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Delaigue : "Toulon champion de France ? J’ai un côté cartésien, mais je me mets à rêver"

Delaigue : "Toulon champion de France ? J’ai un côté cartésien, mais je me mets à rêver"
Par Rugbyrama

Le 16/05/2022 à 17:54Mis à jour Le 16/05/2022 à 18:32

TOP 14 - Lanterne rouge du championnat en février dernier, Toulon rêve aujourd'hui du top 6. Il y a 30 ans, le club connaissait une saison presque similaire, passant au bord de la relégation avant d’être sacré champion de France quelques semaines plus tard, au terme d’une phase finale rocambolesque. Pour nous, le jeune ouvreur de l’époque, Yann Delaigue, dresse un parallèle historique.

Le 6 juin prochain, nous fêterons l’anniversaire du titre de 1992. 30 ans après, quels souvenirs en conservez-vous ?

Des souvenirs juste énormes, des moments de bonheur intenses. C’était ma première saison en équipe première, donc je vous laisse imaginer l’euphorie dans laquelle j’étais. C’est une année particulière pour moi : j’ai le permis, j’ai mon bac… et je suis champion ! Je commence la saison en jouant avec des mecs que j’idolâtrais quelques années auparavant, ce qui est déjà un truc assez sympa à vivre. Et en plus, il y a cette embellie de la fin de saison, ce titre, et aussi tout ce qui avec, c’est à dire la communion avec le public dingue de Mayol. Il y avait un truc fou, une montée en puissance, avec une confiance qu’on engrange au fur et à mesure. Et puis, il y a l’apothéose avec cette finale et ce retour sur la rade !

On vous suit.

C’est quelque chose d’incroyable parce que, sans faire le vieux con (sic), je ne sais pas ce que va devenir le rugby d'aujourd’hui, mais j’ai toujours un énorme plaisir à retrouver de temps en temps les mecs qui ont participé à ce titre. On va d’ailleurs prochainement se retrouver pour fêter ça. Contrairement peut-être à d’autres groupes, eh bien nous, on est tous copains. On a cette chance-là.

Tout avait pourtant très mal commencé. Racontez-nous cette traversée du désert, marquée par de nombreuses défaites, comme celle à domicile contre Colomiers.

Il n’y a pas eu que des bas, mais effectivement, on était quand même dans le dur cette saison-là. Ce match à domicile contre Colomiers est révélateur. On perd contre eux à la maison, alors que ce n’était pas le Colomiers des années 1999-2000… Alors, on se fait un pari entre nous : au retour, il faut qu’on gagne là-bas pour réagir. On arrive plein d’ambitions… et on en prend 30 ! Donc ce n’est pas de matière à rassurer. Pourtant, c’est un petit peu le départ de notre aventure.

Après ce match, je me souviens d’une prise de conscience. On se regroupe entre joueurs et on se dit qu’on va traiter notre rugby différemment, avec un jeu plus aéré, où la dimension de plaisir sera peut-être plus au rendez-vous. Et ça fonctionne… Par la suite, on arrive à se retrouver. On avance devant, on se trouve derrière, on est plus épanouis sur le terrain et les résultats suivent. Ce match a eu un effet trampoline.

Y avait-il eu un autre tremplin ?

J’ai aussi envie de citer le quart de finale qu’on joue en challenge Yves-du-Manoir, contre le champion de France béglais. À l’époque, la tradition était de manger avec l’équipe adverse avant la rencontre. Lorsque les Béglais arrivent, en nous regardant de haut avec leur col relevé au-dessus des oreilles, on a l’impression qu’ils manquent d’humilité. Ce moment nous a aussi servi de motivation, puisque l’on gagne le match à Jean-Bouin. Là, on se dit qu’on peut gagner les meilleurs.

Yann Delaigue lors de son deuxième passage à Toulon, en 2006-2007.

Yann Delaigue lors de son deuxième passage à Toulon, en 2006-2007.Icon Sport

Quelle ambiance régnait à Mayol et dans la ville lors de cette période un peu sombre ?

30 ans après, je n’ai pas le souvenir d’un public dur avec nous, malgré la période difficile que l’on vivait. Le stade était régulièrement plein, je sentais des supporters solidaires… Aujourd’hui, le public toulonnais est très exigeant, parce que le club a beaucoup gagné ces dernières années. Et au final, je le vois plus en train de râler que de supporter. Même si désormais, c’est redevenu bien, car l’équipe gagne et qu’ils supportent. À l’époque, nos supporters savaient qu’on était une équipe avec des jeunes, et qui cherchait un nouveau souffle après le départ de plusieurs joueurs en 1991. J’avais l’impression que nous étions continuellement soutenus.

