Boudjellal - Toulon - Avril 2013 - DPPI
 
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Coupe d'Europe

Mourad Boudjellal: "On a l'impression de marcher sur l'eau, alors qu'on marche sur le feu"

Boudjellal: "On a l'impression de marcher sur l'eau, alors qu'on marche sur le feu"

Par Clément Mazella
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Dernière mise à jour Le 22/04/2014 à 19:36 -
Par Clément Mazella - Le 22/04/2014 à 19:36
A quelques jours de la demi-finale entre Toulon et le Munster, le président du RCT, Mourad Boudjellal, a accepté de se livrer à Rugbyrama. Il fait le point sur la campagne européenne, le Top 14 et les critiques qui ont accompagné Toulon cette saison.

Dans quel état d'esprit êtes-vous avant cette demi-finale de H Cup ?

Mourad BOUDJELLAL: Pour tout vous dire, actuellement, je n'y pense pas. Je rentrerai dans le match en fin de semaine je pense. On est tellement pris dans tout ! Il y a eu tellement de choses ces derniers temps, que maintenant on essaie de rentrer dans le match au dernier moment. Ce n'est pas encore quelque chose de concret.

Que représente le fait de jouer à Marseille et au stade Vélodrome ?

M.B: C'est la fierté d'amener une demi-finale de H Cup dans la région Paca, ce qui n'est pas rien. Quelque part, on affirme notre identité, notre progression depuis quelques années dans cette région comme seul club de très haut niveau. On offre une grande première à tout le monde.

Qu'est ce que le titre en H Cup l'an dernier face à Clermont a changé pour votre club ?

M.B: Pas grand-chose en terme d'image. Nous sommes toujours traités de mercenaires, nous n'avons pas plus de responsabilités dans le rugby. Simplement, on remplit les stades. Ce qui a le plus changé, c'est que cela donne une possibilité de plus aux journalistes quand ils citent Toulon. Ils peuvent écrire "le champion d'Europe" alors qu'avant, ils disaient "l'équipe de Boudjellal" ou "l'équipe de Laporte". Ça fait une sortie de plus pour éviter les répétitions...

Vous avez remporté la H Cup l'année passée, vous êtes à nouveau en lice pour le titre. Toulon est-il devenu un grand d'Europe ?

M.B: Non, Toulon est toujours un club en construction. Nous avons été champions d'Europe sans avoir dominé la finale, et avec beaucoup de chance. C'est peut-être la finale qu'on méritait le plus de perdre, alors qu'on a perdu certaines qu'on méritait de gagner. On sera un grand d'Europe quand on sera capable d'aligner des performances de vainqueurs. Pour l'instant, nous n'avons pas le palmarès d'autres clubs.

" J'étais quand même en train de voir si je n'allais pas devoir vendre mes biens..."

En 2013, vous étiez déjà en course sur les deux tableaux à ce moment de la saison. En quoi l'équipe est-elle différente ?

M.B: Il y a d'abord un peu plus de maturité. Je dis souvent que les bonnes ou les mauvaises nouvelles, c'est après que l'on sait comment elles sont. On a eu beaucoup de mauvaises nouvelles, des blessés, et c'était peut-être des bonnes nouvelles. Cela a permis à des joueurs d'éclater dans le groupe alors qu'ils n'en auraient peut-être pas eu l'occasion. Je pense à Chilachava, Mikautadze ou Bruni, qui se sont imposés comme des titulaires en puissance. Du coup, certains de nos blessés ne pourront pas dire qu'ils ont trop joué comme l'année dernière. Après les compétitions sont plus relevées. Quand on voit les quatre équipes encore en lice en H Cup, elles ont toutes une belle gueule. En Top 14, certaines équipes ne vont pas jouer la Coupe d'Europe, comme Toulouse, le Racing ou Montpellier, et auront plus de fraîcheur que nous. Ce matin (mardi NDLR), mes joueurs étaient à l'entraînement. Je ne suis pas sûr que dans ces clubs, ils ne soient pas au repos ou au moins en rythme réduit...

Avez-vous douté cette saison, notamment en entendant toutes les critiques qui entouraient Toulon ?

