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Grands entretiens - "À Auch, nous n'étions pas très bien payés, mais qu’est-ce que nous rigolions…" : l'entretien croisé Gregory Patat - Mathieu Acebes

  • Mathieu Acebes, centre/ailier de Perpignan, a percé à Auch.
    Mathieu Acebes, centre/ailier de Perpignan, a percé à Auch. Icon Sport
  • Natif d'Auch, Gregory Patat y a entraîné entre 2009 et 2014.
    Natif d'Auch, Gregory Patat y a entraîné entre 2009 et 2014. Icon Sport
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Grégory Patat est le manager de l’Aviron bayonnais, Mathieu Acebes, un des joueurs emblématiques de l’USAP. Les deux se sont connus à Auch, lorsque le premier a recruté, puis entraîné le second. En trois ans dans le Gers (2009-2012), ils ont tissé des liens forts qui perdurent encore aujourd’hui. Avant le match qui opposera Perpignan à Bayonne (vendredi 19h), nous les avons réunis. "Tu joues" a demandé Patat ? "Oui, à la Playstation", lui a répondu Acebes. "Tu n’as pas changé" a rigolé le technicien. La discussion était lancée. Elle durera une heure, pendant laquelle les deux hommes ont ouvert leur boîte à souvenirs, évoqué l’aspect humain de ce sport et raconté la pression qu’ils rencontrent, au quotidien.

Depuis quand vous connaissez-vous ?

Grégory Patat : Lorsque je suis devenu manager du FC Auch (2009), je recherchais un centre polyvalent. Je ne trouvais personne avec mon enveloppe financière. Serge Milhas m’a cité le nom de Mathieu Acebes, que je ne connaissais pas. Il m’a donné ses caractéristiques, m’a dit qu’il était entier, que je n’allais pas être déçu de son investissement. J’ai appelé Mathieu, ou plutôt, je l’ai intercepté, car il devait signer à Limoges.

Mathieu Acebes : Quand tu m’as appelé, j’étais à Limoges ! J’avais signé mon contrat. Aujourd’hui, je n’ai pas de honte à le dire, c’est Greg qui a complètement relancé ma carrière.

Pourquoi ?

M. A. : Je sortais d’un contrat espoir à l’Aviron bayonnais, je jouais les matchs de Challenge Européen et je faisais le circuit IRB à sept. J’avais envie de réussir dans le rugby, j’étais passionné, je voulais à tout prix faire ce métier-là, mais j’étais très mal. J’étais allé à Limoges avec Bruno Hiriart, pour jouer en Fédérale 1. Le club essayait de se structurer pour remonter, avec une rémunération sympa quand tu commences. De toute façon, je n’avais que ça. J’avais demandé à l’agent d’ajouter une clause, dans mon contrat, pour pouvoir le rendre caduc si un club professionnel m’appelait. Mais honnêtement, je n’y croyais plus.

Et ?

M. A : Greg m’appelle, je suis à Limoges, je viens de faire la photo avec le maillot. Il me dit qu’il est prêt à me recevoir. J’arrive direct. Il me propose 2 000 euros, rien de plus, pour un an. Il faut savoir qu’à Limoges, j’avais signé pour bien plus, avec un contrat de deux ans. Mais je voulais être rugbyman professionnel. Greg m’avait dit, "on va te faire visiter les infrastructures". Je lui avais répondu que je n’en avais rien à faire. J’avais pris ce pari d’être professionnel, en Pro D2. Greg m’avait dit qu’il comptait sur moi et j’avais tout de suite senti qu’il ne me racontait pas de saucisses.

G. P. : Mathieu avait un profil qui correspondait complètement au club. Il y avait les anciens, les emblématiques, Stephan Saint-Lary, Tao Tapasu… Au FC Auch, on avait une appétence pour les jeunes. La dominante économique nous était défavorable et il fallait trouver des solutions. Je ne regrette pas d’avoir fait ce choix.

