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Un jour, une histoire : le treize rayé de la carte

Un jour, une histoire : le treize rayé de la carte
Par Jérôme Prevot via Midi Olympique

Le 22/03/2020 à 20:09Mis à jour Le 23/03/2020 à 07:35

RUGBY A XIII - Le 19 déembre 1941. Le régime de Vichy supprima le jeu à XIII par un simple décret. Mesure unique qui permit au rugby à XV, alors à l'agonie, de remonter à la surface. Retour sur un épisode longtemps occulté.

Un simple décret pour une désintégration. En décembre 1941, le 19 décembre exactement, il n’y eut soudain plus qu’un seul rugby en France : le XV. Le texte stipulait : « L’association dite Ligue française de rugby à XIII, dont le siège social est à Paris, 24, rue Drouot, est dissoute, l’agrément lui ayant été refusé. » Au bas de ce document figurait la signature du Maréchal Pétain et, plus curieusement, celle de l’Historien Jérôme Carcopino, spécialiste de la Rome Antique. Il exerçait alors les fonctions de Secrétaire d’État à l’Éducation Nationale et à la Jeunesse. Il n’est pas sûr que le géronte galloné et l’universitaire distingué aient vraiment compris ce qu’ils étaient en train de faire car le texte avait été préparé avec soin dans les coulisses du pouvoir vichyste.

À la manœuvre, il y avait un rugby quinziste en position dominante malgré ses difficultés, dont la tête s’appelait Joseph Pascot, Colonel de l’armée de terre et ancien demi d’ouverture international (six capes entre 1921 et 1927). Il était alors chef de cabinet de Jean Borotra (l’ancienne star du tennis) devenu Commissaire à l’Éducation Générale et aux Sports. Pour comprendre ce coup de massue administratif, il faut se souvenir que le XV était en pleine sinistrose depuis l’exclusion du XV de France du Tournoi en 1931 pour cause de violence et d’amateurisme marron. « Il n’y avait plus de matchs internationaux pour remplir les caisses, les dirigeants étaient jaloux du succès du XIII. Ils étaient à la rue » rappelle Robert Fassolette, professeur d’EPS et historien du rugby à XIII qui était apparu en France en 1934. Son succès avait été immédiat, profitant de la disgrâce quinziste. À la veille de la guerre, le XIII comptait 225 clubs et prônait un professionnalisme sans complexe pour son élite. Il revendiquait un jeu moderne et dynamique à une époque où les matchs de quinze étaient hâchés par d’incessants arrêts et coups de pied.

Les plus beaux talents n’hésitaient pas à franchir le Rubicon (Galia, Dauger, Rousié). « Les quinzistes ont toujours eu le chic pour être proches du pouvoir. Contre eux, on joue toujours à deux contre un » avance encore Fasollette. En 1939, les Quinzistes avaient réussi à se rabibocher avec les fédérations britanniques sous la pression, il est vrai, du Foreign Office. L’heure était à l’alliance franco-anglaise pour contrer Hitler et ce, malgré les réticences envers un rugby tricolore toujours soupçonné de tous les maux. Les dates du Tournoi 1940 avaient même été prévues mais l’éclatement de la guerre avait tout fait tomber à l’eau. La défaite française actée, le rugby français n’avait plus qu’à faire miroiter sa facette « maréchaliste ». C’est le grand tour de force de la FFR que d’avoir vite troqué sa danse du ventre pro britannique en génuflexion pétainiste, en jouant toujours sur la même corde : l’anti-professionnalisme. « Le rôle du docteur Voivenel fut considérable » poursuit Robert Fassollette.

