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RUGBY - Dépression, quand les langues tentent de se délier…

Dépression, quand les langues tentent de se délier…

Le 12/07/2016 à 09:19

RUGBY - A l’image de nombreux sports, le rugby n’est pas immunisé contre la dépression. Une pathologie qui reste encore un tabou dans un sport ambassadeur du combat. Meriem Salmi, psychologue d’athlètes de haut niveau, nous éclaire sur cette problématique.

Le sport de haut niveau est un monde de rêve avec sa part d’ombre impitoyable. Et aucun champion ne peut se dire à l’abri d’une dépression, pendant ou après sa carrière. Le tennisman André Agassi, le nageur Australien Ian Thorpe ou le basketteur américain Larry Sanders. Autant d’exemple rappelant que le mal de vivre n’est pas rare dans ce milieu où la force mentale est essentielle. A l’image de nombreux sports, le rugby est lui aussi frappé par les cas de dépression. Dans le championnat anglais, les langues se sont déliées sur ce mal qui ronge certains joueurs. Près d’un joueur sur quatre en Angleterre a ainsi connu des problèmes psychologiques. L’augmentation des performances, les blessures, les exigences de résultat, l’examen rigoureux par les encadrements techniques des performances individuelles ou encore la pression du public, sont autant de causes de stress pour les joueurs professionnels.

Plus près de nous, les témoignages de Christophe Dominici, hospitalisé pour une dépression nerveuse en octobre 2000 ou de Raphaël Poulain, un monstre d’excès précipité dans une descente aux enfers, ont marqué les esprits. Mais l’autobiographie de Mathieu Bastareaud, Tête Haute, a un peu plus médiatisé cette spirale négative de la dépression. Spirale qui a mené le trois-quarts centre international jusqu’à la tentative de suicide. Psychologue de nombreux athlètes (Teddy Riner, Romain Grosjean, Ladji Doucouré mais aussi Mathieu Bastareaud), Meriem Salmi revient pour nous sur cette pathologie révélant certaines faiblesses bien françaises.

Le centre international Mathieu Bastareaud

Le centre international Mathieu BastareaudIcon Sport

Docteur, la dépression est-il encore un sujet tabou dans le sport de haut niveau ?

Meriem SALMI: Encore, effectivement, même si les choses ont un peu avancé. Et pourtant, il existe pas mal de sportifs dont des rugbymen qui ont témoigné de leur dépression. On peut citer Christophe Dominici et Raphaël Poulain et Mathieu Bastareaud. Ils se sont livrés courageusement. Malgré tous ces témoignages, il reste surprenant que l’on ne veille pas davantage à l’encadrement psychologique de ces sportifs.

" Jusqu’au dernier moment, jusqu’au jour où il a fait une tentative de suicide, Mathieu (Bastareaud) était à l’entraînement"

Quelle est la principale difficulté pour déceler des signes de dépression chez ces sportifs professionnels et notamment les rugbymen ?

M.S: Ce sont des gens qui ont une capacité à masquer leur souffrance physique et psychique hors-norme. Vu le niveau d’exigence de la compétition, et de leur vie plus globalement un certain nombre de paramètres (vie privée, vie sportive…) peut faire basculer leur équilibre. La question centrale dans le haut niveau est celle de l’équilibre. Les sportifs sont toujours à la limite de la rupture. Si l’on prend l’exemple de Mathieu Bastareaud, personne n’aurait pu penser qu’il puisse être concerné par la dépression. C’est quand même un colosse avec des capacités physiques et une tête hors-normes. Jusqu’au dernier moment, jusqu’au jour où il a fait une tentative de suicide, il était à l’entraînement. Avec tout ce qui s’est passé en 2009 en Nouvelle-Zélande où le monde entier parlait de lui (à la suite de la polémique sur sa fausse agression, ndlr), il a fini par craquer quand les médias sont allés chez ses parents.

Le cas de Mathieu Bastareaud a-t-il encouragé d’autres rugbymen à se livrer ?

M.S: Certaines sportifs peuvent trouver indécent voire déplacé de parler de sa dépression dans son autobiographie. Mais tous ces champions qui se livrent font au contraire du bien au sport français. Ils ouvrent la porte à plein de sportifs qui sont en souffrance psychologique mais qui ne savent pas comment l’exprimer où ne s’autorisent pas à l’exprimer. Ils sont courageux d’accepter leur limite et de se confier au public. C’est cette force affichée de ces sportifs qui encourage le monde sportif à la réflexion sur la question de la dépression ou de la souffrance psychologique.

Dépression, quand les langues tentent de se délier…

Dépression, quand les langues tentent de se délier…AFP

Existe-t-il une volonté de masquer une difficulté dans ce sport de combat par excellence ?