Cette saison, les supporters toulonnais ont manifesté leur mécontentement à plusieurs reprises, que ce soit sur les réseaux sociaux ou par des sifflets au stade. Qu’en pensez-vous ?

Si je dis le fond de ma pensée, je vais me mettre des gens à dos. (rires) Ce qui peut les excuser, c’est qu’ils ont été habitués à remporter des titres. Donc aujourd’hui, ils ne comprennent pas forcément que c’est difficile de gagner. Je les trouve très critiques à l’égard du club, et notamment du président (Bernard Lemaître). Il investit beaucoup de sa personne et de son argent. Plutôt que le traiter de tous les noms d’oiseaux, j’ai l’impression qu’il faudrait lui dire merci. Et pourtant, il y a certains sujets sur lesquels je suis un peu d’accord avec eux, notamment sur le fait d’essayer de garder les jeunes Toulonnais au club.

Mais malgré tout, ce mec aux commandes de club, il est dans la construction. Il y a une période récente où les mecs s’entraînaient dans des algecos. Alors oui, ils avaient des résultats. Mais pour pérenniser le club, rien n’était fait. Là, le président est dans la construction, il n’est pas obligé de le faire. Je trouve ça beau. Selon moi, et selon d’autres anciens joueurs d’ailleurs, il n’est pas récompensé à sa juste valeur. Ce que je crois, c’est que le club n’appartient à personne. Il n’appartient pas au président, pas aux anciens joueurs, et pas non plus aux supporters. C’est un tout.

En 1992, vous passez tout près de la relégation. Le club se sauve contre Aurillac en barrage. Avez-vous un instant imaginé être relégués ?

Sincèrement, à ce moment-là, je ne pense pas que Toulon puisse descendre. Pourtant, j’ai tord de penser ça, parce qu’on en était pas loin… Je ne sais pas si c’est l’insouciance de la jeunesse, mais à aucun moment ça ne m’effleure l’esprit.

Yann Delaigue compte 20 sélections avec le XV de France.

Yann Delaigue compte 20 sélections avec le XV de France.Getty Images

5 ans après le titre de 1987, était-ce inconcevable que Toulon descende en deuxième division ?

Je ne me souviens pas qu’on ai eu une discussion sur le fait de descendre ou de ne pas descendre. Peut-être était-ce parce qu’on avait déjà enclenché notre dynamique positive avant le barrage ? Après, ceux qui ont joué ce match ont dû bien se ch*** dessus… (Delaigue était en équipe de France junior)

Sentiez-vous le poids d’un héritage ?

Ce n’est pas un poids. On sait qu’il y a un héritage, parce que Toulon est Toulon. D’ailleurs, mon papa avait fait la finale en 1971, donc je connaissais le club par cœur. En fait, on sent qu’on a le devoir d’être bons et de mouiller le maillot. Mais ce n’est pas négatif, il n’y avait pas de pression par rapport à la génération précédente. Peut-être aussi parce qu’on savait qu’on n’avait pas une équipe de fous. Sur le papier, il y avait quatre juniors dans l’équipe. On n’était pas favoris.

Pensez-vous qu’un poids du passé existe sur les épaules des joueurs actuels, qui passent après la génération dorée des années 2010 ?

Tout comme nous, c’est une équipe qui a été en galère. Elle a été dernière du Top 14 en février. Mais quelque part, cette équipe renaît de ses cendres. Je ne suis pas certain qu’elle aie de pression par rapport à la génération précédente, qui a tout remporté. Je pense qu’ils sont plutôt dans une aventure humaine où ils ont touché le fond, et où ils sentent désormais qu’ils ont les moyens de faire de belles choses.

"Le plus beau cadeau qu’ils pourraient nous faire pour fêter les 30 ans, ce serait de ramener le Brennus à Toulon"

Lorsque l’on ressort de l’enfer du bas de tableau, est-ce que l’on se sent un peu pousser des ailes ?

Quand on part de loin et qu’on va chercher des victoires au fur et à mesure sur des concurrents directs, ça donne confiance, une spirale positive se crée. Aujourd’hui, ça se voit dans le jeu de Toulon. C’est une équipe qui est en confiance, donc je pense effectivement que partir de loin les a galvanisés.

Quand vous commencez à enchaîner les victoires en 1992, sentez-vous que plus rien ne peut vous arrêter ?

Je vais dire quelque chose de très basique, mais on prend vraiment les matchs les uns après les autres, sans faire trop de plans sur la suite. Et c’est quand on gagne la demie qu’on se dit : "putain, on va jouer le titre" (sic). Avant ça, on prend du plaisir sur chaque match remporté. Mais on ne pense pas à être champion, même quand on l’emporte en quart de finale.