M. A. : Je sortais d’une année IRB Sevens, où tu voyages dans le monde entier, tu joues dans des stades de fou, avec une ambiance de malade. Quand tu reviens avec les espoirs, tu es un peu en dépression. À Auch, j’arrivais parfois le jeudi d’un tournoi et Greg me mettait titulaire samedi. Ça faisait la gueule à l’époque, des mecs tiquaient un peu, c’est la nature humaine.

Mathieu Acebes lors d'un tournoi à Adélaïde (Australie) en mars 2010.
Mathieu Acebes lors d'un tournoi à Adélaïde (Australie) en mars 2010. Smp Images / Icon Sport

Mais Greg avait confiance en moi et j’essayais de la lui rendre. J’en parle encore avec Mathieu Peluchon, qui est un de mes meilleurs amis et le parrain de ma fille, à Auch, on a vécu des années de fou. Il y avait cette insouciance à 20 ans. Je revois, des fois, des images du FCAG, ça n’a pas changé. C’est, à la fois, la complexité et la beauté de ce club. Greg s’est beaucoup servi de ce levier dans la dimension psychologique. On était le petit qui combattait les gros, avec des budgets ou des salaires énormes. J’ai toujours dit qu'à Auch, nous n'étions pas très bien payés, mais qu’est-ce que nous rigolions…. On en a fait, des conneries… Mais ce n’était pas la même époque non plus. Il n’y avait pas les réseaux sociaux, on n’avait pas la vidéo sur les téléphones ou ça commençait tout juste. J’ai l’impression que c’était un autre monde.

Était-ce la garderie ?

G. P. : Non, parce qu’on était sérieux dans le travail. En dehors… Auch est une petite ville, je savais tout. Ce qui me rendait fier et dingue, c’est que j’avais une bande, avec Mathieu Acebes, Mathieu Peluchon, Sébastien Ascarat, qui rendaient les avants fous. Ils leur faisaient de tout. Et notre éducation, c’était plutôt le contraire. Ce sont les avants qui ne respectaient pas les trois-quarts. Mais eux… Ils étaient tellement insouciants et fous… Ça amenait une énergie terrible au sein de mon groupe. Nous avions zéro moyen. D’ailleurs, je suis surpris de t’avoir dit, à l’époque, que tu allais visiter les infrastructures, car il n’y en avait pas.

M. A. : Mais je m’en fichais, de ça. Je voulais signer le contrat, d’autant que je n’avais qu’un an. C’était un gros challenge. Il fallait que je fasse mes preuves. À l’époque, je n’en avais pas trop conscience, mais maintenant, je me dis que j’ai été quand même couillu de refuser un contrat de deux ans, pour ne signer qu’un an avec mille euros de moins.

G. P. : Oui, mais c’est ton côté compétiteur. Tu as priorisé le niveau, en allant en Pro D2. Tu t’es construit comme ça. Tu es un compétiteur né, tu veux savoir te challenger par rapport à n’importe qui. Aujourd’hui encore, à ton âge, je pense que tu ne donnes pas ta part au chien et tu veux casser la tête aux entraîneurs pour qu’ils fassent la compo. C’est ce qui te caractérise. À cette époque-là, tu voulais montrer que tu étais capable de t’imposer dans le milieu professionnel. J’ai en mémoire un match à Agen…

Que s’est-il passé ?

G. P. : C’était le premier match de Brice Dulin. Il tombait des cordes, j’avais titularisé Mathieu à l’aile. Je lui avais mis des pièces sur Saïmoni Vaka. Je lui avais demandé s’il allait s’en sortir… Mathieu répondait bien aux pièces que je lui mettais, il était dans l’affect et j’arrivais à le faire monter où je voulais. Vaka était dominant à l’époque. Sur le premier ballon qu’il touche, Mathieu tente un cadrage débordement. Il lui est rentré dedans, on n’a pas vu Vaka du match. C’est l’état d’esprit de Mathieu, qui correspondait à notre environnement.

