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La chronique d'Henry Broncan

La chronique d'Henry Broncan

Par Rugbyrama
Par Rugbyrama - Le 25/04/2008 à 12:22
Alors que le SUA a annoncé lundi l'arrivée de nouveaux entraîneurs l'an prochain, Henry Broncan nous livre "Les pas perdus d'un coach", sa chronique hebdomadaire.

Vendredi 18 avril

10 heures, entraînement à Armandie ; de l'application, 6 juniors titularisés d'entrée, 2 autres sur la feuille de match. Mon petit ailier à 76 euros sera de nouveau de la partie ; je sais qu'il ne me décevra pas tout comme Andreï, ce "minot" de 20 ans venu à Agen pour progresser en rugby. Ciriac –c'est bien occitan – affrontera Oliver, Romain, Mehrtens, etc... Thibaut, remplaçant en seconde ligne, Max, remplaçant à la mêlée : "en vis-à-vis, sur le banc". Ils savent "Matfield... Gregan". Mes 8 gosses seront lancés dans Mayol bourré jusqu'à la gueule. J'ai peur pour mes petits, peur de les envoyer au massacre, peur que la fête dont ils rêvent ne devienne un cauchemar qu'ils ne pourront effacer de leur mémoire. Cette semaine, un ancien m'a conté qu'en 85 ou 86, un SUA fort de 6 internationaux dont Sella et Dubroca s'étaient fait déculotter avec une cinquantaine de points encaissés !

La route est longue : 8 heures et encore Paul est en forme ! La pluie rend le voyage encore plus maussade et les éternels "Inconnus" revus pour la centième fois à la vidéo n'arrivent même plus à nous dérider.

Il est assis à mes côtés : je sais qu'il sait. Lui ne sait pas que je sais. Il n'abordera pas une seule fois le sujet pendant toute la durée du trajet. J'attendais un aveu, yeux dans les yeux, le courage d'une critique, style : "Le jeu à l'Agenaise c&lsquoest pas le jeu à l'auscitaine ! Ici, le public veut s'envoyer ! La balle à l'aile, la vie y est si belle ! etc..."

J'ai repris le livre de Kocelniak : "Collaboration et épuration en Lot-et-Garonne". Je le trouve si bien écrit, si bien documenté. J'aimerais rencontrer l'auteur ; un ami journaliste m'a trouvé son numéro de téléphone. Un de ces 4 matins, j'oserai l'appeler.

Arrivée sous la pluie, direction le petit stade du Mourillon recouvert de flaques d'eau ; l'équipe locale, l'USM, 3ème série, s'ébroue. Des petits canards verts et noirs, couleurs d'un maillot calquées sur celui de l'US Montauban. Sympa et bon enfant. De notre côté, léger décrassage sur la piste d'athlétisme. Le patron du Grand Dauphiné ainsi que celui du restaurant tout proche me connaissent bien. C'est ici que nous nous rendions avec le FCAG et j'ai refusé le grand hôtel luxueux situé contre Mayol pour retrouver ces amis. Volubile, le restaurateur toulousain-toulonnais, d'abord de St-Cyprien, maintenant de la Rade et donc, la gouaille multipliée par deux, nous raconte que la partie de cartes de Raimu si marseillaise pour nous aurait été tournée dans son établissement actuel. Ils étaient donc là : César, Escartefigue, Panisse et Monsieur Brun à se fendre le coeur ! Le coeur ? Les quelques bières ne donnent guère de courage à mes interlocuteurs.

Samedi 19 avril

Chasse aux places ; beaucoup d'Agenais se sont déplacés. J'aime la promenade sur la rade. La boutique du RCT est envahie : les tee-shirts de Matfield et de Gregan ont rejoint celui d'Umaga. Des posters géants dominent la devanture : deux joueurs sans doute en disgrâce ont leurs visage maculés.

Une histoire de mon pays me revient, vieille d'une vingtaine d'années : un club voisin de chez nous souffrait au fin fond de sa poule de Fédérale 3, alignant insuccès et défaites. A la veille du déplacement chez le premier de poule invaincu, les dirigeants embauchent un nouvel entraîneur... sans le dire à l'actuel... : "On lui dira après la raclée de dimanche..." Par quel miracle, les petits sont-ils allés gagner chez le gros ? Et notre coach heureux de prendre une "timbale" à la gersoise !... Le lendemain, il fallut bien lui annoncer qu'il était "viré" ! Et si on gagnait à Toulon ?

Dans la rue, les supporters nous "branchent", galèjent ; un adolescent apostrophe Djall : "Ce soir, ils vont vous “ tuer”..." Les voitures doublent notre car en klaxonnant, agitant des drapeaux rouges et noirs. Mayol s'emplit dans la liesse, les cris, les rires et les chants. J'aime cette émotion si populaire. Encadrement varois d'une correction exemplaire : ballons d'entraînement, sacs de plaquage. Ce matin, le soigneur intraitable est venu chercher nos buteurs pour les conduire au stade. Poignée de main franche avec Jean-Jacques Crenca.

Score sévère à la mi-temps : 18-6. Mehrtens nous circonscrit dans notre camp et nous laissons en route une belle occasion d'essai. Matfield fait son entrée sous un tonnerre d'applaudissements. Oliver qui s'est plaint toute la semaine du niveau de la D2, se prend pour le pizzaïolo de service et se fait culbuter par notre mêlée ; à deux reprises, au lieu de percuter mes "jeunots", il s'autorise le jeu au pied : Jeannot doit s'étrangler !

