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Salviac : "Les facéties du Racing, c'est moi qui en suis à l'origine"

Salviac : "Les facéties du Racing, c'est moi qui en suis à l'origine"
Par Jérôme Prevot via Midi Olympique

Le 27/05/2020 à 14:30Mis à jour Le 27/05/2020 à 16:07

L’ancienne voix du rugby de France Télévisions (entre 1984 et 2005) Pierre Salviac revient sur ses années actives, sans faux fuyant et sans langue de bois, comme à son habitude.

Midi Olympique : Quand avez-vous débarqué à la télévision ?

Pierre Salviac : En 1976. Je venais de France Soir et avant, j’étais à France Inter. Robert Chapatte m’a contacté car il avait le complexe de la presse écrite. Il estimait que les gars de la presse écrite étaient mieux formés aux responsabilités, ça s’est vérifié pour plusieurs autres jeunes journalistes : Olivier Rey, Dominique Le Glou, Patrick Chêne et d’autres. J’avais été pris pour préparer la succession de Roger Couderc prévue pour 1983-1984. Chapatte était un homme extraordinaire, très affectueux avec les jeunes. C’était un copain plus qu’un patron. L’effectif du service était encore réduit. Petit à petit, Chapatte le renforçait car il fallait aussi collaborer aux journaux télévisés. Toute une organisation. J’ai commencé par les directs des deuxièmes matchs du Tournoi et par plein de reportages pour Stade 2.

On a le sentiment que vous avez introduit une nouvelle façon de commenter, avec des statistiques, des notices biographiques…

P.S. : Il fallait trouver mon style. J’ai voulu faire tout sauf le "Allez les petits de Couderc". Je suis allé voir Bill McLaren, le commentateur de la BBC, une légende, un ancien prof de gym qui habitait à Hawick en Écosse. Tout le monde adorait son style, rigoureux et professionnel. Il m’a donné son mode d’emploi avec une générosité formidable. En échange, je le chaperonnais auprès du XV de France car je parlais anglais, ce que ne faisait pas Roger Couderc.

Toutefois, il y a cette idée que vous n’entreteniez pas de relation fusionnelle avec Roger Couderc, votre prestigieux prédécesseur.

P.S. : J’ai surtout été son successeur. Je ne suis pas sûr d’avoir été son choix.

Comment faisiez-vous pour trouver ces éléments statistiques, avant la création d’internet ?

P.S. : J’allais chercher Midi Olympique à la Gare d’Austerlitz dès le lundi. J’achetais aussi les journaux anglais et quand j’allais en tournée, je proposais des échanges aux collègues de l’hémisphère Sud. Dès que j’allais en Grande-Bretagne, je me jetais sur des documents style Rothman Book. Il faut savoir que les journalistes anglais étaient en avance sur nous. Pourquoi ? Parce qu’ils avaient moins accès aux joueurs, ils faisaient moins de reportages humains que les Français,. Ils avaient moins "de chair", comme on disait. Mais sur le statistique et sur l’historique, ils étaient forts. La chair, moi, je n’en avais pas besoin. Les joueurs à l’image se suffisaient à eux-mêmes. Je me suis créé une banque de données ainsi.

Quand Roger Couderc est parti en 1983. vous vous êtes retrouvés seul en première ligne. Comment l’avez-vous appréhendé ?

P.S. : Le passage de témoin a été plutôt… léger. Ensuite, Pierre Albaladéjo avait dit qu’il prendrait une année sabbatique. J’ai toujours pensé qu’on l’avait influencé. Je me suis retrouvé sans consultant et je ne remercierai jamais assez Lucien Mias d’avoir accepté de me seconder durant une saison. Après, "Bala" est revenu de son année sabbatique. Il avait vu ce que ça donnait pendant un an et je crois qu’il avait été convaincu. Comme j’étais mariole, j’ai compris que le plus populaire dans notre duo, ce serait lui. Mais ça m’allait très bien.

Revenons sur Lucien Mias, quel souvenir gardez-vous de lui ?

P.S. : Lucien Mias, il avait un peu disparu de la circulation sur le plan médiatique. Tout le monde me disait qu'il n'accepterait jamais. Mais je suis allé le voir un jour à l'occasion d'un match auquel il assistait. Je me suis présenté à lui et au contraire, il m'a dit oui. Je lui suis très reconnaissant ? C'était un compagnon très agréable. Il était mû par l'idée qu'il devait être à la hauteur de sa réputation, celle d'un joueur légendaire. Alors il préparait au maximum les matchs, il se faisait le match dans sa tête avant qu'il ne se joue. Il essayait de tout prévoir, y compris l'inconfort des tribunes de presse, car nous étions parfois nichés dans des sortes de balcons, il était difficile de descendre à la mi-temps pour aller se soulager. Un jour, il m'a sortit ce truc qu'on utilise dans les hôpitaux, un "pistolet". En me disant : "Je ne vais pas me faire avoir une deuxième fois." Vous comprenez ? En plus Lucien Mias s'intéressait déjà la micro informatique, en 1984, il fallait le faire. Il comprenait le travail que je faisais pour collecter des données et des statistiques sur le joueurs.