M. A. : Et il faut savoir que je n’ai jamais été Usain Bolt…

G. P. : Au FC Auch, Maurice Laffargue était notre intendant, c’était le cuisinier et vidéaste. Il était l’homme à tout faire. On avait une proximité, il y avait deux entraîneurs, un préparateur physique, trois ou quatre dirigeants et le groupe de joueurs. C’est ce qui faisait notre force, aussi. Les entraîneurs, en face, me disaient : "Greg, tu nous files des vidéos pourries. Tu fais exprès ? Tu as un autre mec qui filme vos matchs et tu ne veux pas nous donner les bons rushs ?" C’était Momo qui filmait. C’était notre histoire.

Pourquoi ça a marché, entre vous ?

M. A. : J’ai toujours apprécié la franchise et l’honnêteté de Greg. Après ma première saison, je signe un an de plus. Puis encore un an. Greg aurait voulu que je reste, mais il savait qu’au vu de l’offre de la Section, c’était le moment pour moi d'y aller. J’aime le fait que nous nous soyons quittés en très bons termes. Greg a toujours pris de mes nouvelles, il y a toujours eu ce texto qui va bien dans les moments importants de ma carrière. Puis, ce qui est fou, c’est que sur ma dernière année à Pau, je suis contacté par Brive, Montpellier et Perpignan.

Où Grégory Patat est alors en poste…

M. A. : Ma femme était enceinte des jumelles. Quand tu es rugbyman professionnel, tu vis avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête, tu sais que c’est un milieu précaire. Quand Greg m’appelle, j’ai une confiance aveugle en lui, donc quitte à partir sur un autre projet, autant le faire avec lui. Malheureusement, il se fait virer fin novembre. J’étais au fond du seau. Je venais vraiment pour lui. Je connaissais l’homme qu’il était et je savais que c’était injuste, ce qui lui arrivait. Pierre Perez m’a fait arriver au haut niveau. Il a été un mentor pour moi, et Greg, même s’il ne m’a plus entraîné depuis Auch, a eu une importance énorme dans là où je suis aujourd'hui. Je n’oublierai jamais.

G. P. : Auch, c’était l’environnement propice pour l’épanouissement et la progression d’un jeune joueur comme toi. On n’avait pas de sou et j’ai une appétence pour les jeunes, car l'économie du FCA, à l’époque, ne permettait pas d’aller chercher des joueurs confirmés. Maintenant, j’ai ça en moi. Je n’ai pas peur de faire jouer des jeunes quand ils le méritent. Mathieu avait répondu plus que favorablement à mes attentes à Auch. Le deal était respecté. Je me souviens encore quand il m’a annoncé qu’il pouvait partir. C’était au terrain du Pitous. Tu es venu me voir, en berne. Je t’avais répondu que tu avais déjà fait trois ans avec moi, que c’était énorme. Tu avais la possibilité de tripler ou quadrupler ton salaire. Mathieu ne devait pas être invité, au départ, dans ce milieu professionnel. On a fait un bout de chemin ensemble et regardez la carrière qu’il a aujourd’hui. Il a laissé une belle trace dans tous les clubs où il est passé.

Mathieu Acebes sous les couleurs de Pau, en mars 2015.
Mathieu Acebes sous les couleurs de Pau, en mars 2015. Andre Delon / Icon Sport

Et votre relation après Auch, donc ?

G. P. : Je ne suis pas très téléphone. On se textote, quand il y a des moments importants. Lorsqu’il a eu quelques interrogations, il m’a appelé. Ensuite, par rapport à certains joueurs que Mathieu a connus dans ses équipes, j’ai une confiance aveugle en lui. Il ne va pas me vendre du rêve et me dire exactement quelles sont ses caractéristiques. Nous avons une relation pudique, mais hyper sincère. À chaque fois qu’on se revoit, c’est comme si on s’était quitté la veille. Ce n’est pas la peine de s’appeler beaucoup.