Ressentez-vous cette insouciance dans le RCT d’aujourd’hui ?

Je sens des joueurs assez libérés, plus qu’à une certaine période. On sent que lorsqu’un joueur fait un choix, les 14 autres mecs sur le terrain vont dans son sens. Quand il y a une prise d’initiative, tout le monde est derrière. Du coup, même si la décision n’est pas bonne, elle le devient, puisqu’il y a d’autres bonhommes à côté qui vont dans le même sens. C’est ça aussi le rugby, c’est ce que je retrouve à Toulon.

Justement, vous retrouvez-vous un peu dans leur parcours ?

Ça fait vieux con de le dire, mais effectivement, il y a quelques similitudes. Le fait d’avoir été en bas et de remonter petit à petit notamment, sans s’arrêter de gagner. Moi, ça me fait penser à la période de 1992.

À titre personnel, il y a une autre similitude pour vous…

(il coupe) Le petit "Carbo", bien sûr !

Louis Carbonel est également un "minot" de Toulon qui évolue à l’ouverture…

La symbolique est toute trouvée : son papa était avec nous en 1992… Même s’il n’était pas né, il connaît l’histoire. Et évidemment que ça joue… C’est un joueur brillant, et je trouvais assez dommage qu’il n’ait pas assez de confiance pendant une période de la saison. Quand on a une pépite comme ça, je suis favorable à ce qu’on lui laisse une liberté d’action sur le terrain, un peu comme Jalibert à Bordeaux-Bègles. Aujourd’hui, je vois que c’est de nouveau un peu le cas pour "Carbo".

Les Toulonnais enchaînent actuellement les rencontres étriquées et éreintantes. Vous qui avez vécu cette situation, est-ce que la donnée physique entre en compte à un moment donné, en fin de saison ?

J’entends que les mecs soient fatigués, et ils doivent vraiment l’être, bien sûr… Mais je pense que là, la dynamique positive est encore plus forte.

Mentalement, Toulon s’est-il construit une armure en cette fin de saison ?

Dans ce cas-là, tu es plus léger, plus frais, mieux aux entraînements. La gagne et l’environnement positif qui règnent aujourd’hui au RCT font que tu as moins mal, que tu es moins fatigué. C’est un aspect psychologique.

Puisque le contexte s’y prête, est-ce que le club a sollicité certains anciens pour venir échanger à propos de 1992 ?

Peut-être que ça a été fait, je ne pense pas. Chacun vit son histoire. Nous sommes les premiers supporters de cette génération-là, ça nous fait plaisir de voir le coeur qu’ils mettent à l’ouvrage. Le plus beau cadeau qu’ils pourraient nous faire pour fêter les 30 ans, ce serait de ramener le Brennus à Toulon. Mais nous, on va leur raconter quoi, on va leur raconter notre histoire ? Ils ont la leur à vivre, et ce n’est pas parce qu’on l’a fait qu’eux le feront. Après, je pense que les joueurs d’aujourd’hui ont eu vent de ce qu’il s’est passé il y a 30 ans. Peut-être que ça va leur donner des idées.

On vous suit.

Je pense qu’ils n’ont pas besoin de nous pour être stimulés. Ils jouent pour eux et ils ont bien raison. De plus, je ne sais pas si tous les joueurs d’aujourd’hui connaissent les circonstances exactes du titre de 1992, parce qu’il y a des étrangers, etc. Villière, Kolbe ou même Ollivon, je ne sais pas trop où ils en sont avec l’histoire du club. Dans tous les cas, il ne faut pas leur montrer les images de jeu, car c’était quand même un rugby un peu particulier ! (rires)

Si jamais ils se qualifient pour la phase finale, les Varois pourraient en revanche s’inspirer de tous vos drops. D’autant que Louis Carbonel n’en a jamais réussi avec les professionnels…

Toulon peut-il être champion cette année ?

Pour être honnête, je voyais une fin de saison difficile pour le club. Je ne le voyais pas gagner à Bordeaux… Je me suis trompé, tant mieux. (rires) J’ai envie de dire que tout est possible. Avant Bordeaux, je me disais : "C'est beau ce qu’ils font, mais ce sera trop dur". Or maintenant, je me dis : "pourquoi pas ?" C’est un beau rêve, il y a un truc à aller chercher. S’ils gagnent les deux matchs, tout reste ouvert. J’ai un côté cartésien, mais je me mets à rêver. Ce serait une belle symbolique.

Propos recueillis par Dorian VIDAL

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