Midi Olympique

Un jour, une histoire : l'irruption des "soldats roses"

Un jour, une histoire : l'irruption des "soldats roses"

Le 26/03/2020 à 19:40

Le 6 septembre 2005, en déplacement à Perpignan, le Stade Français sidérait le monde du rugby en jouant avec un maillot rose. Retour sur cet évènement, né de l'imagination de Max Guazzani.

C’est peut-être ce qui restera quand on aura tout oublié. Dans vingt, trente ou quarante ans, la tunique rose sera la trace indélébile de la période où le Stade Français a bouleversé le rugby français. C’était à Perpignan, le 6 septembre 2005 à 20 h 45 et les quinze Parisiens menés par Christophe Dominici se sont présentés sur la pelouse avec un maillot d’un nouveau genre. Paris face à la bronca perpignanaise. « Nous avions reçu un accueil vraiment charmant du public catalan », témoigne Jérôme Fillol avec un art consommé de l’antiphrase. « Je me souviens aussi de la tête des joueurs adverses dans les couloirs du vestiaire. Ils étaient décomposés... De notre côté, nous savions que nous allions jouer en rose mais entre avoir l’information découvrir physiquement les maillots et, surtout, les porter, il y a un pas... Je me souviens de l’allure de nos petits cochons du pack. Cette tenue leur allait à merveille. Je crois que nous, les joueurs, étions tous d’accord sur le principe : ça faisait partie de l’identité du club, du folklore qui l’accompagnait. »

Le 6 septembre 2005, les Parisiens arboraient pour la première fois leur tunique atypique.

Le 6 septembre 2005, les Parisiens arboraient pour la première fois leur tunique atypique.Midi Olympique

Oui, c’était il y a neuf ans. Et c’était déjà une autre époque. il faut imaginer l’incrédulité des spectateurs d’Aimé-Giral, d’autant plus que l’Usap entretenait alors une forte rivalité avec le Stade français. Les deux équipes s’étaient affrontées en finale en 1998 et en 2004 : elles avançaient dans le professionnalisme avec des styles très différents, diamétralement opposés. Les Parisiens cherchaient à surprendre en permanence pour trouver leur place parmi les multiples distractions de la capitale ; les Catalans s’appuyaient sur un soutien populaire ancré dans une tradition séculaire. Quand ce soir-là, les inconditionnels de l’Usap ont découvert les tuniques roses, des injures bien senties sont descendues des tribunes. Jérôme Fillol poursuit : « L’effet de surprise avait été très réussi. Nous nous étions échauffés avec une tenue bleue, nos maillots habituels avaient été étalés dans notre vestiaire et filmés comme s’ils devaient être portés. Je crois juste qu’à la télévision, les commentateurs avaient annoncé quelques minutes avant le coup d’envoi qu’il risquait d’y avoir quelque chose de nouveau. »

Fillol : "Au bon moment, au bon endroit"

C’est vrai qu’il manquait quelque chose au club de Max Guazzini pour se démarquer. Jusque-là, il jouait encore en rouge et bleu, une teinte finalement assez commune, partagée par d’autres grandes écuries telles que Béziers, Lourdes ou Grenoble. On imagine que le patron flamboyant d’un club atypique voulait absolument surprendre de ce côté-là, aussi. Choisir une couleur synonyme de la féminité et d’une délicatesse aux antipodes de la virilité triomphante attachée au rugby, c’était une énorme transgression. Max Guazzini tempère : « Non, je vous assure, ce n’était pas prévu de longue date. C’était presque un accident. Avec Adidas, nous cherchions un deuxième maillot pour les matchs à l’extérieur. Nous étions partis vers un maillot argent. Mais voilà, l’argenté, ça ne ressort pas sur du tissu. Cela donnait une sorte de gris pas vraiment terrible. Je voyais qu’on ne s’en sortait pas... Et tout d’un coup, j’ai eu l’idée : pourquoi pas rose ? Les gens d’Adidas m’ont dit « OK » et c’est parti comme ça. »

