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Bouhraoua : ''Au départ, le VII, c’était fait de bric et de broc''

Bouhraoua : ''Au départ, le VII, c’était fait de bric et de broc''

Le 25/04/2021 à 16:14Mis à jour Le 25/04/2021 à 16:16

RUGBY A 7 - Terry Bourahoua, qui est peut-être le meilleur joueur de l’histoire du rugby à VII en France, revient avec nous sur l’officialisation de son départ du projet après les Jeux olympiques. À 33 ans, il dresse un bilan de ses dix années passées dans cette discipline et se projette sur ce que pourrait être son futur de rugbyman.

Vous avez officialisé la fin de votre aventure avec France VII. Pourquoi ce choix ?

La décision a été poussée par le choix d’orientation que souhaite faire le manager Christophe Reigt. Après, j’avais bien conscience que toutes les bonnes choses ont une fin et, qu’un jour, ça allait s’arrêter. Ayant passé une année presque vide à cause du Covid, je me suis dit que c’était quand même dommage d’arrêter là-dessus. Sachant qu’il y a aussi une Coupe du Monde l’année prochaine, je me voyais bien la faire et arrêter après. Sauf qu'entre-temps, le manager a souhaité me rencontrer pour me dire qu’il avait pour projet d’attaquer un nouveau cycle après les Jeux de Tokyo et qu’il ne me voyait pas dedans.

La fin fut donc plus rapide que vous ne l’aviez prévu...

C’est ça. C’est comme dans toute relation : il y en a toujours un qui est plus d’accord que l’autre. Ça s’est fait ainsi et, pour être honnête, je suis partagé entre deux choses. Il y a le côté compétiteur avec l’ego qui dit “j’aurais bien fait une année de plus” parce que je suis en forme et que j’ai encore envie. Et le côté plus raisonnable qui me dit que c’est déjà bien d’avoir vécu toutes ces années, que c’est bien aussi de quitter l’équipe de France quand on est toujours en forme. J’arrive à 33 ans et je ne crois pas que ce soit trop vieux. Ça permet de rêver à un nouveau challenge pour les deux ou trois saisons qu’il me reste à jouer j’espère.

Les JO de Tokyo sont-ils votre dernier grand défi à VII ?

Ça, c’est clair. On ne va pas cracher sur le fait de participer une deuxième fois aux Jeux Olympiques. Après, je ne sais pas s’il y a vraiment des portes de sortie qui sont si belles que ça… On pourrait dire que ce serait la cerise sur le gâteau que de partir sur une médaille d’or. Mais partir, c’est quand même quitter quelque chose qu’on a aimé longtemps.

Surtout qu’on vous identifie beaucoup à cette discipline en France...

Oui, parce que j’ai eu la chance d’être le premier et que l’aventure a duré longtemps. Quand ça fait dix ans qu’on est dans un environnement, ça fait bizarre de le quitter. Mais c’est quelque chose qui allait arriver.

Cela change-t-il quelque chose dans l’approche des prochaines échéances ?

Non. Jusqu’à présent, je me préparais pour être champion olympique et ramener une médaille avec l’équipe de France. Ce qui changera juste, c’est qu’au coup de sifflet final du dernier match des Jeux, l’aventure sera terminée.

“ Les Jeux, si tu ne les gagnes pas, c’est nul. ”

Quelles sont les ambitions collectives pour ces JO ?

Je crois qu’au vu des dernières saisons, on peut ambitionner d’être champions olympiques. Même si nous ne sommes pas favoris. Nous avons vu que nous étions capables d’aller chercher des finales, nous n’en avons pas encore gagné mais il suffirait que ce soit celle-ci. Quand on est capable d’aller chercher plusieurs finales, on peut être capable de le réitérer. Il faut le faire au bon moment, au bon endroit. Et là, c’est le bon endroit.

Il faut aussi déjà se qualifier…

Oui, il faut d’abord y aller. Mais dans ma façon de parler, j’y suis déjà. Je considère qu’on doit se préparer pour être champions olympiques. Si tu te prépares pour te qualifier, tu vas très sûrement l’être, et après ? Donc je préfère me préparer pour être champion et me dire que cette qualification n’est qu’une étape.

Est-ce que la préparation est la même qu’en 2016 ?

Ce que j’ai appris de 2016, c’est que les Jeux, si tu ne les gagnes pas, c’est nul. Ça reste une compétition comme les autres : quand tu as perdu, tu as envie de faire tes affaires et de rentrer. En 2016, j’avais prévu de rester jusqu’à la fin, mais au bout de deux soirées, je me suis retrouvé dans ma chambre à me dire : “qu’est-ce que je fais là ?” J’étais venu pour gagner et je n’ai pas gagné.

