Mourad Boudjellal - Toulon - 1 juin 2013 - Icon Sport
 
Coupe d'Europe

RCT - Mourad Boudjellal: "L'inceste dans le rugby est parfois autorisé..."

Boudjellal: "L'inceste dans le rugby est parfois autorisé..."

Par Thomas PEROTTO
Dans cet article
Dernière mise à jour Le 23/04/2014 à 17:10 -
Par Thomas PEROTTO - Le 23/04/2014 à 17:10
Dans la deuxième partie de l'entretien qu'il nous a accordé, Mourad Boudjellal explique les raisons, selon lui, qui font que le rugby français va mal. Il cible notamment les dirigeants actuels, pas pressés de passer la main aux nouvelles générations, alors que le potentiel pour développer le rugby existe.
 

Vous dites souvent que votre club est une locomotive du championnat. Le RCT contribue-t-il à la richesse de tout le Top 14 ?

Mourad BOUDJELLAL: Si on retire Toulon, on retire quelques centaines de milliers d'euros de recettes. La billetterie, le package hospitalier, le marketing, etc. Et aussi, si j'en crois Cyril Linette (directeur des sports de Canal+ NDLR), une grosse partie des droits télés. Il a quand même dit, 'le Top 14, c'est Toulon' !

Cela vous touche ?

M.B: Qu'il ait acheté les droits de Toulon plutôt que ceux du Top 14, oui ça m'a fait plaisir ! Mais personne ne nous a dit bravo pour le travail qu'on a fait. Quand il s'agit de nous proposer un match amical, tous les clubs de Pro D2 ou Top 14 nous envoient des textos, sont d'accord pour nous recevoir ou remplir les caisses. Mais quand il s'agit de voter pour Toulon au comité directeur, il n'y a plus personne. C'est l'antagonisme du rugby. Ceux qui réussissent ou font avancer les choses sont forcément des méchants, c'est comme ça. Aujourd'hui, quand on voit la situation de certains clubs, il ne faut pas s'étonner. Quand je vois certaines économies qui sont mises en place, je me dis qu'on va droit dans le mur. J'en suis intiment convaincu. Il y a des gens qui préfèrent tuer le rugby à travers des règles économiques plutôt que de voir le rugby leur échapper. En ce moment, on fait n'importe quoi.

Quel regard portez-vous sur la relégation de Biarritz, sur l'éventuelle descente de Perpignan ? Ce sont des modèles économiques opposés au vôtre.

M.B: La descente de Perpignan, et surtout sa situation économique, est très inquiétante. Si on applique ce même modèle à la direction du rugby français, il y a de quoi s'inquiéter. Avec le temps, je commence également à avoir beaucoup d'affection pour Serge Blanco, alors qu'au début je le détestais. Je me suis rendu compte que je m'étais trompé sur lui. C'est un mec honnête et intègre. Il est droit dans ses convictions. Mais c'est aussi un mec qui se trompe. Serge Blanco a dit 'on va tous crever'. Il dit ça l'année où nous faisons multiplier les droits par deux et demi, c'était malvenu. Et Biarritz va s'en sortir grâce à ça. L'an prochain, Biarritz va toucher plus de droits télés en Pro D2 qu'en Top 14. Ils vont toucher 500 000 euros de prime de descente, que le champion de France ne touchera pas. Ils peuvent presque avoir le même budget sans rien faire. Cela ne me gène pas, tant mieux. La différence entre Serge Blanco et les autres, c'est que lui sait à qui il le doit. Il a compris qu'aujourd'hui, le rugby a besoin de locomotives.

" On parle de l'équipe de France, qu'il faut la favoriser, car sans l'équipe de France, le championnat est mort. Mais les gens qui pensent ça sont des ânes !"

En existe-t-il beaucoup à l'heure actuelle dans notre championnat ?

