Midi Olympique

Un jour une histoire : 1959, année électrique

Un jour une histoire : 1959, année électrique
Par Jérôme Prevot via Midi Olympique

Le 07/04/2020 à 19:29

UN JOUR UNE HISTOIRE - En 1959, le Racing devient champion de France avec une équipe de provinciaux éxilés. Cinq d'entre eux travaillaient à l'EDF après avoir été formés à l'École de Gurcy-le-Châtel. Toute une époque.

Dire qu’il n’y eut rien, absolument rien, pour fêter l’événement. Le Racing venait d’être sacré champion de France en battant Mont-de-Marsan (8-3). Mais dans la capitale tout le monde s’en foutait. Le groupe était revenu de Bordeaux le lundi matin à sept heures à la Gare d’Austerlitz, au milieu d’une foule de gens pressés. Les joueurs burent un dernier café dans un troquet avec un étrange objet : le Bouclier de Brennus. "À dix heures, j’étais au boulot à Issy-les-Moulineaux." Arnaud Marquesuzaa, héros de la finale, n’a jamais oublié cette embauche du 25 mai 1959.

Il n’y eut qu’une seule personne pour les accueillir, leur plus fidèle supporter, M. Commandeur qui ne s’était même pas déplacé pour le match. Le capitaine François Moncla s’en souvient très bien : "Non, il s’appelait M. LE Commandeur. Il venait toujours nous retrouver au retour des déplacements et il assistait à tous nos matchs à la maison bien sûr. Le pauvre, il est mort un an ou deux plus tard, à l’occasion d’une opération cardiaque. Les opérations de l’époque, c’était pas celles d’aujourd’hui..."

" Ces Ciel et Blanc étaient des provinciaux qui avaient sacrifié leurs racines pour accéder à la classe moyenne et à la société de consommation"

Ce Monsieur Le Commandeur a trépassé sans savoir qu’il entrerait dans l’Histoire, comme symbole de ce champion de France totalement marginal. Le Racing avait magistralement surpris le Stade Montois des frères Boniface pourtant favori. Moncla avait fini le match à l’agonie à cause d’une épaule disloquée. Marquesuzaa avait été héroïque en défense. Mais le club avait été sacré dans une "ultramoderne solitude" sans supporters, avec juste le soutien d’une poignée de dirigeants en blazers. Le rugby n’était qu’une section parmi tant d’autres, d’un club omnisports. La cabine d’un énorme paquebot financé par les cotisations de ses 20 000 membres souvent très aisés, attirés par le luxe de la Croix Catelan et de la Boulie ; ses courts de tennis, son parcours de golf, sa piscine.

Mais ces rugbymen du Racing 59 n’étaient pas des lycéens des beaux quartiers comme ceux des années 1890-1900. C’était des provinciaux qui avaient sacrifié leurs racines pour accéder à la classe moyenne et à la société de consommation. Pour ça, ils étaient venus se perdre dans la tentaculaire agglomération parisienne.

Gurcy-le-Châtel, centre de formation de l'EDF

Ce Racing de 1959 incarnait les trente glorieuses, la France laborieuse qui s’élevait socialement sous la houlette d’un État fort construit sur les valeurs de la Résistance. Ses vedettes étaient des émigrés du Sud-Ouest : François Moncla, Michel Crauste et Arnaud Marquesuzaa.

Leur Alma Mater s’appelait Électricité de France, fleuron du service public à la française. "Nous étions cinq, car il y avait aussi notre numéro 8 Marc Paillassa et notre demi de mêlée Henri Lasserre. Nous étions une troisième ligne totalement "Électicité de France"", poursuit François Moncla. Ce quintet électrique sortait d’un cocon extraordinaire : l’École d’Apprentissage de Gurcy-le-Châtel en Seine-et-Marne. Nous avions souvent entendu parler de ce lieu mythique et nous nous étions toujours imaginé que Roger Lerou, le deus ex machina du Racing avait fait jouer ses réseaux pour y pistonner ses recrues du Sud-Ouest. "Non, c’était l’inverse. Roger Lerou et le Racing venaient y piocher les bons joueurs qui s’y trouvaient. Je suis entré à Gurcy sur concours après mes années collège à Aire-sur-l’Adour", s’insurge Michel Crauste. Surprise !

L'équipe du Racing Club de France championne de France en 1959

L'équipe du Racing Club de France championne de France en 1959Midi Olympique

Nous prêtions donc trop de machiavélisme à Roger Lerou, l’homme à la gabardine et aux sourcils broussailleux. À la FFR, il avait la haute main sur le XV de France. Dans le civil, il tirait les ficelles de la section rugby du Racing. Accessoirement, il exerçait la profession de courtier en vin. "C’était un fin limier, c’est sûr. Mais il n’avait pas le pouvoir de nous faire entrer à Gurcy. Mais quand il s’est aperçu qu’il y avait certains talents là-bas, il est devenu très copain avec le directeur de l’École, Raymond Lambert, poursuit François Moncla. J’y suis entré à dix-sept ans et je ne suis allé au Racing qu’après avoir fini mes études et passé mon CAP. Vous croyez que c’est le rugby qui m’a fait venir là-bas ? Non c’est un cousin de ma mère qui m’avait soufflé l’idée. Je voulais entrer à l’École Normale, mais je ne me sentais pas assez bon pour être instituteur. Arnaud Marquesuzaa était international junior mais il avait passé lui aussi le concours d’entrée. Je l’avais pris sous mon aile, j’étais son parrain."