Personnellement, vous aviez pourtant été un des meilleurs joueurs de la compétition. Cela avait-il atténué la déception ?

(Il soupire) Je ne sais pas… Franchement, oui j’ai eu l’impression d’avoir réussi ma compétition mais c’est un sport collectif. Ce qui importe c’est de gagner à la fin. Si j’ai été bon et qu’on n’a pas gagné, ça ne sert pas à rien mais presque. Ce que je retiens, c’est qu’en 2016, j’étais effectivement en forme et je pense avoir été à la hauteur de l’événement. J’espère que ça va se reproduire à Tokyo.

“ Le rugby à VII n’a jamais été la priorité […] c’est notre combat à nous ”

Quand vous être arrivé à VII, auriez-vous imaginé y faire une telle carrière ?

Non, pas du tout. Quand le projet a commencé, on n’était que quatre joueurs sous contrat déjà. Donc c’était compliqué de se projeter et de s’imaginer la discipline telle qu’elle est aujourd’hui. C’est-à-dire être dix-huit et être compétitifs de plus en plus souvent sur les tournois. Donc non, j’étais à 10 000 lieux de penser que ma carrière serait aussi belle et aussi longue. Même si ça n’a pas toujours été facile. Le rugby à VII n’a jamais été la priorité, on a toujours eu ce sentiment d’être un peu le parent pauvre. C’est peut-être aussi ce qui nous à donné la « niaque » par moments pour aller chercher des choses pour nous-même.

C’est-à-dire ?

Au départ, le VII, c’était fait de bric et de broc pendant longtemps. On était quatre la première année, puis six la deuxième. Après, la troisième, on était un peu plus et ça prenait du sens. Mais c’est parti presque de zéro. C’était la première fois que la Fédération avait des joueurs pros sous contrat. Il fallait une équipe et, aujourd’hui, on est parmi les mieux armés du monde en termes d’organisation. Au fur et à mesure, on arrive à s’incruster un peu de force dans le paysage du rugby français. C’est notre combat à nous, notre plaisir de vouloir exister, parce que si on parle de performance sportive, on est sur une discipline de très haut niveau. C’est surtout ça qu’on revendique.

“ En entrant dans le rugby à VII, j’ai trouvé la chaussure la chaussure à mon pied ”

On a l’impression que vous n’avez pas le droit à l’erreur au Seven, sinon ça se paye tout de suite physiquement...

Oui, et c’est pourquoi un certain profil de joueurs se retrouve dans notre équipe. Tout le monde le sait, j’ai des camarades dans le rugby à XV qui nous prennent pour des extraterrestres parce que c’est un sport dur. Il y a toujours le point de vue du non-spécialiste qui est là pour donner son avis mais ça, c’est le jeu. L’essentiel, c’est qu’on a gagné, je pense, le respect des joueurs de rugby à XV. On a réussi à montrer qu’on faisait quelque chose de très haut niveau. L’un des combats de cette aventure, c’était ça.

Qu’est-ce qui vous a fait partir à VII au départ ? Était-ce un risque ?

Ah oui, c’était un risque et ça l’est toujours d’ailleurs, de disparaître des tableaux. Personnellement, j’avais eu le privilège de commencer tôt. J’ai fait mon premier match à 18 ans avec le Stade français sous l’ère Fabien Galthié, et ça a duré trois ans. Il me restait deux ans de contrat, j’ai fait ma quatrième saison sous l’ère Dominici et ça ne s’est pas passé pas aussi bien. À l’issue de ces quatre années, j’avais 21 ans et envie de jouer. Donc j’ai cherché un nouveau challenge et mon agent a trouvé celui de Béziers. J’avais signé un an et le projet du rugby à VII commençait à la fin de cette année-là. Je connaissais le sélectionneur Frédéric Pomarel qui m’a proposé le projet avec les JO de 2016. J’ai dit : “Allez, on y va”.

Et vous avez été le porte-étendard du rugby à VII français...

Il paraît, mais ce n’est pas à moi de le dire ! J’ai bien trouvé ma place parce que je faisais partie de ces demis de mêlée de formation, un peu feu follet. J’en ai souffert aussi parce que je suis un joueur d’instinct, offensif, et à cette époque-là, le rugby à XV était quand même dicté par la stratégie. Ce n’était pas ce qui me mettait le plus à l’aise. En entrant dans le rugby à VII, j’ai trouvé la chaussure à mon pied.

Si vous deviez ressortir un moment de votre carrière de septiste ?