Mais attention, une fois séduit par cette couleur, Max Guazzini resta Max Guazzini : « C’est vrai, je suis un peu compliqué. J’ai voulu aller à l’usine pour faire le bon choix. Elle était près d’Arras et j’y ai passé la journée. J’ai examiné plusieurs prototypes, nous mettions plus ou moins d’encre. Et je me souviens, nous étalions les plastrons sur une benne à ordures. » Après bien des atermoiements, le choix de Max se porta sur une certaine nuance : quelque part entre le rose bonbon, le rose persan et le fuchsia. « Je l’ai montré aux joueurs et ils ont dit oui. Mais je ne voulais le sortir qu’en janvier, comme une surprise. Et puis, les maillots ont été livrés au stade, ils sont restés dans un couloir. Christophe Dominici a pris un maillot et contre ma volonté, ils ont décidé de le porter contre Perpignan. Je n’étais pas au match d’ailleurs, j’ai vu tout ça devant ma télé. Pieter De Villiers m’a appelé pour me prévenir. »

Christophe Dominici.

Christophe Dominici.Midi Olympique

Ce fameux dimanche appartient déjà à la légende puisque les versions divergent légèrement. Jérôme Fillol se souvient lui d’un coup médiatique bien préparé par son président. « Au bon moment et au bon endroit pour que ça sonne très fort... » Le deuxième ligne Arnaud Marchois évoque, lui, « un vote à main levée, la veille du match. On en parlait vaguement depuis un mois dans les coulisses mais à mon souvenir, tout le monde était d’accord : c’était l’esprit du club. Mais nous ne nous étions pas attardés là-dessus, nous avions quand même un match à préparer ».

Rose ou la couleur de l'argent

Ce match-là, les soldats roses l’ont perdu de peu (20-14). Les joueurs de Perpignan avaient surmonté leur surprise pour assurer le succès. À la mi-temps, interviewé à la télévision, le capitaine Bernard Goutta n’avait pas caché sa sidération. Jérôme Fillol et Arnaud Marchois ont le même souvenir : « Il avait alors déclaré qu’avec ce maillot rose, il aurait vraiment tout vu dans le rugby. Et qu’il pouvait désormais arrêter sa carrière... nous avions trouvé ça très drôle. » Quand il y repense, Max Guazzini cherche à prendre de la hauteur. Pour lui, une couleur c’est autre chose qu’une simple teinture. L’historien Michel Pastoureau a beaucoup écrit là-dessus : « La couleur est avant tout une idée. L’homme a toujours défini des couleurs honnêtes et d’autres qui ne le sont pas. Les groupes sociaux se distinguent toujours par la couleur. »

Pour lui, la couleur rose a pris ses attributs actuels au XVIIIe siècle : « Porté par le romantisme, le rose a acquis la symbolique de la tendresse, de la féminité (c’est un rouge atténué, dépouillé de son caractère guerrier), de la douceur (on dit encore « voir la vie en rose »). Avec son versant négatif : la mièvrerie (l’expression « à l’eau de rose » date du XIXe siècle). Un moment, on l’a plaqué sur l’homosexualité avec une intention péjorative. »* Neuf ans plus tard, l’ex-patron du club se flatte donc d’avoir réhabilité cette couleur : « Nous voulions dire « Pink is beautiful » comme aux États-Unis, on avait dit « Black is beautiful ». Après tout, le pape porte cette couleur deux fois par an. Maintenant, c’est entré dans les mœurs : en Afrique du Sud quand un joueur est élu « homme du match », la semaine suivante, il porte un short rose. »

Preuve du succès, ses successeurs à la tête du club ont gardé ce fameux rose. À l’époque, Max Guazzini était une mitraillette à idées : la semaine suivante, il allait enchaîner avec un coup colossal en remplissant le Stade de France pour un simple match de championnat. Et Adidas pouvait se frotter les mains. La marque aux trois bandes allait vendre 20 000 exemplaires de cette tenue encore « bis » mais qui deviendrait vite l’emblème du club. En 2008, les ventes monteraient à 92 000 exemplaires. Pour un peu, on dirait qu’à ce moment-là, le rose était aussi la couleur de l’argent.

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