M. A. : C’est exactement ça. Et aujourd’hui, quand je vois Greg mettre des chemises hawaïennes, je me dis que j’ai réussi… Il a pris un truc de moi, ce côté surfeur.

G. P. : Vous étiez en tenue de surfeur, la première fois que je t’ai vu, avec Bruno Hiriart, à votre arrivée à Auch.

M. A. : C’est vrai qu’on dénotait. J’étais du Pays basque, je suis toujours resté à Bayonne, Biarritz, ou au Boucau. Pour moi, Auch, c’est le bout du monde. C’était perdu, alors qu’au final, ce n’était qu’à 2h30 de route pour les autres, 2h pour moi, parce que je roulais à 200 km/h avec la voiture du président. Greg a fait un gros travail à La Rochelle, j’étais très triste quand il est parti. Nous avons ce côté humain qui nous lie, bien qu’il soit un peu pudique. J’ai été content, derrière, qu’il rebondisse à Bayonne, où il a fait fermer des bouches à un paquet de monde. C’est le karma, vous appelez ça comme vous voulez, mais il a ce qu’il mérite. Je sais le travail qu’il fait, et quand je vois le recrutement qu’il a fait, l’année dernière, à l’Aviron bayonnais…

Oui ?

M. A. : Je pense qu’il a dû se faire un peu pourrir au début, parce qu’il n’y avait pas de noms clinquants, mais ce sont des mecs qui ont explosé aujourd’hui et qui sont demandés sur le marché des transferts. Je parle, là, des mecs qui n’étaient pas hyper connus et qui ont fait un boulot monstrueux. Tout ça prouve le technicien qu’il est et la façon qu’il a de superviser les matchs pour évaluer un joueur. À l’époque d’Auch, il n’y avait pas cette multitude d’images, mais il avait les informations sur tout le monde. Sans me connaître, il savait qui j’étais, quels étaient mes défauts et mes qualités. Je pense que ça a été, pour lui, une formation de fou.

Avez-vous eu à gérer des moments compliqués, dans votre relation entraîneur-entraîné et si oui, comment avez-vous mis l’affect de côté ?

G. P. : Non, Mathieu ne m’a jamais posé de problèmes. Je ne crois même pas qu’on se soit pris la tête une seule fois. Nous étions le dernier village gaulois. J’avais que dalle pour recruter, 26 contrats professionnels la première année, 2000 € pour Mathieu.

M. A. : Et je n’avais pas l’appartement ou la voiture ! C’est le président qui m’avait filé sa bagnole en direct.

G. P. : Oui, et c’est lui qui recevait les douilles (il explose de rire).

M. A. : Il fallait rentrer vite à Bayonne, j’avais un peu appuyé sur le champignon et le président avait reçu la douloureuse…

Pouvez-vous nous raconter une de vos anecdotes, à Auch?

G. P. : Thierry Labric était le boucher de la Patte-d'Oie, à Auch, où il n’y a qu’un rond-point. Un jour, il m’appelle pour me dire que deux joueurs sont ligotés au milieu. Déjà que lorsqu’il y a trop de voitures, ça bouchonne rapidement, alors là, tous les gens s’arrêtaient. Mathieu avait été kidnappé et bâillonné avec Sébastien Ascarat.

M. A. : Non, c’est Séb Ascarat et Mathieu Peluchon. Moi, j’étais avec les kidnappeurs…

G.P. : Tu avais changé de camp, mon salaud, tu étais avec les avants. Mais derrière, ils t’avaient accroché au poteau du terrain d’entraînement et t’avaient bazardé avec des œufs, non ?

M. A. : Non, ce n’était pas moi ! C’était toujours Séb et Mathieu. Mais qu’est-ce qu’on avait rigolé !

Quoi d'autre ?

G. P. : Mathieu avait instauré une année le jeu du Lego. Chaque joueur devait toujours l’avoir sur soi, sinon, il payait une amende.