Le souvenir le plus marquant, c’est la qualification pour les Jeux olympiques de 2016. C’était à Exeter et, si on gagnait le quart de finale de ce tournoi, on était qualifiés. Le match se fait et à la fin, un mec arrive avec sa pancarte “qualifiés”. Ça, c’est énorme car c’est l’une des rares fois dans ma vie de joueur de rugby où j’ai eu ce sentiment du travail accompli. Pendant quelques jours, tu peux relâcher. C’est unique parce que, quand t’es sportif de haut niveau, tu es toujours plein de doutes. Là, il y avait un soulagement.

“ Avec Virimi, il s’est passé un truc entre nous qui ne s’explique pas ”

Le VII, au-delà du sport, est-ce aussi un état d’esprit ?

Un joueur de rugby à VII, ce n’est pas un simple joueur de rugby. J’en ai croisé des très bons qui n’ont pas fait de bons joueurs de VII. Il faut être capable de partir loin de chez soi, d’encaisser les décalages horaires, de jouer plusieurs matchs dans une journée, de vivre dans ce genre de petite bulle.

Quel est le plus grand tournoi du circuit ?

Dans chacun des tournois, il y a quelque chose que j’aime bien. Le plus grand c’est Hong-Kong. Après, il y a Dubaï. La force de Dubaï, c’est d’être le premier de la saison. Quand tu y vas, tu as envie d’en découdre parce que ça fait deux mois que tu te prépares. C’est la première cerise sur le gâteau.

SEVENS - Bouhraoua et Vakatawa (France)

SEVENS - Bouhraoua et Vakatawa (France)Icon Sport

Des joueurs vous ont-ils particulièrement marqué à VII ?

En tant que partenaire, c’est Virimi (Vakatawa). Il s’est passé un truc entre nous qui ne s’explique pas. Ce n’est pas un grand bavard, je n’en suis pas un non plus, on ne se connaissait pas à la base mais il y a eu un truc sur le terrain. On n’avait pas besoin de se dire grand-chose pour voir qu’on s’aimait bien, qu’on se comprenait. Il m’a fait marquer un paquet d’essais. Le joueur est extraordinaire et c’est un mec super. On a eu le privilège avec France VII de l’avoir avec nous pour son premier match sous le maillot bleu. C’était à Dubaï et c’était incroyable. Son premier match avec le maillot de l’équipe de France, c’est France-Fidji ! Un truc de fou.

Et comme adversaire ?

Des grands joueurs, il y en a eu plein, mais j’ai aimé, même si je n’ai pas joué contre, croiser Serevi qui est souvent sur les tournois. Waisale Serevi c’est pour tout joueur de rugby à VII un dieu vivant. Le VII, c’est lui, un des premiers magiciens de ce sport. Le voir, ça m’a fait quelque chose et je prends toujours plaisir à le croiser. J’ai eu le privilège de pouvoir échanger avec lui, c’est un type super sympa.

“ Après les Jeux, je suis libre et disponible pour un nouveau projet ”

Concernant le futur, quels sont vos objectifs ?

On est à l’heure où Cristiano Ronaldo a 37 ans et met des triplés tous les week-ends. Sans me comparer à lui, je me dis qu’à 33 ans, il y a peut-être moyen de vivre encore de belles émotions. Ce qui est important, et c’est la question que je me suis posée, c’est ma faculté à pouvoir m’entraîner. Je ne crois pas que ce soit l’âge qui détermine ce qu’on va faire ou pas. Sachant que je serai bientôt en forme olympique ! Je considère que quand on a la possibilité d’être en forme olympique à mon âge, on peut prétendre à plus. J’ai encore les jambes, le mental et surtout encore du cœur à donner. Après les Jeux, je suis libre et disponible pour un nouveau projet. Que ce soit en France ou à l’étranger.

Vous êtes ouvert à tout ?

Oui. Après, en toute humilité, je ne vais pas dire que je veux une place de numéro un en Top 14, ce ne serait pas la réalité. Par contre, un poste de second couteau ou un positionnement de numéro trois avec du temps de jeu. Ou en Pro D2, bien sûr. En-dessous, je n sais pas… Je préférerais regarder à l’étranger. J’essaie de me renseigner sur le championnat américain qui a l’air intéressant.

Dans quelques mois, il y aura donc un demi de mêlée sur le marché…

Un demi de mêlée ou ailleurs ! À l’arrière, ce serait bien, avec de la liberté, des espaces… Ça peut beaucoup m’intéresser. Demi de mêlée, c’est un poste de spécialiste, qui demande des repères, des réflexes, et ça fait longtemps que je n’y ai pas joué. Le poste d’arrière apporte plus de libertés.

Propos recueillis par Jérémy FADAT et Yanis GUILLOU

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