Midi Olympique

Un jour une histoire : 26 mai 1984, la finale la plus folle

Un jour une histoire : 26 mai 1984, la finale la plus folle
Par Jérôme Prevot via Midi Olympique

Le 17/03/2020 à 18:00Mis à jour Le 17/03/2020 à 18:42

CHAMPIONNAT DE FRANCE - Finale du 26 mai 1984. Il n'y a jamais eu de course au Brennus plus dramatique que celle-là. Épuisés par une infernale course poursuite, Biterrois et Agenais sont allés jusqu'aux tirs au but pour se départager. Bernard Viviès craqua et Béziers fut sacré.

Le bénéfice de l’âge ? La pièce de monnaie ? Les acteurs de la plus hallucinante finale de l’Histoire se disent que l’épilogue unique qu’ils ont vécu valait quand même mieux que tous les anciens subterfuges. "Avec le recul, je trouve même ça génial", explique Pierre Montlaur, pourtant héros malheureux de cette folle soirée et de ce dénouement quasi improvisé, ce qui lui donna tout son sel. Quand, ce 26 mai 1984, les Biterrois et les Agenais pénétrèrent sur la pelouse du Parc des Princes, pas un ne se doutait qu’il la quitterait après une insoutenable série de tirs au but. "Nous savions juste que la finale ne serait pas rejouée car le XV de France partait le lendemain en Nouvelle-Zélande, rappelle Philippe Bonhoure, l’arrière de Béziers. Mais jamais on aurait imaginé finir comme ça. Même l’arbitre ne savait pas exactement ce qu’on allait faire."

On imagine le pauvre Jean-Claude Yché obligé de siffler la fin du match à 21-21 après... 110 minutes de jeu et d’un duel de toute beauté. "Nous relancions de partout, nous pensions que les Biterrois, plus lourds, allaient craquer, mais ils ont tenu. Ils avaient arrêté de pousser en mêlée, ils ne relançaient pas. Ils se fatiguaient moins", se souvient Bernard Delbreil, troisième ligne aux jambes de feu. C’est lui qui avait marqué l’essai du SUA comme un destrier fougueux au relais de ses trois-quarts. Il aurait pu partir en tournée mais Jacques Fouroux lui préférait son coéquipier Jacques Gratton, plus plaqueur-gratteur.

Agen avait été crucifié par une interception de Médina : "Causée par un beau plaquage de Fabrice Joguet sur Philippe Sella", ajoute Bonhoure. L’égalité était parfaite : qua- tre pénalités, un drop, plus un essai transformé (et même un essai refusé de chaque côté après un drop sur le poteau). "Il y a eu un long moment de flottement. On a vu Charles Durand, le patron des arbitres, descendre sur le terrain avec le délégué du match et d’autres assesseurs." Les capitaines Pierre Lacans et Daniel Dubroca sont appelés et se voient ordonner de désigner... trois tireurs. "C’est bizarre, se souvient Bernard Viviès, j’étais persuadé qu’il en fallait cinq. Dans les dernières minutes, j’avais calculé que nous n’en avions que quatre. Je me revois demander à mes entraîneurs de faire entrer le plus vite possible Pierre Montlaur. Je crois que les Biterrois voulaient faire entrer Léès. Mais ils n’y sont pas parvenus."

Fabre avait un moral d'acier

Pas si grave, Lacans et Dubroca apprennent finalement que la série se fera... à trois tireurs. Les palabres ont duré près de dix minutes pendant lesquelles le jeune Pierre Montlaur tape des pénalités à blanc pour s’échauffer, il n’a passé que trois minutes sur le terrain. Philippe Bonhoure est désigné en compagnie de Patrick Fort et de Pierre Fabre : "On a découvert qu’on devait tirer à quinze mètres de la ligne de touche. Je pensais qu’on ferait comme au foot, qu’on alternerait, mais j’ai aussi compris qu’une équipe tirerait d’abord en entier." Le scénario promet d’être cruel. Le tirage au sort permet aux Biterrois de s’élancer en premier. De la droite.