Votre rôle ne se limitait pas aux directs. Le grand public l’oublie parfois, non ?

P.S. : Il faut comprendre que le rugby sur Antenne 2, c’était le service minimum. Roger Couderc ne parlait pas anglais, il n’avait pas développé de relations avec les télés étrangères. Et puis, il s’intéressait surtout à l’équipe de France. Il n’avait pas de réseau. Quand je suis arrivé, tout était à faire. J’ai compris qu’il y avait un marché mondial des droits télévisés du rugby et qu’Antenne 2, en tant que diffuseur du XV de France, était aussi propriétaire des droits internationaux. Comme la chaîne n’avait pas les moyens d’acheter des matchs à l’étranger, j’ai proposé de faire du troc aux télés néo-zélandaise, australienne et britannique. C’est ainsi que les matchs des Lions ou la Bledisloe Cup sont arrivés sur France 2. En plus, le décalage horaire nous servait, on passait des matchs à 6 heures, il n’y avait pas de programmes à ce moment-là. Les gens le savaient et pouvaient l’enregistrer. C’est comme ça qu’on a eu accès à de nouveaux matchs.

N’aviez-vous pas de match de saison régulière à diffuser ?

P.S. : Non, Ferrasse ne voulait pas. Il me disait : "Ils vont se foutre sur la gueule et puis, tu n’auras pas les meilleures équipes, plein de joueurs seront à la palombe…" On se contentait des phases finales.

Comment avez-vous vécu l’arrivée de Canal +, à partir de 1984 ? N’a-t-elle pas donné un "coup de vieux" au service public ?

P.S. : Oui, mais Canal + a repris des trucs que nous avions fait avant.

Lesquels ?

P.S. : Les caméras dans les vestiaires, par exemple. Je l’ai fait à Tyrosse avec Jean Guibert. Le micro cravate à l’arbitre, je l’ai fait en 1984 en Coupe des Provinces, avec René Hourquet. Puis la caméra qui survolait le terrain avec un câble. J’ai aussi tenté de mettre un micro sur un joueur, Thierry Lacroix. Je le reconnais, les nouveautés n'étaient pas toujours concluantes, coûtaient trop cher, où ont été critiquée par des caciques conservateurs de la FFR. C'est ce qui explique que nous ayons reculé sur le micro arbitral, après seuls Albaladéjo et moi y avions accès. Mais j’étais toujours en recherche de plein d’innovations. Savez-vous que les célèbres facéties du show bizz du Racing, c’est moi qui en suis à l’origine ?

Vous plaisantez…

P.S. : Non, je les ai surpris un jour sous la douche en train de faire une parodie autour d’Yvon Rousset sur le mode des marines américains, pour s’amuser. "Yes Sir". Cela m’a donné des idées. On s’est mis à se réunir tous les mercredis chez l' "Ami Jean" pour préparer la mise en scène qu’ils allaient faire pour le match suivant. Comme ça, je pouvais aller les voir et je savais qu’il y aurait des images à faire. J’en avais marre de passer des "guirlandes" d’essais à Stade 2. C’est comme ça qu’ils ont mis des bérets basques, du maquillage noir, et plein de trucs. J'ai un regret, pour l'une des finales qu'ils ont jouée, je voulais qu'ils entrent sur le terrain, non pas avec des numéros mais avec des lettres de l'alphabet comme le faisaient quelques clubs anglais (Leicester et Bath, NDLR). Ils étaient d'accord, mais le président Labro n'a pas voulu. Il a trouvé un prétexte en disant que nous n'arions pas le temps de faire floquer les maillot. Tu parles... Il faut cinq minutes pour faire floquer un maillot. Il n'a pas voulu franchir le pas.

Alors, pourquoi Canal + véhiculait-il cette image de chaîne qui innove ?

P.S. : Canal + était une chaîne payante qui faisait tout pour attirer des abonnés, c’était une autre démarche. Charles Biétry, un bon copain, avait aussi le goût de l’innovation et, en plus, ils avaient de l’argent et du temps, notamment avant les matchs. Leur antenne n’était pas chère alors que chez nous, les programmes nous mettaient le couteau sous la gorge. Enfin, Canal + avait un service de communication très au point et très efficace. Ils faisaient la promotion de tout ce qu’ils faisaient. Cela m’agaçait un peu, c’est vrai. D’autant plus qu’à mon avis, la façon de filmer de Canal + a eu une influence sur ce qu’est devenu le rugby, soit un mauvais mélange de treize et de foot américain.

Ah bon ?

P.S. : Oui, la façon de filmer de Canal + était basée sur des gros plans. Les chocs, les entrées en mêlée… Elle s’opposait à ma façon de voir, qui était influencée par la BBC. Je préférais les plans larges sur les phases arrêtées, touche et mêlée. Nous n’avions pas la même approche. En fait, je dirais plutôt que l’évolution du rugby post-95, vers un sport de contact et non plus de mouvement cher à Albaladéjo, a parfaitement convenu à la mise en image de Canal qui aime les plans statiques.