M.B: Au soir de la défaite contre Grenoble, ça n'allait pas bien, il y avait de grosses tensions. Bernard était parti, il avait claqué la porte, ça n'allait pas du tout. Si ce soir là, on m'avait dit que nous serions premiers du Top 14 à une journée de la fin, j'aurais crié au fou c'est clair. J'ai aussi douté quand j'ai vu les blessures, les unes après les autres et sur des joueurs-clés ! Sheridan, Bruno, Botha, Williams, ça n'arrêtait pas. Il en tombait un à chaque entraînement. On se demandait jusqu'où ça allait aller. C'est également une grosse frustration: on imagine une équipe et on ne peut jamais la voir jouer. J'ai douté, j'ai même revu les objectifs du club à la baisse. Le lendemain de la défaite à Mayol face à Grenoble, je suis venu à six heures du matin au bureau et j'ai refait tous mes budgets pour la saison suivante. J'ai enlevé tous les produits Coupe d'Europe et j'ai laissé les mêmes charges. Je me suis dit qu'il fallait avoir un budget sans la Coupe d'Europe et je ne pouvais pas dormir sans connaître l'étendue des dégâts. Je me disais, économiquement, est-ce que je serais capable de l'absorber, est-ce que je pourrais mettre ce qu'il manque ? C'était la première question. Je ne suis pas à plaindre, mais je ne suis pas milliardaire. Je ne suis pas le Groupe Fabre, Michelin, je ne suis pas Altrad, Lorenzetti ou Savare. J'étais quand même en train de voir si je n'allais pas devoir vendre mes biens...

Comment avez-vous vécu cette période ?

M.B: Tout ça vous empêche de dormir. J'ai commencé à travailler tous les dimanches sur toutes les économies qu'il était possible de faire. Et ce week-end j'ai effacé tous ces budgets (rires) ! Non sans une certaine nostalgie, mais avec plaisir. C'est aussi ça la vie de président du RCT, contrairement à l'image qu'on peut avoir. Ce ne sont pas les gros cigares, c'est un projet d'entreprenariat. Il y a une économie créée autour d'un club et qui génère des richesses pour les autres parce qu'on remplit des stades de partout. Après, il y a d'autres clubs qui marchent avec des mécènes, ce qui ne me dérange pas, mais qui ne génèrent pas beaucoup pour les autres. Ils ne remplissent pas toujours leur stade et donc pas celui des autres. Leur engouement est pour l'instant pré-fabriqué.

" Si on y va en disant: 'poussez-vous Messieurs, Dames, laissez passer les artistes', je pense qu'à la fin du match on aura gagné... une semaine de vacances supplémentaire"

Comment avez-vous trouvé vos joueurs cette semaine, à l'aube d'un match très important?

M.B: Excités, mais nous sommes dans une situation un peu dangereuse. Lorsqu'on perd un match à domicile, je me fais assez rarement du souci pour le suivant à l'extérieur. Nous sommes dans une situation piège par excellence. On a l'impression de marcher sur l'eau, alors qu'on marche sur le feu actuellement. Croire qu'il suffit de jouer pour gagner, ce serait le premier. On a construit notre période actuelle sur des défaites. On peut très bien construire les défaites de demain sur l'euphorie d'aujourd'hui. Il ne faut pas se prendre pour d'autres. Dimanche, si nous sommes outsiders, besogneux, solidaires, impliqués, comme lorsque nous sommes vraiment dos au mur, si nous avons peur, alors on aura une chance de gagner. Si on y va en disant : "poussez-vous Messieurs, Dames, laissez passer les artistes", je pense qu'à la fin du match on aura gagné... une semaine de vacances supplémentaire.

Que vous inspire cette fin de saison ?

M.B: Tout est possible ! Pour nous, c'est le film de Sidney Pollack, On achève bien les chevaux. On va devoir jouer jusqu'à épuisement. Dans le film, l'acteur devait danser jusqu'à épuisement. Et nous, c'est un peu pareil. Est-ce qu'on tombera avant la fin ou est-ce qu'on tiendra, je ne sais pas... Aujourd'hui, nous sommes pris dans ce tourbillon. Cela fait deux ans de suite. Cette année, on connaît un peu. On sera plus mature que l'an passé, dans la gestion, si on est qualifié deux fois. On ne fera pas les erreurs qu'on avait commises l'an dernier. En 2013, le discours pour la finale de la Coupe d'Europe, j'avais parlé, Bernard avait parlé, certains joueurs avaient pleuré à la remise des maillots. A la finale du Top 14, je n'ai même pas parlé. C'était laissez jouer les artistes... On a perdu la finale au discours d'avant-match. Le plus dur, c'est de garder la même volonté et la même libido. C'est ça le plus compliqué. Quand vous gagnez un truc aussi fort que la Coupe d'Europe, vous avez l'impression que le monde s'est arrêté, que la vie s'est arrêtée. Alors que là, elle continuait... Mais pour l'instant, il faut se qualifier. Je n'ai pas réservé une seule chambre d'hôtel pour Cardiff ou pour Lille. Je ne le ferai jamais. Mais à Lille, je sais quand même que je descendrai au Carlton pour des raisons personnelles et d'attractivité. Le Carlton de Lille est assez réputé...

Retrouvez mercredi en fin d'après-midi la suite de cette entretien exclusif de Mourad Boudjellal où il sera notamment question du rugby français...