Le Toulousain Paul Voivenel était une figure de l’époque : médecin psychiatre, romancier, journaliste, chroniqueur radiophonique. Il présidait le comité des Pyrénées après avoir fait partie des fondateurs du Stade Toulousain. Il épousa sans problème les thèses de la Révolution Nationale. C’est à lui que Jean Borotra commanda un rapport sur le rugby français et Voivenel n’hésita pas à faire un parallèle entre la montée du XIII et l’esprit de déliquescence des années 30 qui aurait amené à la défaite à grands coups de formules moralisantes : « Pureté de la naissance ; pollution de la dissidence treiziste sur le corps de notre rugby affaibli. » En conclusion, il réclame l’union des deux sports... à condition qu’on joue à XV et sans professionnalisme. Le décret de 1941 entérine la fusion qui tourne à la captation. Puisque le XIII n’existe plus, toutes ses richesses sont absorbées par la FFR : « Il est difficile de faire une estimation des sommes en jeu. Après la guerre, des journalistes anglais ont avancé une somme de 1,3 millions de francs. C’est possible car, d’après la presse, en 1939, le Congrès de la Fédération Treiziste revendiquait 2,5 millions de dépenses et 3,4 millions de recettes. Mais les archives ont disparu. On ne sait même plus dans quelle banque les Treizistes mettaient leur argent. Et l’on ne compte pas les richesses des clubs, leurs matériels, leurs stades, leurs trésoreries. Tout s’est retrouvé contrôlé par les quinzistes. »

Et le rugby à XIII devint jeu à XIII

Voilà comment une discipline fut réduite à néant pendant quatre ans, mais la punition fut plus dure encore qu’on ne le croit. Après tout à la Libération, les Treizistes auraient pu espérer récupérer leur argent et leurs biens : « En 1943, depuis Londres, le Général De Gaulle avait pris une ordonnance comme quoi toutes les associations qui avaient souffert de Vichy pourraient retrouver leurs biens, leur droit ou leur personnel. » Sauf qu’à la Libération, le XIII eut toutes les peines du monde à retrouver une fédération en bonne et due forme. « Il a fallu attendre un décret de... 1949 qui a consacré l’appellation de Jeu à XIII et non pas de rugby à XIII. Le tour était joué, comme ce n’était pas le même nom, on ne pouvait pas demander de retrouver des richesses d’avant-guerre. »

Dans le maelström de la Libération, la FFR profita de la victoire des alliés pour retrouver le Tournoi, condition sine qua non pour remonter la pente. Mais Robert Fassollette voit dans cet épilogue la main des quinzistes, proches de tous les pouvoirs. Toujours la théorie du complot... « Il faut savoir que les clubs treizistes sont repartis totalement à zéro fin 1944. En 1947, ils ont signé un protocole qui leur interdisait de créer des clubs en terre quinziste. Ils devaient se cantonner à leurs bastions traditionnels, Carcassonne, Albi, Roanne, Perpignan... Et ne pas compter plus de deux cents professionnels. Paul Barrière, le président de l’époque, m’a confié qu’il avait été obligé d’en passer par là. En fait, c’est une situation comparable à celle de l’Édit de Nantes entre catholiques et protestants. »

L’Audois Barrière avait 25 ans, il avait été un authentique résistant mais se heurta à un mur pour redonner au XIII sa vraie place. Il batailla pour entrer au Conseil National des Sports, en 1946. C’est là qu’il découvrit ce fameux terme : « Jeu à XIII ». Ce sport encore si jeune ne pesait guère face à la puissance quinziste. En plus, la Libération fut aussi une formidable machine à recycler. Le Colonel Pascot avait pourtant bien mérité de la collaboration puis qu’à partir de 1942, il remplaça Jean Borotra en qui les Allemands n’avaient plus confiance. Pascot devint Secrétaire d’État du gouvernement de Pierre Laval. Un pedigree lourd à assumer ? Pas tant que ça. S’il fut d’abord condamné à cinq ans d’indignité nationale, il fit annuler la condamnation en produisant des certificats de résistance. Paul Voivenel échappera aussi aux sanctions en se trouvant des alliés dans le camp des vainqueurs. Les résistants de la vingt-cinquième heure avaient tous leur truc pour voler au secours de la victoire. Les treizistes, impuissants, comprirent qu’ils ne pourraient compter que sur eux-mêmes.

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