Le cas de Michel Crauste est encore plus confondant puisqu’il n’avait jamais pratiqué le rugby avant de poser ses valises à Gurcy. Le Racing n’était pas l’initiateur de cette filière, mais il sut s’y greffer avec opportunisme. L’École de ce Monsieur Lambert encourageait la pratique du rugby, les talents éduqués dans le Sud-Ouest pouvaient y éclore.

" Avec l’Ecole, on faisait d’abord les championnats scolaires d’académie. Gurcy était à 80 kilomètres de Paris, je m’entraînais la plupart du temps tout seul. Aller à Colombes m’aurait pris trop de temps. Les premiers temps, je ne jouais que le championnat scolaire, puis universitaire", poursuit Moncla. Après son diplôme, le fameux Monsieur Lambert avait décidé de le garder à Gurcy comme enseignant. Moncla doit tout à EDF, il y est entré à 17 ans, il en est sorti à 54 après avoir été tour à tour enseignant, contremaître puis chef d’agence.

Moncla, Crauste, Marquesuzza, éxilés vedettes

Roger Lerou avait compris qu’il fallait adapter son vieux Racing aux temps modernes. Ce n’était plus un club de lycéens des quartiers dorés comme dans les années 1890-1900. C’était dé- sormais un club de fonctionnaires exilés. Le Racing de 1959 ne comprenait que deux Franciliens, Alain Chappuis et Claude Obadia. Les autres avaient été ratissés par Roger Lerou parmi la diaspora de l’exode rural "Navarre, Fernandez, Debet, Barbaste étaient des profs de gym venus aussi du Sud-Ouest. Le Racing nous faisait manger et pouvait nous loger dans son immeuble de la Rue Eblé", poursuit Moncla. On comprend pourquoi dans le Midi Olympique de l’époque, Georges Duthen avait joué les avocats : "Les ennemis jalousent les lauriers du Racing en disant : "C’est facile d’avoir des résultats avec des joueurs qui vous arrivent par paquets de tous les coins de France envoyés par les autres clubs. Où est le mérite de Roger Lerou ?" Mais ils oublient l’essentiel, à savoir que ces provinciaux sont en général des joueurs dont personne n’a entendu parler auparavant. Et qui pourrait assurer qu’ils seraient sortis ailleurs qu’au Racing ?"

Une de Midi Olympique lors du titre du Racing en 1959

Une de Midi Olympique lors du titre du Racing en 1959Midi Olympique

C’est vrai, Moncla, Marquesuzaa et Crauste ne deviendront internationaux qu’après leurs débuts chez les Ciel et Blanc. Les autres Aquitains, Midi-Pyrénéens (Grousset) ou Auvergnats (Boize) n’avaient pas non plus eu le temps de briller dans leurs régions d’origine. "Combien de joueurs dont on faisait fi dans d’autres clubs sont devenus de grands rugbymen au Racing ?" poursuivait Duthen. Il rendait aussi hommage à un entraîneur, Robert Poulain qui supervisait toutes les équipes et qui venait de créer, en 1957, une école de rugby. C’est ce qui explique sans doute que l’équipe championne en 1990 sera finalement beaucoup plus "parisienne" (Lafond, Mesnel, Guillard, Blanc, Tachdjian, Serrière, Voisin, Genet, Deslandes Blond, Saffore) avec quelques talents recrutés à dessein dans le Sud- Ouest (Cabannes, Abadie, Bénézech). Seul Pouyau du Boucau, finalement, correspondait au profil du fonctionnaire exilé.

Dans les années 80, les clubs avaient appris à s’organiser pour garder leurs talents à la maison, quitte à leur payer le train ou l’avion toutes les semaines. Et l’on ne parle même pas ici du Racing ultra-professionnel et mondialisé de 2016. Tout cet exercice de mémoire nous conduit à revaloriser au passage le Père Lerou, cette figure tutélaire, souvent vilipendée par la presse des années soixante comme l’incarnation du "Gros Pardessus". "Roger Lerou était si gentil. J’avais fini le match piqué à la novocaïne. Pour le retour, il m’avait laissé son wagon-lit pour prendre ma couchette. Il m’a beaucoup marqué et je me suis inspiré de lui par la suite. Il vous parlait doucement droit dans les yeux. Il n’avait pas besoin de vociférer comme j’ai vu tant d’autres le faire." confie Moncla. Dans les coulisses du stade de Bordeaux, ce notable matois avait laissé couler ses larmes. Ses enfants de Province l’avaient comblé. Et le service public à la française avait fait le reste. Électricité de France !

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