M. A. : C’était complètement con, mais à minuit, on rentrait chez les mecs. Le gars était dans son lit et il fallait qu’il nous montre son Lego.

G. P. : Derrière, vous aviez fait une soirée où vous deviez vous déguiser comme votre Lego. J’avais trouvé ça top. Mathieu était très bon là-dessus. J’aurais aimé que les avants soient un peu plus rebelles, mais c’est lui qui me réveillait les gros.

M. A. : J’en ai une dernière… Elle est énorme. J’arrive à Auch, Greg vient de me recruter. On fait un stage à Lourdes. Tapasu, Menkarska, Saint-Lary étaient les joueurs emblématiques. Je débarque avec le style surfeur, la mèche, les cheveux délavés. Déjà, ça ne passait pas trop auprès des mecs. J’avais vite compris qui étaient les leaders de l’équipe. « Boulon » (Grégory Menkarska, N.D.L.R.), il avait la plus grande gueule. Il avait un fort caractère, je l’adorais, mais je m’étais dit qu’il fallait que je l’attrape.

G. P. : C’est bon, je m’en souviens…

M. A. : Avec Anthony Salle-Canne, on avait été dans sa chambre. Antho me filmait alors que j’étais en train de la massacrer. Je vidais sa trousse de toilette par la fenêtre. Il avait acheté de l’eau de Lourdes, je faisais semblant de la boire et je disais, à la vidéo : "Mais qu’est-ce que tu fais avec de l’eau de Lourdes, tu crois que ça va te faire pousser en mêlée ?" Le soir, chacun devait faire un spectacle, et avec Anthony, nous avions installé le rétroprojecteur. On avait aussi cintré la chambre d’Alexandre Ricaud, notre huit, avec une bouche comme ça. Tout le monde se marrait pendant la vidéo, mais ceux à qui on avait retourné la chambre rigolaient moyen…

Et ?

M. A. : Le matin, je me lève. Je vais pour rentrer au Pays basque. J’arrive à ma voiture. Elle est sur le parpaing. Plus un pneu. On avait mangé un cochon de lait la veille. J’avais le cochon sur la bagnole. Je m’étais dit : "oh les enc***"… J’ai été intégré pleinement, dès le premier stage.

Avez-vous la tentation de collaborer à nouveau, un jour ou l’autre ?

M. A. : Peut-être qu’un jour on se recroisera, mais il ne faut pas forcer le truc. Nous avons une relation particulière sur la confiance, on ne s’est jamais trahi ou pris la tête. Mais aujourd’hui, je veux terminer ma carrière de la meilleure des façons. Je veux me regarder dans la glace sereinement, avec le sourire, pour pouvoir me dire que c’est chouette ce que j’ai fait. Après, je partirai sur de l’entraînement. Petit, je voulais être joueur professionnel, je l’ai été. Maintenant, je veux être entraîneur. Je le serai, j’en suis convaincu. Je sais comment gérer un groupe, je l’ai fait en tant que capitaine, dans un club assez difficile. Est-ce que ce sera tout de suite ? Je ne sais pas. Un break ou une expérience à l’étranger, ça me donne envie. À l’étranger, je pourrai ne prendre que le bon côté des choses, ne pas avoir cette pression ambiante. Pour ce qui est d’entraîner, je ne prévois rien, car j’ai appris que rien n’est jamais écrit.

