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Quesada - Deschamps : le management en question

Quesada - Deschamps : le management en question
Par Arnaud Beurdeley via Midi Olympique

Le 30/06/2018 à 13:47Mis à jour Le 30/06/2018 à 13:58

Le sélectionneur de l'équipe de France de foot, Didier Deschamps, et l'ex-entraîneur de Biarritz, Gonzalo Quesada ont acceptés de débattre sur le thème du management des joueurs professionnels. Éclairant, instructif.

Midi Olympique : Vous êtes très souvent qualifiés tous les deux de managers "hors-pair". Pourquoi ?

Didier Deschamps : Vous n’avez lu que les articles positifs sur ma personne (rires). De toute façon, le management, pour moi, c’est un bien grand mot. Notre métier, c’est surtout de la gestion humaine.

Gonzalo Quesada : C’est clair ! J’ai surtout appris ce qu’il ne fallait pas faire au cours de mon expérience. Après, le management, ça ne s’explique pas forcément. C’est comme demander à "Zizou" comment il fait pour dribbler. Je suis sûr qu’il est incapable d’expliquer comment il réussit ses enchaînements.

Vraiment ?

D. D. : Tous les matins, je me lève en me disant : "je ne sais pas". Pourtant, le management, c’est quelque chose qui m’a toujours intéressé. Mais, le mec qui se lève en disant, "moi je sais", il est mort.

G. Q. : Manager, c’est d’abord mettre son discours en accord avec ses actes. Faire une erreur, ce n’est pas très grave dès lors que l’on respecte ce principe. Faire une composition d’équipe qui n’est pas en accord avec ce qui a été annoncé en amont sur les critères de sélection, c’est perdre le respect de ses joueurs. Une des clés les plus importantes de la réussite, c’est la compréhension de la nature humaine.

" Coacher, c’est transmettre. Un manager doit puiser son plaisir dans cette transmission."

Le management, c’est donc inné ?

D. D. : Il y a une part de génétique, c’est incontestable. On ne devient pas manager par hasard. Dans la vie, il y a les leaders et il y a les suiveurs. Pour ce métier, il faut un peu de caractère.

G. Q. : Ce métier, c’est une vocation. Coacher, c’est transmettre. Un manager doit puiser son plaisir dans cette transmission.

D. D. : Le maître mot, c’est l’adaptation. Être entraîneur au Stade français, ce n’est pas être entraîneur à Biarritz. L’environnement est différent, les joueurs sont différents. J’ai entraîné plusieurs clubs : Monaco, la Juve, Marseille. C’est au manager de s’adapter. Mais attention, Gonzalo a prononcé un mot important : conviction. S’adapter, ce n’est surtout pas renier ses convictions.

Croyez-vous qu’on gère l’ego des joueurs dans le football comme dans le rugby ?

D. D. : Vous n’allez pas avoir le choix, vous suivez nos traces. Les joueurs sont de plus en plus médiatisés, ils gagnent de plus en plus d’argent. Les côtés négatifs, vous les avez déjà (rires). Ça fait quelques années qu’on en parle avec "Gonza". En face de moi, j’ai des joueurs qui n’ont pas tous le même caractère, la même personnalité, la même culture, les mêmes origines. Impossible de parler de la même façon avec tous les joueurs. Pour moi, la principale qualité pour un manager, c’est d’être à l’écoute. Pour bien faire passer un message, il faut d’abord écouter. J’essaie toujours de comprendre, même si parfois,certaines situations… (il souffle, regarde Gonzalo et rigole).

Vous inspirez-vous du rugby par rapport à ça ?

D. D. : Mais je suis né au Pays basque ! J’ai grandi à Bayonne et on m’a éduqué de cette façon. Compter les uns sur les autres, le sens du sacrifice, je sais ce que ça veut dire. Accepter de ne pas jouer pour le bien de l’équipe ? Ce n’est pas facile. La concurrence ? Les joueurs l’acceptent tous, du moment que ça ne les touche pas directement. Pour moi, la concurrence, ça peut toucher tout le monde, quel que soit le statut du joueur. Je l’ai dit, je le répète, je ne peux pas faire plaisir à tout le monde.

G. Q. : Steve Job disait : "Si vous voulez faire plaisir à tout le monde, ne soyez pas manager, soyez vendeur de glaces." Pour revenir sur la gestion des ego, je crois que la grosse différence entre le football et le rugby, c’est le niveau des rémunérations. L’argent fait graviter autour des joueurs de nombreuses personnes de la famille ou des amis, des agents. Ils vivent autour du joueur grâce à ce niveau de rémunération.