Fort, buteur attitré, la réussit mais Fabre et Bonhoure ratent : "Je me suis effondré en pleurs, Agen était notre bête noire. On se disait qu’on ne pouvait pas gagner." Mais les Agenais ne font pas mieux, Montlaur et Mothe (blessé) échouent. Entre les deux, Viviès a réussi. Un sur trois partout. Le suspense est à son comble. Bonhoure rouvre les yeux : "Nous sommes repartis à gauche et nous étions tous droitiers, l’angle nous était donc favorable." Surprise, Fort manque. "J’ai eu les larmes aux yeux." Bonhoure poursuit : "Michel Fabre avait un moral d’acier. Il réussit son tir. Je suis bien obligé de revenir et Michel Fabre me glisse : comme à l’entraînement Philippe ! Je frappe, ça passe." Trois à un pour Béziers.

Championnat de France - Michel Fabre (Béziers) contre Agen (crédit photo : Alain Lafay)

Championnat de France - Michel Fabre (Béziers) contre Agen (crédit photo : Alain Lafay)Midi Olympique

Les autres joueurs observent médusés la scène. Un deuxième ligne agenais a même allumé une cigarette : "Nous avions joué pendant deux heures, certains étaient tellement cuits qu’ils étaient couchés. Mais d’autres parlaient entre eux, je veux dire que les Biterrois échangeaient avec les Agenais. Le match avait été grandiose, on savait que le dénouement serait cruel. Mais on pensait qu’on allait gagner. On avait tellement confiance en Viviès", poursuit Delbreil. Pierre Montlaur, 20 ans, s’avance. Il manque à nouveau. "Bien sûr qu’il y avait de l’émotion. C’était mon premier match officiel en première...", rappelle-t-il. Vache destin que de placer là un débutant. "Comme quoi, quand on n’a pas joué un match, c’est difficile de s’y faufiler dedans. Quand je pense que nous n’avons pas fait jouer Bébert Léès, je n’ai jamais su si nous entraîneurs ont oublié où l’ont fait exprès", commente Patrick Fort.

" J'ai trop ouvert mon pied"

Les Agenais n’ont plus droit à l’erreur. Ils viennent de comprendre qu’ils ne peuvent plus gagner. Il leur faut faire deux sur deux pour simplement accéder à une possible troisième série. Bernard Viviès, 29 ans, dix sélections, papa des lignes arrières s’avance : "J’ai trop ouvert mon pied." Le ballon s’échappe dans le décor. L’arrière moustachu s’écroule en gros plan devant des millions de télespectateurs. Les Biterrois se jettent les uns sur les autres. Dire qu’on aurait pu les croire repus après neuf titres en douze ans... "C’était ma quatrième finale. Mais toutes furent différentes, on n’est jamais blasé." Les Héraultais fêtent un record absolu, le dixième titre d’Armand Vaquerin, barbu comme un vieux loup de mer.

Championnat de France - Bernard Viviès (Agen) contre Béziers (crédit photo : Alain Lafay)

Championnat de France - Bernard Viviès (Agen) contre Béziers (crédit photo : Alain Lafay)Midi Olympique

La télé a bien capté le moment où, sur une mêlée, il a donné une rapide accolade au jeune talonneur Chamayou, tout juste entré en jeu. Quant au pilier doit Jean-Louis Martin ; il célèbre un incroyable grand chelem : neuf titres en neuf finales. Les Agenais suffoquent avec l’idée que leur défaite fut sublime. Bernard Viviès cogite : "Heureusement que j’avais été champion deux ans avant. Cela m’a permis de tenir le coup." Pierre Montlaur repart au vestiaire forcément sonné : "Personne ne m’a rien dit. Mieux, en douze ans de carrière au SUA, personne ne m’a reproché ces deux coups de pied manqués. Et quand, plus tard, on m’a dit que j’avais fait gagner l’équipe j’ai toujours répondu que ce n’était pas vrai puisqu’on ne m’avait jamais dit que j’avais fait perdre ce match. Mais la tristesse m’a accompagné, elle ne m’a quitté qu’en 1988 quand j’ai été enfin champion."

Philippe Bonhoure confie : "Ce fut sans doute terrible pour lui. Mon épouse m’a dit qu’à l’échauffement, pendant les palabres, il avait tout passé. Pour ma part, je suis revenu l’an passé en finale comme arbitre vidéo trente ans après. Et j’ai repensé à tout ça." Bernard Viviès a traîné ce souvenir avec élégance : "Mais en 2002 pour la finale Biarritz - Agen, j’ai revu ce spectre. Le score était nul, j’ai vu revenir les tirs au but. J’ai dit à ma femme, je m’en vais je ne veux pas revivre ça. Puis les Biarrots ont marqué un drop."

Pour le plaisir des yeux, le résumé vidéo :

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