Grégory Patat sous les couleurs d'Auch, avant la réception d'Aurillac, en octobre 2013.
Grégory Patat sous les couleurs d'Auch, avant la réception d'Aurillac, en octobre 2013. Manuel Blondeau / Icon Sport

G. P. : Aujourd’hui, c’est difficile de se projeter et d’avoir une vision sur du long terme dans notre métier. Je ne me suis jamais donné de plan de carrière. Lorsqu’on t’appelle, c’est pour la personne que tu es et les compétences que tu as. En partant de l’Usap, je n’ai pas eu peur de repartir sur un double projet, au niveau du centre de formation et des professionnels à La Rochelle. Dans quelques années, peut-être qu’on aura changé de carrière. Je fais un métier qui demande beaucoup d’énergie, il faut accorder 100 % de ton temps, ça a une influence sur ton environnement, il faut savoir accompagner les gens qu’on aime. Peut-être que j’aurais d’autres aspirations dans quelques années. Peut-être qu’elles seront communes à Mathieu et qu’on se recroisera, mais si ça doit se faire, ça se fera naturellement.

Mathieu, vous êtes né à Bayonne. Avez-vous su, à la signature de Grégory au Pays basque, que ça allait coller avec sa personne ?

M. A. : Bien sûr. Après, que ce soit Greg ou un autre, quand tu arrives dans un club fort avec une identité comme ça, tout le monde se pose des questions. Greg n’avait jamais été manager, on a demandé s’il allait avoir les épaules, mais je savais très bien que oui. Il a géré La Rochelle, un des plus gros clubs de France, même s’il n’était pas en tête d’affiche, je savais le travail qu’il faisait et je savais qu’il allait faire de Bayonne une très bonne chose.

Et vous, Grégory, en ayant entraîné un an à l’Usap, saviez-vous que Mathieu allait parfaitement s’intégrer à cette équipe, jusqu’à devenir une des icônes du club ?

G. P. : Il y a une identité forte à l’Usap, ils reconnaissent les joueurs qui mettent le maillot. Je savais qu’il allait être adopté par les joueurs et le public, car il est loyal et ne triche pas. À partir de ce moment-là, c’est plus facile de s’intégrer. Mathieu, dès qu’il met des crampons, il est à 100 %. Il ne sait pas faire autrement, que ce soit à l’entraînement ou en match. Il dégage une telle énergie qu’il la transmet à tous ses coéquipiers. C’est sa force, il est solaire, amène beaucoup de monde et ça ne me surprend pas qu’il ait autant matché avec Patrick Arlettaz, ou qu’il soit devenu capitaine de Perpignan. J’entends encore ses discours à la fin des matchs. Il parle avec le cœur, c’est sincère et emmène tout le monde. C’est la force des grands leaders. C’est quelqu’un d'extraordinaire et je ne parle pas de ses qualités rugbystiques, qui sont là, et sur lesquelles il n’y a pas à débattre.

M. A. : Il y en a qui arrivent encore à débattre dessus, pourtant (rires).

On utilise maintenant ce mot à tout-va, mais vous vous retrouvez vraiment sur les valeurs humaines…

M. A. : Aujourd’hui, nous avons accepté le fait d’être dans une société et un rugby aseptisés. Quand tu dénotes, soit tu déranges, soit tu es adoré. J’ai toujours aimé ce rugby-là et aujourd’hui, on perd beaucoup de choses. Tu ne peux plus rien faire. À la moindre parole, en bien ou mal, il y a toujours quelqu’un qui trouve une chose à dire. Avec Greg, nous sommes assez armés sur ce côté-là du rugby. Nous avons nos idées. J’ai mes ambitions, je sais toujours où je veux aller et Greg aussi. Aujourd’hui, tu peux parler d’intégrité, de valeurs, de résilience, mais nous avons ça en commun. C’est ma 16e année de rugby pro. Greg entraîne depuis quatorze ans. Ça prouve sa longévité. Quand tu fais deux ou trois ans, que tu performes, puis que tu disparais, ça veut dire que tu n’étais pas si bon que ça. Quand ça fait quinze, vingt ou trente ans que tu entraînes, généralement, c’est que tu n’es pas trop mauvais.

G. P. : J’avais 35 ans quand j’ai commencé à coacher. Nous sommes dans un univers professionnel, où la compétition est permanente. Les places sont chères. Ce qui nous caractérise, c’est qu’on arrive à garder notre authenticité. On se respecte en premier. On est sincère, on ne triche pas.