M.B: Il y a en trois ou quatre, mais s'il y en avait quatorze, le football s'inquiéterait énormément. L'objectif est de savoir si on prend des décisions pour nos clubs, pour notre petit intérêt personnel - comme ça se passe souvent à la Ligue - ou si on prend des décisions pour le rugby par rapport aux autres sports. On parle de l'équipe de France, qu'il faut la favoriser, car sans l'équipe de France, le championnat est mort. Mais les gens qui pensent ça sont des ânes ! Ce n'est pas vrai. Aujourd'hui, le Top 14 a une identité très forte.

Avez-vous toujours envie d'avoir des responsabilités dans le rugby français ?

M.B: Même si on vous tient à l'écart de tout, quand je dis des trucs, ils les récupèrent. Mais ils oublient de dire d'où vient l'idée. Par exemple, l'idée de faire un barrage entre le septième de Top 14 et le septième du championnat d'Angleterre, personne n'a dit qui avait eu cette idée. Il y en a eu d'autres. Mais moi je trouve ça jouissif ! On me tient à l'écart de tout, mais la seule chose dont on ne peut pas me tenir à l'écart, c'est la lumière. Par contre, la lumière, ils ne peuvent ni l'allumer, ni l'éteindre (rires). La différence entre eux et nous, c'est qu'eux nous envient. L'inverse n'est pas vrai.

Ressentez-vous de la fierté quand vous regardez ce que vous avez fait à la tête du RCT ?

M.B: Ce n'est pas une fierté car ce n'est pas terminé. C'est une satisfaction. Je suis émerveillé par ce qu'il se passe. Ce qui nous motive, c'est que plein de gens souhaitent qu'il nous arrive des choses, alors que moi je ne me réjouis jamais du malheur des autres. Aujourd'hui, il y a beaucoup de gens dont le bonheur est constitué du malheur des autres.

Cela ne va-t-il pas à l'encontre des fameuses valeurs du rugby, de la sacro-sainte famille de l'Ovalie ?

M.B: Ah mais c'est une famille assez réduite ! Dans le rugby, on n'est pas trop pour les familles recomposées. On est très traditionnaliste. Et par moments, on est même pour les familles incestueuses, ça ne dérange pas. L'inceste dans le rugby est parfois autorisé.

Boudjellal - Toulon Clermont - Avril 2013
Boudjellal - Toulon Clermont - Avril 2013 - DPPI
" Le rugby est une monarchie, il y a les nobles et les pas nobles"

Quel regard portez-vous sur la nouvelle formule de la Coupe d'Europe ?

M.B: A mon avis, cette nouvelle Coupe d'Europe sera bien. Il y a un mec qui est intéressant, c'est le président de Bath, Bruce Craig. C'est lui qui est à l'origine de tout, c'est lui qui a tout manœuvré. C'est quelqu'un de brillant et de progressiste. Ensuite, je pense que la situation de l'ERC a été déconsidérée quand je vois les trois-quarts du personnel qui sont partis ou n'ont pas d'informations sur leur avenir. Je crois qu'on a oublié de gérer la dimension humaine. Au-delà de tout ce qu'on pouvait reprocher à l'ERC, il y avait une dimension humaine à prendre en compte. Il y a des gens qui ne savent pas s'ils vont bosser demain. Cela me fait de la peine pour certaines personnes qui sont très compétentes. Après, je vois que certains en ont profité pour se placer. Quand je vois qu'il y a des gens de 70 ans qui sont encore là, ça veut dire que le renouvellement ne peut se faire qu'à partir de 70 ans ! Cela veut dire qu'on sera toujours dirigé par des personnes âgées. Je pense qu'il serait bien d'avoir des générations plus jeunes. On remarque que des gens s'accrochent ad vitam eternam. Je ne dis pas que ce n'est pas bien, je dis que ce n'est pas normal. Le monde va vite, et si le rugby veut grandir, il doit se renouveler ! Quelqu'un de jeune arrivera toujours avec de nouvelles idées, il sera toujours plus efficace que quelqu'un qui est là depuis très longtemps et qui n'a même plus la vision réelle des choses. Il a des idées qui datent de l'époque où il était actif.