" Quand j’ai débuté, je regardais, j’écoutais, je ramassais les ballons, je cirais les pompes des anciens. Essayez de faire ça aujourd’hui !"

Justement, vous heurtez-vous à des conflits de générations dans votre management ?

D. D. : La nouvelle génération de joueurs a des codes différents, des centres d’intérêt différents. Si je n’ai pas la connexion, si je n’ai pas le bon canal, je ne peux pas parler avec eux. Heureusement, j’ai la chance d’avoir un fils de 22 ans et ça me sert. Quand je vois l’utilisation qui est faite des réseaux sociaux, ça me dépasse mais je ne suis pas là pour leur interdire. À notre époque, on levait le doigt pour parler dans le vestiaire. On ne peut pas manager comme il y a 25 ans. "Gonza" a dû connaître ça, mais quand j’ai débuté, je regardais, j’écoutais, je ramassais les ballons, je cirais les pompes des anciens. Essayez de faire ça aujourd’hui !

Qu’est-ce qui vous pose le plus de problème aujourd’hui dans la gestion d’un groupe ?

D. D. : Je suis sûr que c’est le même problème en rugby car il y a de plus en plus d’argent, c’est l’environnement du joueur. Les familles sont de plus en plus impliquées, les conseillers en image, les conseillers en communication, les agents… Et bien souvent, ça va à l’encontre de tout ce qu’un coach peut dire. Pourtant, je n’agis que pour le bien du joueur.

G. Q. : On en a déjà parlé avec Didier la dernière fois que je suis venu passer un peu de temps ici à Clairefontaine : un joueur préfère écouter son agent qui passe son temps à lui dire qu’il est le plus beau, qu’il est le plus fort. Et que son entraîneur dit n’importe quoi. Seulement l’agent va lui trouver le contrat pour les écouteurs, pour les fringues, pour ceci, pour cela. Il va l’emmener dans des soirées sympas pour rencontrer plein de gens. De l’autre côté, le coach essaie simplement de lui dire ce qui est bon pour atteindre le haut niveau.

Entretien avec Gonzalo Quesada (ex-entraineur du BO) et Didier Deschamps (sélectionneur de l'EDF)

Entretien avec Gonzalo Quesada (ex-entraineur du BO) et Didier Deschamps (sélectionneur de l'EDF)Midi Olympique

Vous privez-vous de ceux que vous ne parvenez pas à convaincre ?

D. D. : Oui, clairement oui. Les joueurs intelligents mettent leur talent au service du collectif. Mais quand ce n’est pas le cas… (il souffle longuement). Un joueur de ce genre dans un groupe, ça peut passer. Mais quand il y en a deux, l’entraîneur est dans la merde. Ça crée des situations pas possibles car ils entraînent avec lui les suiveurs.

G. Q. : J’essaie toujours, lorsque, je planifie des séances, de ne pas prendre en compte ce que vont pouvoir ressentir ces leaders négatifs. Les prendre en considération dans la planification du travail est voué à l’échec. Quand ça se passe bien, les quelques joueurs parasites sont éliminés naturellement par le reste du groupe. Une autorégulation se met en place.

" Mon vestiaire est infiltré de partout. Je sais que lorsque je parle dans le vestiaire, dix minutes plus tard, mon discours est dehors. Ce n’est même pas volontaire de la part des joueurs. Ils en parlent à leur famille, à leur agent, leurs copains"

Pour créer de la cohésion en rugby, on en passe souvent par un stage commando, un barbecue et quelques bières. C’est possible en football ?

D. D. : Notre problème, au football, c’est que la sphère médiatique est énorme. Mon vestiaire est infiltré de partout. Je sais que lorsque je parle dans le vestiaire, dix minutes plus tard, mon discours est dehors. Ce n’est même pas volontaire de la part des joueurs. Ils en parlent à leur famille, à leur agent, leurs copains. C’est donc difficile de sortir de notre cadre. Des petits jeux qui nous permettent aussi de voir sur qui on peut compter. Je repère ceux qui sont prêts à tout et n’importe quoi.

G. Q. : Je préfère que les joueurs souffrent ensemble sur la partie physique, rugbystique. Je ne crois pas au stage commando qui permettra de sauver des otages…

Pourriez-vous être manager dans un autre sport ?

D. D. : Non, je n’ai pas de connaissances suffisantes pour cela. Ce serait comme aller entraîner dans un pays dont je ne maîtrise pas la langue : c’est inconcevable. Passer par un traducteur pour parler à mes joueurs, impossible.

G. Q. : Je suis convaincu que Didier, sur la gestion humaine, est capable de gérer un club de rugby. Évidemment, il ne va pas animer une séance de skills ou sur l’animation offensive. Mais sa connaissance et son expertise sont immenses.

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