M. A. : Mais c’est dur, aujourd’hui, de ne pas perdre le fil ou la tête, quand tu vois la pression et les enjeux économiques, notamment à Bayonne ou Perpignan. Ce sont des clubs avec des profils un peu similaires, avec des supporters un peu fous, une passion exacerbée. Quand ça va, c’est bien, mais quand il y a un grain de sable dans le mécanisme, tout le monde te tombe sur la tête. Je l’ai vécu en première ligne en étant capitaine. Souvent, on ne voit pas le revers de la médaille, mais c'est compliqué pour ta vie au quotidien. Ça touche aussi ta famille, ton nom. Quand tu joues ou que tu entraînes dans des clubs passionnés comme ça, la passion fait oublier certaines choses. Derrière l’entraîneur ou le joueur, il y a un homme avant tout. Quand tu portes le maillot de Bayonne ou Perpignan, tu sais le poids de l’histoire, la pression et ce que tu représentes. Nous avons des métiers à pression, qui sont très difficiles. Ton humeur peut varier de très haut à très bas. C’est difficile de maintenir le cap quand c’est dur.

G. P. : Complètement. On est dans l’inconfort en permanence. Les joueurs, quand ils font des mauvais matchs, ne sont peut-être plus sur la compo et ça peut influencer sur la suite de leur carrière. Les entraîneurs, nous sommes jugés sur les résultats et après trois ou quatre matchs perdus d’affilée, il y a beaucoup de remises en question. Il faut savoir dissocier le professionnel des hommes que nous sommes. Je pense que nous sommes des personnes entières, qui savent protéger notre environnement.

À Bayonne, comme à Perpignan, la demi-mesure n’existe pas…

M. A. : Je n’ai pas eu la chance de faire une saison comme Bayonne, l’an dernier. C’est vrai que c’est éreintant. Il y a toujours cette pression du maintien, qui est usante. C’est ce qui m’a le plus usé, ce n’est pas le côté physique. Maintenir le cap, quand on perd deux matchs, c’est le plus dur. Quand tu entends que dans l’équipe il n’y a pas un mec qui a le niveau du Top 14, que le capitaine n’a rien à faire là parce qu’il a 36 ans… Aujourd’hui, on te met dans une case. Quand tu dépasses les 35 ans, au rugby, derrière, on dit que tu es mort. Je fais les mêmes conneries aujourd'hui qu’à mes 25 ans. Mais on ne me disait rien à l’époque, car j’avais dix ans de moins. C’est difficile, tu te bats face à la pression, pour le maintien du club, mais quand tu es exposé, comme c’est le cas à Bayonne ou Perpignan, tu n’as pas le droit à l’erreur. Les gens ne comprennent pas que tu te trompes, comme tu es payé pour être performant, gagner et être le meilleur. Mais quand tu perds et que tu fais un mauvais match, ce n’est pas une volonté…

Mathieu, les gens vous adorent ou vous détestent. Comment gérez-vous ces retours décuplés, notamment sur les réseaux sociaux ?