Entre 1999 et 2005, vous avez collaboré avec Thierry Lacroix. Vous êtes-vous bien entendu avec lui ?

P.S. : Ah oui. Le plus drôle, c’est que "Bala" — qui partait à la retraite — et moi avions eu la même idée sans nous concerter. Je l’avais vu à l’œuvre sur Canal +, lors de matchs sud-africains. Je l’avais trouvé bon. En fait, il avait le style Albaladéjo dans la tête, naturellement. Je ne le connaissais pas particulièrement et les gens disent que c’est la connexion landaise. Mais ce fut une coïncidence.

Pourquoi avez-vous quitté France 2 en 2005 ? Une mésentente avec Daniel Bilalian, le directeur des sports de l’époque ?

P.S. : Ça s’est mal terminé. J’ai reconstitué après ce qui s’est passé. Tout a démarré en 2003 pour le Mondial australien. J’ai compris que Bernard Lapasset voulait mon départ. Je ne l'appréciais pas, c'était réciproque, je le prenais pour un homme politique. Mais du temps de Ferrasse, j'étais très bien vu, je ne sais pas pourquoi. Ensuite, ça a changé donc. Bernard Lapasset a profité d’une période difficile avec ma direction pour manœuvrer contre moi. J’avais défendu les journalistes de base dans un conflit social et ça m’avait mis en difficulté. En plus, il y avait le tandem Abeilhou-Cazalbou qui montait et qui plaisait à Lapasset. Abeilhou venait de l’extérieur, de France 3 Toulouse. A la Coupe du Monde 2003, nous avions eu un différend, l'autre tendem avait voulu commenter une demi-finale, ce qui n'était pas prévu. Pour le Tournoi 2005, je me suis retrouvé à ne pas commenter le match Italie-France de la dernière journée, on m'a envoyé à Galles-Irlande, c'était quand-même le match du Grand Chelem, mais bon... J'avais dû trouve un consultant in extremis, Olivier Magne.

Pourtant, j’avais formé des successeurs en interne, Cédric Beaudoux et Mathieu Lartot. J’avais presque 60 ans, j’aurais pu partir pour une poignée de main à six mois de l’âge légal. Mais je le reconnais, j’ai décidé de créer un conflit interne pour qu’il y ait un arrangement à l’amiable. Et Thierry Lacroix, solidaire avec moi, est parti à TF1.

Si vous deviez citer un joueur qui vous a impressionné ?

P.S. : Il n’y en a pas 36. Ce serait Jacques Fouroux évidemment. Je n’ai pas rencontré d’autres personnes de cette dimension. Il était partout. Quand on voit qui est à la tête de la FFR maintenant, alors que lui aurait pu y être… Je l’ai connu très jeune alors qu’il était à Cognac et que je travaillais au bureau de Radio France à Limoges. J’ai vu ce qu’il a fait en 1990 pour éviter une longue suspension à Abdelatif Benazzi, expulsé pour sa première cape en Australie. Du grand art, aussi fort que Maître Floriot dans l’éloquence. J’étais présent aussi en 1975 en Afrique du Sud quand il a provoqué un incident pour prendre le pouvoir. Il m’avait dit : "Colle ton oreille à la porte, ça va chauffer." J’ai pas été déçu. Je le répète : quand on voit qui dirige la FFR maintenant et que lui n’a pas pu le faire…

En 1977, vous aviez jeté un pavé dans la mare avec un entretien extraordinaire avec lui. Vous lui balanciez des questions, ou plutôt des affirmations cruelles et brutales, du genre : "Vous avez une passe de maçon !" Aviez vous conscience de ce que vous disiez ?

P.S. : Oui, cette séquence a fait énormément de bruit. Mais je m’étais entendu avec lui auparavant. J’entendais les critiques qui lui étaient adressées au café du commerce et je me faisais leur intermédiaire. Je lui avais promis une chose, il ne serait pas coupé au montage. Quand je lui ai dit : "Vous avez une passe de maçon !" Il m’a quand même répondu : "Il n’y a pas de sot métier." C’était extraordinaire.

Depuis le début de cet entretien, vous n’avez pas cité Arnaud Elissalde…

P.S. : J’ai eu deux maîtres : Arnaud Elissalde et Pierre Albaladéjo. Arnaud m’a inculqué les valeurs du rugby, l’amateurisme et je suis resté réactionnaire à cause de cette éducation. Je n’ai jamais supporté le rugby professionnel et je n’ai pas changé. J’en vois toutes les limites. Arnaud était extraordinaire, j’aimerais bien que le Stade rochelais s’en souvienne en baptisant une tribune à son nom. Pierre Albaladéjo, lui, m’a appris que le rugby devait être un jeu de mouvement et qu’il ne fallait pas se faire prendre avec le ballon. Je suis resté fidèle à cette vision et les techniciens du rugby professionnel après 95 sont allés à l’encontre de ça. Je le regrette.

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