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Un jour, une histoire : le géant anglais s'est réveillé

Un jour, une histoire : le géant anglais s'est réveillé
Par Jérôme Prevot via Midi Olympique

Le 10/04/2020 à 18:35

UN JOUR, UNE HISTOIRE - Longtemps, le rugby anglais n'a pas su exploiter son potentiel. Sport de collèges chics, il était pratiqué par des fils de famille sans grandes ambitions sportives. Il a fallu attendre les années 80 et 90 pour que le géant endormi se réveille et devienne un ogre.

Au dix-neuvième siècle l’Angleterre a offert au monde une série d’inventions qui ont aboli les distances et le temps. Entre le chemin de fer et le télégraphe, elle a inventé le sport de compétition moderne, une trouvaille d’essence élitiste, issue des collèges privés fréquentés par des aristocrates et des grands bourgeois.

On a coutume de lier la naissance du rugby au geste iconoclaste de William Webb- Ellis, un élève du collège de Rugby, qui aurait ramassé le ballon au cours d’un match de football (au sens large du terme) pour courir droit devant lui. À vrai dire, le célèbre WWE ne fut qu’un acteur fugace et obscur, son intervention ne fut d’ailleurs recensée que 57 ans plus tard, en 1880, par un ancien condisciple qui égrenait ses souvenirs.

Thomas Arnold, le vrai créateur

L’homme qui donna vraiment naissance au jeu que nous connaissons aujourd’hui s’appelait Thomas Arnold, directeur du Collège de Rugby pendant treize ans (1828-1841), mort à 47 ans d’une angine de poitrine. Il soutint la pratique du "football" dans un souci de moralité car il craignait que les collèges et les universités deviennent des lieux de débauche si l’on laissait les jeunes livrés à eux-mêmes après les cours. Dans les années 1810-1830, certains aimaient s’enivrer dans les tavernes, se battre et s’abandonner aux jeux de hasard. Le rugby n’est pas le fruit de la prude éducation victorienne, c’est la prude éducation victorienne qui est le fruit du rugby, justement à cause de gens comme Arnold qui voulaient que les jeunes soient encadrés jusque dans leurs loisirs, alors que certains de leurs collègues préféraient les laisser se débrouiller tous seuls.

Arnold eut assez de charisme pour faire passer le football d’un jeu de cour de récréation anarchique et brouillon à une activité rationnelle et solennelle... administrée par les élèves eux-mêmes. Ils devaient y apprendre le courage et la loyauté. Arnold fut tellement persuasif que ses collégiens furent les premiers à coucher leurs règles par écrit en 1846. C’est ainsi que le "football rugby" s’est imposé en ralliant à son panache environ la moitié des établissements du pays.

Un rugby... sans championnat

L’esprit du rugby fut donc le fruit de cette volonté de lutter contre la paresse et la facilité en donnant à la future élite de la nation le goût de l’effort viril, de la salissure, hors de toute nécessité financière. Mais à l’intérieur de ce courant, une scission s’opéra entre les orthodoxes attachés au "hacking", le contact direct et le corps à corps et des modernistes, convertis à une activité moins dangereuse, sans chocs avec uniquement du jeu au pied. Elle deviendra le « football association » et s’offrira très tôt au professionnalisme et par conséquent aux classes populaires.

Le "football rugby" fit le choix de l’amateurisme comme une éthique. Voilà pourquoi le rugby anglais a gardé pendant très longtemps cet esprit de classe. Ses premiers clubs furent souvent fondés par les anciens élèves des collèges privés. D’ailleurs, ils ne cherchaient pas à faire de formation. On apprenait à jouer au rugby à l’école, tout simplement, il ne pouvait pas en être autrement.

Les joueurs qui au XIXe siècle ont forgé le rugby dans une ambiance particulière fondée sur des vertus éducatives et sur l'amateurisme. Le rugby anglais restera longtemps marqué par cette mentalité BCBG.