M. A. : Je faisais le con à Auch, comme je fais le con à Perpignan. Je n’ai pas vu mon image changer auprès des gens. Dans ma tête, je suis toujours le jeune qui arrive à Bayonne ou Auch. Je m’entraîne comme un jeune. Encore aujourd’hui, certains se demandent à quoi je marche. Je suis dans l’excès, c’est vrai. Je prends de la place, je suis assez sûr de moi et les gens qui ne sont pas comme ça, ça les dérange. Mais je suis comme ça. Aujourd’hui, il y a beaucoup de gens qui passent leur temps à regarder ce qui se fait ailleurs. Pas moi. Je fonce, j’avance, je me plante. J’ai toujours aimé partager sur les réseaux sociaux mes passions, le surf, mes amis, le rugby, l’envie d’être heureux, mais aujourd’hui je suis moins présent. En faisant ça, tu te crées des problèmes, car tu crées de la jalousie, les gens ne comprennent pas. D’un truc qui se voudrait sympa, ça se retourne un peu contre toi. Au club aussi, quand il y a des interviews, des trucs après les matchs, je me suis mis un peu en retrait. Des copains m’ont dit, tu es toujours sur Canal + ou dans le Midol. Mais je ne l’ai pas choisi. Ça énerve des gens et même moi, des fois, je me demande ce que je fous là encore. Quand tu es trop présent, ça ne passe pas. J’ai été un peu victime de ça. Quand il y a eu l’affaire Danty, ça a été encore plus exagéré. Aujourd’hui, j’essaye de me faire un peu oublier et de prendre du plaisir sur ce qu’il me reste dans le rugby, avec la joie de vivre et beaucoup d’énergie, car j’en ai encore. Je suis un compétiteur et j’ai envie de faire fermer des bouches pour montrer que, même à 36 ans, je suis encore là.

Grégory, confirmez-vous que Mathieu n’a pas changé, depuis Auch ?

G. P. : Non, il n’a pas changé, il a juste perdu quelques cheveux, mais ça lui va très bien.

De votre côté, Grégory, vous êtes absent des réseaux sociaux et n’êtes pas un grand communicant…

G. P. : Je partage les émotions que je me procure, au travers de mon métier, avec mes très proches ou mes amis. Je n’en ai pas beaucoup, mais ils savent qui ils sont. Sur le côté médiatique, je n’attends rien de personne. Je n’ai pas besoin de partager des choses, je n’aime pas ça. Je sais qui je suis, j’ai fait des erreurs, j’ai appris de ça, j’ai essayé de progresser, mais encore aujourd’hui, j’apprends. Je suis manager, j’ai un rôle dans la communication, mais je ne suis pas un grand communicant. Je parle peu, mais j’essaye de toucher au plus juste. Qu’on gagne ou qu’on perde, je ne regarde pas ce qu’on met sur nous. Je sais ce qu’on a fait, ce qu’on aurait pu faire de mieux et j’essaye d’avancer.

Grégory, n’avez-vous pas été tenté d’amener Mathieu dans vos bagages, à l’Aviron ?

G. P. : Non, il était bien implanté, mais nous nous sommes quand même appelés (sourire). Il s’interrogeait sur la continuité de sa carrière. Mais je lui ai dit, si tu peux jouer jusqu’à 40 ans, vas-y et si tu peux emmerder les gens…

M. A. : Tu n’as pas dit que, vendredi soir, j’allais marquer un essai, puis que je signais à Bayonne ensuite (rires).

Vendredi, y aura-t-il un plan pour contrer Mathieu Acebes ?

G. P. : Non, il n’y aura pas de plan. Contre personne.

M. A. : Je suis inoffensif, j’ai 36 ans et en jouant à la PlayStation, je ne vais pas leur faire de mal.

G. P. : En France, on a un problème avec l’âge. N’est-il pas trop vieux ? C’est lié à la pression qui s’exerce sur notre sport. Il y a des questionnements en permanence. Mathieu, Guillaume Rouet, Camille Lopez, ce sont des mecs qui se regardent dans une glace. Le jour où ils ne se sentiront plus de performer, ils lèveront la main et diront stop. Ils ont cette forme d’honnêteté et de transparence avec eux-mêmes. Ils ne sont pas là pour faire l’année de trop et pour passer pour des pipes.

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Les commentaires (3)
ouloulou Il y a 2 mois Le 22/12/2023 à 16:59

Acebes la plus grosse s***** du rugby de ces 15 dernieres années .

Gcone1 Il y a 2 mois Le 22/12/2023 à 16:10

"Qu'est-ce-que nous rigolions ..." Alors que le RCT Auch était au plus mal !

Clide64 Il y a 2 mois Le 21/12/2023 à 19:58

Maintenant il préfère recruter et laisser les jeunes au placard .