pub en face de l’hôtel pour leur payer une pinte afin de dissiper leurs complexes.

Yann Delaigue a connu des débuts magnifiques sous le maillot des Bleus. Il avait largement contribué à la victoire des Bleus au cœur d’un Tournoi qui était mal embarqué. Sa passe au pied sur l’essai de Jean-Luc Sadourny reste au panthéon des beaux gestes. Photos Icon Sport et Archives Bernard Garcia
Yann Delaigue a connu des débuts magnifiques sous le maillot des Bleus. Il avait largement contribué à la victoire des Bleus au cœur d’un Tournoi qui était mal embarqué. Sa passe au pied sur l’essai de Jean-Luc Sadourny reste au panthéon des beaux gestes. Photos Icon Sport et Archives Bernard Garcia Allstar / Icon Sport

En face de son père pour les hymnes

Battus au pays de Galles et à Paris par l’Angleterre, les Bleus entraînés par Pierre Berbizier risquaient la dernière place. Et ils n’avaient plus gagné en Écosse depuis seize ans. L’inspiration de Yann Delaigue n’en fut que plus printanière, une brise tiède qui donna un peu d’air à son sélectionneur Pierre Berbizier à qui la presse ne faisait pas de cadeaux : "Je reçois une passe sautée de Thierry Lacroix et je prends l’intervalle, j’accélère entre deux joueurs, Scott Hastings et "Doug" Wyllie. Je passe dans leur dos et je vois Jean-Luc Sadourny qui sort extérieur, mais il reste un défenseur et je comprends que si je lui fais la passe, il va se faire plaquer en même temps qu’il va recevoir le ballon. Donc je choisis le coup de pied rasant dans l’en but car Jean-Luc avait pris le dessus sur son adversaire en vitesse. Évidemment, c’est un grand souvenir car c’était ma première sélection. Mon père avait été international avant moi et il était dans le stade. En plus, au moment des hymnes il était en face de moi et j’ai pu croiser son regard embué et ça a provoqué tellement de trucs en moi." Dans ces colonnes, il avait à ce moment-là décrit le rôle de passeur historien : "Il y a des trucs qui passaient par des discussions. C’est moi qui demandait à mon père de me parler des trois-quarts centres d’avant, lui ne m’imposait aucun récit historique sur le jeu. C’est moi qui les réclamaient."

Yann Delaigue avait vingt ans. On l’avait découvert en 1992 quand, à 19 ans, il avait mené le RCT au titre de champion de France, l’un des plus extravagants de l’histoire tant l’équipe avait été rajeunie sous la pression des événements. On aurait pu croire à une aventure miraculeuse et sans lendemain. Pour ses débuts en Bleu, Yann était passé de l’ouverture au centre : "J’ai su plus tard qu’au comité de sélection, Philippe Dintrans, Jo Maso et Patrick Nadal avaient défendu ma sélection et puis, je me sentais tellement jeune que j’avais le sentiment de jouer avec mes idoles, Philippe Sella par exemple à qui j’étais associé, mais aussi Gavin Hastings dans le camp adverse. Sur le coup j’ai repensé à mon enfance et mon adolescence quand je regardais les matchs chez mon grand-père." Il avait fait connaissance avec le groupe le mardi en fin d’après midi ! "On apprenait à se connaître au cours d’une soirée en buvant un coup, sans rentrer à 4 heures du matin non plus. Mais il est sûr qu’il n’y avait pas beaucoup d’entraînements. Je n’avais pas vu vraiment cette sélection arriver, même si je faisais une bonne saison. Mais l’équipe de France avait eu des revers et il y avait une volonté de lancer de jeunes. Je me souviens que nous étions trois à débuter ce jour-là, mon super pote Olivier Brouzet en deuxième ligne et Alain Macabiau à la mêlée. En plus, Thierry Lacroix, l’ouvreur qui dirigeait la manœuvre s’est blessé assez vite et c’est Pierre Montlaur qui l’a remplacé (il nous a quittés le 27 janvier dernier, N.D.L.R.). Le capitaine Philippe Saint-André s’est bien occupé de moi, mais que dire de Philippe Sella ? Il a été génial, j’avais l’impression d’évoluer avec mon garde du corps."

Une lettre de Guy Boniface

Il était arrivé en Écosse dans la peau d’un débutant, mais aussi d’un héritier, celui d’un certain style très franco-français, marqué par la fluidité, la beauté du geste, la synchronisation des jambes et du tronc, la vivacité du poignet. C’est ainsi qu’il était décrit lors des entraînements de la semaine sous les giboulées du château de la Voisine, les séances de Pierre Berbizier et de Christophe Mombet, son adjoint, avaient été sérieuses mais sans tension excessive. Un événement inattendu avait marqué Yann Delaigue : "J’avais aussi reçu une lettre d’André Boniface et ça m’avait beaucoup ému. Ce n’était pas de la langue de bois. Il me dressait non seulement le portrait du joueur que j’étais, mais aussi de la carrière que j’allais avoir. Il me disait que mon parcours serait semé d’embûches car les joueurs offensifs, plutôt élégants ne plaisaient pas à tout le monde." L’adoubement et l’avertissement du patriarche, de 39 ans son aîné ne lui coupa pas les pattes, ni la double étreinte de Philippe Sella et de Thierry Lacroix qui avait précédé le coup d’envoi. Il était prêt pour faire de ses débuts, une vraie épiphanie. "J’ai vécu d’autres bons moments, comme l’essai du bout du monde l’été suivant. Je ne sais pas s’il faut en privilégier un plutôt qu’un autre. Mais oui, sans doute, ce match fut peut-être le plus beau car il y avait ma famille."

Dans la semaine, une caméra de France 2 avait suivi les parents de Yann Delaigue. Gilles son père, centre technique deux fois sélectionné l’année même de la naissance de Yann (1973) avait eu du mal à cacher sa nervosité. Le vendredi il avait refusé de passer à l’hôtel des Bleus alors que les visites étaient autorisées. Son anxiété mêlée de tendresse avait ému les suiveurs et tous les pères dignes de ce nom.

Midi Olympique avait aussi pu lui donner la parole avant et après le match. Ça donnait ça : "Je ne sais pas ce que Yann fera, mais c’est un garçon serein. Je ne crains pas de sa part une trop grande dépense d’énergie nerveuse". La volonté forcenée de se rassurer transparaissait dans les propos du paternel : "Il m’a beaucoup écouté – je dis ça en toute modestie-, il a beaucoup écouté Jo Maso et je puis t’assurer qu’à 14 ans, il était déjà technique, mais le Tournoi, c’est un autre niveau et rien ne dit qu’il s’en sortira." Après, c’était devenu : "Oui, j’ai vécu des moments terribles à la fois heureux et angoissants, maintenant, je suis libéré. Quoi qu’il fasse après, il restera ce grand souvenir. J’ai rêvé de ce genre de match et je n’y suis pas arrivé. Yann me l’a donné." La France s’était imposée 20 à 12 et notre journal en bisbille avec le sélectionneur, avait titré sévèrement : "Un Smic jeunes". La famille Delaigue s’en était contentée, en ces temps d’amateurisme, le bonheur ne venait pas de l’argent.

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Les commentaires (1)
Vautrin Il y a 21 jours Le 10/02/2024 à 13:35

Une lettre de Guy Boniface ??? relisez vous...