Les joueurs qui au XIXe siècle ont forgé le rugby dans une ambiance particulière fondée sur des vertus éducatives et sur l'amateurisme. Le rugby anglais restera longtemps marqué par cette mentalité BCBG.Midi Olympique

Alors que le football, plus facile d’approche, devenait un sport universel gouverné par des enjeux ouvertement financiers, le rugby traçait un sillon plus sinueux, surtout en Angleterre. Le pays avait offert le jeu au monde via ses colonies, mais il en perdit vite la domination. Jusqu’aux années quatre-vingt, le rugby anglais vivait avec une double face : quelques grands événements internationaux à Twickenham venaient troubler le ronron des petits matchs de clubs avec, comme théâtre des stades plus que sommaires, surtout à Londres. À côté du foot, sport de la classe ouvrière, le rugby vivotait dans une sorte de ghetto douillet. Ici et là, des fils de famille s’amusaient gaillardement sans grandes ambitions sportives et sans passion populaire pour les stimuler.

L’Angleterre jouissait d’une masse impressionnante de joueurs mais sans aucun tremplin pour la pratique du haut niveau. Qui peut imaginer que le pays ne connut pas la moindre compétition d’élite avant les années soixante-dix ? En 1972, on osa créer la Coupe d’Angleterre épreuve à élimination directe. Mais au moment où la première Coupe du monde fut créée en 1987, il n’existait pas de championnat national. On croit rêver. Les clubs s’affrontaient juste sous forme de matchs amicaux plus ou moins traditionnels qui revenaient à date fixe comme des fêtes de village. Parfois, on se hasardait à des championnats de comté ou à des rencontres entre sélections de comtés, mais tout ça n’était pas très sérieux. La RFU n’établissait pas de hiérarchie, seuls quelques journalistes s’y hasardaient, notamment ceux du Daily Telegraph. Le patron de la rubrique rugby avait donc le pouvoir de décider quels étaient les meilleurs clubs du pays. C’est de l’humour britannique, du non-sens à la Monthy Python.

La révolution de 1987

Les résultats de l’équipe nationale pâtirent de cet amateurisme presque désinvolte. Dès le début du siècle, le XV de la Rose fut surclassé par les All Blacks et les Springboks. Les fermiers de Nouvelle-Zélande et d’Afrique du Sud, pros au moins dans leur comportement, avaient déjà fait de ce jeu un sport inventif et athlétique. À côté d’eux, les Anglais semblaient si mollassons.

Après 39-45, le XV de la Rose se fit tailler des croupières par les Français, les Gallois et même par les Irlandais et les Écossais à l’occasion. L’Angleterre ressemblait à un géant assoupi avec des moments critiques entre 1960 et 1986, des passages à vide sévères rehaussés par des fulgurances sans lendemain. Vu son potentiel, l’Angleterre en devenait carrément ridicule avec trop de piliers ventripotents, trop de demis empruntés et trop de trois-quarts sans imagination.

Si l’on devait conserver quelques images humiliantes, on repasserait les dérouillées subies à Paris en 1970, 1972 et 1986 ou à Murrayfield en 1984 et 1986. Français et Anglais ne semblaient alors pas jouer au même jeu. Quant aux Gallois, ils se vantaient de pouvoir battre leurs gros voisins avec leur équipe B. La goutte de trop survint en 1987 : un tournoi affreux avec une bataille de rue à Cardiff et une noyade à Dublin. La Coupe du monde fut à l’avenant avec une défaite en quart à Brisbane face à un pays de Galles pourtant bien médiocre lui aussi. Ce 16 à 3 reste pour beaucoup le moment où le rugby anglais toucha vraiment le fond.

Will Carling (Angleterre)

Will Carling (Angleterre)Other Agency

La RFU submergée de honte prit alors le taureau par les cornes et lui administra un remède de cheval. Elle créa ex nihilo un championnat d’élite à douze équipes en première division. De toute façon, la nouvelle génération des joueurs en avait assez d’être maternée par une fédération conservatrice. Sur le terrain, un capitaine nommé Will Carling prit les choses en main, secondé par une bande de guerriers féroces et pragmatiques. En quelques mois, le XV de la Rose devint une machine de guerre tandis que ses clubs se structuraient peu à peu. D’anciens joueurs devenus businessmen à succès décidèrent de les soutenir comme on rachète un jouet d’enfance.

Puis la révolution de 1995 tonna. Le rugby anglais brûla les étapes en embrassant sans vergogne les canons du professionnalisme. Recrutement des vedettes sudistes, des cousins treizistes ou des voisins français, stades rénovés ou abandonnés pour loger chez des footballeurs, discussions âpres et sans concession des droits télévisés. Comme ces militants trotskistes qui deviennent des patrons implacables, les collégiens un peu dilettantes se sont métamorphosés en bêtes à concours.

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