Selon vous, ces méthodes tirent-elles le rugby vers le bas ?

M.B: On a la chance aujourd'hui d'avoir des entrepreneurs exceptionnels. Il y a plus de jets privés dans le rugby que dans le foot. Pourquoi n'utilise-t-on pas ces gens-là ? Les Altrad, Lorenzetti, Savare sont des entrepreneurs hors-normes, ils gèrent des boites comme personne d'autre, comme personne à la Ligue ou la Fédé ne serait capable de gérer. J'en suis convaincu. On a beaucoup de théoriciens, mais peu de praticiens. Comme disait l'autre, un abruti qui marche ira toujours plus vite que deux intellectuels assis. Trop de gens ont peur que le rugby dépasse leurs compétences. Ils souhaitent rester dans le rugby. Comment ces gens-là feraient s'ils n'étaient plus dans le rugby, pour descendre le week-end dans les plus beaux hôtels ou les meilleurs restaurants ? Je vais vous dire, regardez ce week-end de H Cup où vont descendre les gens, où ils vont aller manger. Et tout ça avec la recette d'un match ! C'est comme ça pour toutes les rencontres. Ces gens n'ont aucune légitimité. Mais c'est comme ça, c'est le rugby et sa cour. Le rugby est une monarchie. Il y a les nobles et les pas nobles. Nous, nous sommes des mécréants. Après, il y a les nobles, soit parce qu'ils ont joué au rugby soit parce qu'ils sont installés dans le système. Aujourd'hui, on doit se trimballer cette noblesse de partout.

" Tous ceux qui nous ont craché dessus sont en train de compter les billets"

Vous êtes peut-être des mécréants, mais qui gagnez. Est-ce le plus important ?

M.B: Tous les clubs ont aujourd'hui pris une bouffée d'oxygène. Quand je vois les audiences de Toulon, je me dis que nous n'y sommes pas étrangers. Il n'y a pas que Toulon. Mais tous ceux qui nous ont craché dessus sont en train de compter les billets. Plutôt que cracher, ils postillonnent d'ailleurs...

Pourquoi la France ne ferait-elle pas confiance à des gens comme Bruce Craig, que vous évoquiez plus haut ?

M.B: La France est un pays où tout est basé sur des réseaux. Aujourd'hui, si vous êtes de la promotion Voltaire de l'ENA, vous avez plus de chance d'accéder au pouvoir que si vous avez créé un million d'emplois. Il y a des patrons qui sont patrons car leur boîte leur appartient et il y a des salariés privilégiés. Il y a président et président. Il y a des présidents qui sont des salariés privilégiés. Ce n'est pas du tout pareil. Il n'y a pas beaucoup de présidents qui se lèveront à six heures du matin pour refaire leur budget parce qu'ils en sont caution.

Etes-vous fatigué, lassé, de votre job de président de Toulon ?

M.B: Non, tout cela me renforce. Ce qui me fatigue le plus, c'est leur imagination débordante dans les lois. Ils devraient dire: 'Vous nous emmerdez. Même si ce qu'on met en place n'est pas logique, c'est juste pour vous empêcher d'avancer parce qu'on a du mal à suivre'. Je suis aussi fatigué du lobby de certains clubs, qui sont très discrets, mais qui font un lobbying en interne, pour placer les leur, pour faire pression sur l'arbitrage et qui de face, sont toujours habillés de blanc avec une petite auréole au-dessus de la tête. Ceux-là sont les plus dangereux. Même si on a un sale caractère, nous, on ne fait rien par derrière.

Mourad Boudjellal - Toulon - 6 avril 2014
Mourad Boudjellal - Toulon - 6 avril 2014 - Icon Sport
 
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