M.S : Le rugby est un sport de gladiateurs. Pour qu’ils puissent jouer au très haut niveau, il faut être capable d’encaisser ce que peu de gens sont capables d’encaisser. Admettre qu’un joueur souffre d’un trouble psychologique, ce serait admettre qu’ils ne pourraient pas être des combattants. Dans l’imaginaire que l’on peut avoir du rugbyman, il ne devrait jamais avoir de difficultés psychologiques, de défaillances. On est dans l’illusion. On est dans le déni de la réalité. Ce sont des joueurs puissants et solides mais avant tout des êtres humains. On a parfois du mal à l’entendre. Le monde sportif s’autorise peu les moments de fragilité. Ce sont des choses qui sont difficilement dites. Ils ont déjà la crainte de faire part de leur blessure de peur de se retrouver en dehors du groupe alors quand c’est dans la tête, c’est encore plus difficile. Ceci étant dit, la psychologie avance et ces témoignages sont précieux pour nous permettre d’avancer encore plus loin.

" Admettre qu’on souffre d’un trouble psychologique, c’est pour une partie du monde sportif admettre qu’ils pourraient ne pas être des combattants"

Les clubs de rugby vous semblent-ils équipés pour répondre à ces problématiques sur la dépression ?

M.S: Dans mon domaine de compétence de l’accompagnement psychologique, je ne pense pas que l’on puisse dire que les Français sont en avance. On interroge encore rarement la question psychologique. C’est comme si les rugbymen n’étaient que des corps et des muscles. Mais ils ont également une tête qui peut elle aussi être touchée. Aujourd’hui, les centres de formation de rugby sont de plus en plus nombreux à mettre en place à minima les bilans psychologiques qui sont en fait une obligation légale depuis 2006.

Pourtant, les clubs ont de plus en plus recours à des préparateurs mentaux…

M.S: La fonction du préparateur mental et du psychologue sont bien différentes. Globalement, le préparateur mental cible la performance et utilise de techniques de gestion des émotions (stress…) et de gestion de ressources mentales (concentration, confiance en soi, etc..). Le psychologue se centre sur l’histoire personnelle, à la sphère personnelle et familiale, la vie sociale, la vie scolaire, universitaire ou professionnelle, la vie sportive, sa santé physique et évidemment sa santé psychologique. Il va utiliser des méthodes psychologiques voire thérapeutiques s’il s’agit de soins. La performance sera aussi sa préoccupation mais avec un axe différent. L’idée étant que la santé et le bien-être sont fondamentaux pour accéder à la haute performance.

Dépression, quand les langues tentent de se délier…

Dépression, quand les langues tentent de se délier…AFP

Avez-vous été sollicité par les instances du rugby français pour faire part de votre expertise et de votre expérience ?

M.S: Non. On a beaucoup de travail dans ce domaine. Le fait que psychologue soit un adjectif peut laisser à penser que, d’une part, tout le monde peut l’être sans être formé et, d’autre part, que la formation n’est pas utile. Tout le monde peut donc se prétendre psychologue. Par ailleurs, tout le monde a un point de vue sur le sujet. Il a fallu du temps pour se faire reconnaître dans ce milieu de champions. Et puis, on ne voit la psychologie que sous l’angle de la psychopathologie ou la psychiatrie en gros lorsque l’on a de gros problèmes. La psychologie est avant tout l’étude du comportement humain on s’occupe aussi des gens quand ils vont bien. On apprend à développer des compétences, à muscler son cerveau, de la même façon que l’on comme on s’entraine physiquement. Ce comportement s’explique aussi par notre culture occidentale qui veut que l’on consulte que lorsqu’on est en mauvaise santé.

Les jeunes rugbymen sont-ils sensibilisés à toutes ces questions sur la dépression ?

M.S: Aujourd’hui, un bilan psychologique annuel est obligatoire pour tous les sportifs de haut niveau. De nombreux centres de formation de rugby font appel à des psychologues à minima pour le bilan. C’est une avancée extraordinaire même si certains ne se sentent pas concernés et voire même sont dans le rejet. Pour eux, consulter un psychologue est un aveu de faiblesse ou ne concerne que les personnes atteintes de graves pathologies. A l’occasion du bilan, le psychologue essaye de leur expliquer ce que peut lui apporter un suivi psychologique en terme d’adaptation au très haut niveau. Cette intelligence d’adaptation est fondamentale. Mais c’est aussi l’occasion de détecter d’éventuels troubles psychopathologiques et de les traiter. Le fait de rencontrer un épisode dépressif ne témoigne pas de la faiblesse d’un joueur mais plutôt d’un moment de fragilité ponctuel. Ce moment est une opportunité pour faire le point, rééquilibrer sa vie et repartir encore plus fort. C’est le constat de tous ces sportifs que j’ai accompagné dans ces moments douloureux. J’ai envie de citer cette phrase de Winston Churchill : "Un pessimiste voit la difficulté dans chaque opportunité et un optimiste voit l’opportunité dans chaque difficulté".

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