Mourad a le triomphe modeste ; poignée de main sincère ; quelques phrases les yeux dans les yeux.

Soirée dans un restaurant du port.

Dimanche 20 avril

Retour sur le Lot-et-Garonne et toujours la pluie même sur Gruissan. A Armandie, Crabos et Reichels reçoivent pour le dernier match de championnat le FCAG. Je connais bien les encadrants gersois que j'ai tous mis en place et sur les 44 joueurs de Gascogne je vois bien qu'ils ne sont que 4 ou 5 inconnus car j'ai plus ou moins recrutés tous les autres. Les deux rencontres se disputent à la même heure sur deux terrains différents, un rituel de plus en plus ancré et que je trouve désagréable : j'aime bien que les matchs se succèdent. Ainsi suis-je obligé d'assister à la 1ère mi-temps des Crabos avant de rejoindre les Reichels pour la seconde période. Les Agenais dominent largement la première rencontre : des piliers explosifs pour des lignes arrières habiles et fringantes. Côté Auch, aucun espoir de qualification, alors du tout à la main, un jeu sympathique mais inefficace : "on est venu pour s'amuser !" me confie mon voisin gersois volubile. Si le FCAG joue au rugby pour s'amuser maintenant !

C'est beaucoup plus rude sur l'annexe 2. Les avants de Gascogne bousculent la mêlée bleue mais les ¾ du SUA ne craignent pas la pluie. L'habitude ? Victoire locale grâce à un essai d'un... Condomois et d'une pénalité d'un... Fleurantin ! Comme disait l'autre : "Il n'y a plus de Pyrénées." Il n'y a même plus de Garonne !

Réception sympa ; j'en profite pour montrer mes crocs défaillants à mon dentiste agenais également dirigeant du club. J'ai de plus en plus mal aux dents et il y a longtemps que ce n'est plus le mal d'amour : l'os est de plus en plus dur !

Lundi 21 avril

8h30 : enfin un homme devant moi, un qui m'énonce quatre vérités. Deux heures d'entretien, un face à face parfois coriace, parfois amical, parfois émotionnel, parfois âpre. Aucun témoin pour ce duel que chacun présageait lorsque lui, l'étranger de Paris et moi, l'immigré du 32, avions été réunis pour conduire le club au 8 titres de Champion de France et aux multiples internationaux.

15h30 : conférence de presse dans un grand garage de la zone commerciale. Un garage ! Ironie du sort.

18h : mes amis m'ont rejoint. Surtout pas de têtes d'enterrement ; mes amis détestent la tristesse. Nous sourions bleu et blanc. L'un d'entre eux, le plus facétieux, ouvre deux bouteilles de Duras, cuvée spéciale du Président.

Je me plais à Agen d'autant plus que ma voisine persuadée que G.L a donné le bon chiffre pour mon salaire, agrandit son sourire, découvre ses jambes et quitte son tricot d'hiver. Les épaules nues et ses quarante ans de moins que moi me rappellent nos égéries du joli mois de mai 68... Les drapeaux rouges et noirs !

Mardi 22 avril

10h45 : Les joueurs sont réunis, là, assis dans le vestiaire de l'équipe 1. Nous n'allons parler que de Pau, de la saison à finir, de la tâche à accomplir. Plus tard, mes jeunes me proposent de monter sur les barricades. Je les en dissuade : ne penser qu'au match de samedi.

Jeudi 24 avril

C'est la première grosse chaleur de ce printemps qui ne voulait plus venir. A Theux, le chêne est plus fort que jamais, plus sage encore : "Tu n'as pas encore compris que tu es un homme des coteaux. Tu ne te souviens pas qu'il fallait que les voyageurs descendent du train dans la côte de Laas quand tu revenais de chez Daniel, que tu souffrais sur le Soulan derrière la charrue et la paire de boeufs de ton oncle, que tes joies venaient des courses de vélo sur les tucos de Vicnau et du Petit Miramont : la montée de Barran était ton Tourmalet et vos matchs dans la seule prairie disponible, celle du Marquis de C., duraient tout le dimanche après-midi. Maintenant c'est récupération, sieste, table de massage, pubalgie, tendinite, pour ne citer que les plus connus. En plus, là-bas, ce sont des gens du fleuve, des terres riches, des pommiers, l'autoroute, le TGV, des espaces pour déborder : Ils n'aimeront jamais tes mauls, tes mêlées et tes piliers qui ont l'air de bœufs. Ton pays est ici et tu n'aurais jamais dû quitter des yeux ton arbre."

Je respire l'air du Gers : les colzas et les blés se partagent les couleurs et les paguères boisées retrouvent les leurs. Sur la berge de la Guiroue, la bergeronnette papillonne. Le pont du Chrétien, la fontaine miraculeuse de Saint-Fris, le donjon ; "les cornières, me dit-elle, ici on est pas à Agen, ici ce sont des arceaux." Justement, contre la halle, un restaurant d'apparence modeste mais à la cuisine généreuse et succulente. Ironie du sort, une cinquantaine de cyclistes d'un club palois ont élu la même table : "A samedi... Nous venons à Armandie..." Un d'entre eux me glisse après la photo collective devant la Fontaine : "Prenez la bonne décision, lundi."