Midi Olympique

La chronique de Pierre Villepreux

La chronique de Pierre Villepreux
Par Rugbyrama

Le 21/01/2010 à 09:50Mis à jour

Dans sa chronique hebdomadaire, Pierre Villepreux revient sur la disparition de René Deleplace, le premier des grands théoriciens du rugby français, et lui rend hommage. "A lire doucement" selon les propres mots de l'auteur.

J’avais reçu peu de temps avant son décès un courrier de René Deleplace. Il l’avait d’ailleurs transmis comme il le faisait toujours à tous ceux qui le côtoyaient régulièrement et partageaient ses conceptions. René était de la vieille école et ne connaissait pas l’ordinateur. Stylo- papier lui convenaient mieux. La calligraphie de son écriture si particulière me permettait de l’identifier et de savourer à l’avance la teneur du contenu même s’il soumettait toujours le bien fondé de cette réflexion à notre "expertise". Quel que soit les thèmes abordés, j’étais sûr d’y trouver toujours cette analyse logique, pertinente qui apportait un nouvel éclairage et ouvrait la porte vers d’autres horizons tactiques et stratégiques. Tous les mots comptent dans la pensée Deleplacienne. C’est sans doute pour cela que pour s’en imprégner, une seule lecture ne suffit pas si l’on veut accéder à cette logique du jeu et à ses conséquences en terme de formation du joueur. Lire superficiellement voudrait dire ne pas pénétrer toute la richesse théorique indispensable pour espérer pouvoir la dispenser efficacement dans la pratique.

Son dernier courrier concernait la notion de "french Flair". C’est son avis que je vais essayer sans le dénaturer de faire partager. Entre ceux qui refusent l’existence de ce flair et n’y voit qu’un mythe et ceux qui lui accordent une réalité, le positionnement de René sur ce sujet peut apporter une clarification plutôt intéressante. D’abord il note que l’expression ne s’est pas imposée soudainement mais bien au fil du temps dans le cadre des oppositions franco anglaises, ce sont les britanniques qui lui ont donné un signification positive au regard d’actions de jeu des français "usant tactiquement de la règle, en la respectant bien sûr dans son esprit, mais en étant toujours plus attentif à saisir plus adéquatement les possibilités données par la connaissance très fine du détail de l’énoncé des règles".

Il cite pour exemple Clément Dupont demi de mêlée de l’équipe de France qui en 1920 contre l’Angleterre fait gagner la France en fin de match. Le règlement précisait à l’époque que sur une touche, "la balle devait être remise jeu de manière rectiligne au point de sortie touche, mais à n’importe quelle distance de la ligne de touche. Trompant la vigilance de tous, adversaires et partenaires, Clément Dupont exploite la règle de manière inhabituelle en remettant la balle en jeu pour lui même tout prés de la ligne de touche". Tous les participants à la touche en attente d’une remise en jeu sur tous les joueurs de l’alignement, il marque seul l’essai victorieux sans réaction, ni des adversaires et pas davantage des partenaires.

Cette exploitation intelligente du règlement fut souvent utilisée par les français et comme l’efficacité était au rendez vous, les législateurs anglais modifiaient dans la foulée les règles . En l’occurrence fut instauré sur la remise en jeu la règle des 5m.

Au delà de cet exemple bien sur très lointain dans le temps, on peut trouver pas mal de moments mémorables qui ont progressivement amener les britanniques à accorder aux français des "dons", ceux qu’ils n’avaient manifestement pas. Pour avoir beaucoup discuté avec des amis anglais de cette appellation, ils voient dans le mot flair "flairer le bon coup" et le transformer en une action favorable voire spectaculaire. L’intelligence qui y préside n’est de fait jamais clairement mentionnée.

De ces moments particulièrement mémorables, René Deplace précise que "si effectivement, le rôle des journalistes, la rivalité franco anglaise et d’autres composants d’effets d’opinion dans la vie de ce sport, participent à l’explication de la pérennité de l’appellation, ce n’est pas moins la persistance du fonds d’originalité du comportement des joueurs français qui nourrit le maintien de l’expression".

L’ exploitation du règlement n’est qu’une part du "french flair" il évoque tous ces moments de jeu à la française ou s’exprime l’intelligence tactique des joueurs. Actions lancées, on se sait d’où, sur des contre attaque, au départ pas évidentes et traduites en mouvements collectifs grandioses. Il évoque, entre autres :

France Angleterre 1962, un essai à 14 passes.

L’essai de Sadourny en nouvelle Zélande sous l’ère Berbizier pour une victoire en fin de match.

Le jeu du stade toulousain lors de la finale contre Toulon en 85 en tirant parti du jeu au pied de l’adversaire et en 89 l’essai de Denis Charvet.

L’essai de Dominici en 99 contre les blacksné d’une contreattaque de Magne dans ses 22m.

La finale de 2007 qui voit la France gagnée un match ingagnable sur l’initiative de Michalak " lançant contre le cours du jeu, un mouvement à la main de ses 22m se developpant de manière décisive.Conclu par un très bel essai cette initiative acheva de désarçonner le jeu adverse". On pourrait ajouter à cette liste l’essai d’anthologie de Blanco en demi finale de la coupe du monde de 87 et celle du même Fouroux lors d’un match contre l’Irlande au Parc des princes et Sella à la finition. Il précise que la prise en compte de cet héritage est capitale pour "la sauvegarde de l’originalité de notre appréhension de l’esprit du jeu". Indispensable pour la mise en œuvre de tout notre potentiel dans le jeu et le développement des actions.

Trois points (traduits de manière synthétique) lui semblent essentiels pour faire émerger ces actions de jeu particulières :

Que les bases de développement du jeu de mouvement s’appuie sur la volonté de tout le collectif de saisir les opportunités qui se présentent. De l’initiative individuelle qui en découle et du changement d’orientation du jeu que cela implique, doit entraîner, grâce à une réponse immédiate, une exploitation collective. Que l’état mental des joueurs les prédispose à prendre des risques qui pour eux n’en seront pas puisque c’est une réponse intelligente à une situation donnée même si quelquefois singulière.

Que dans ce contexte, le score se doit d’être équilibré et que le rapport de force soit stratégiquement parlant en faveur de l’adversaire, auquel cas " le flair correspond à la capacité de faire basculer le jeu et avec lui le score". Il est précisé que "parler de flair à partir de la conception qui consiste à ne chercher à jouer le jeu dans toute sa richesse que lorsque l’on a acquis, par "le NON JEU", une avance suffisante au score, est exactement faire un faux sens total". Enfin, il donne sa définition du french flair : "Il désigne en fait la capacité de tous les joueurs d’une équipe à évaluer et exploiter aussitôt et en toute liberté, en même temps qu’en pleine responsabilité, l’opportunité de forme et d’orientation de -chaque action de l’instant- dans le développement du mouvement général". Dans le cadre de la formation du joueur "Son éveil et son épanouissement sont étroitement liés à la pratique libre du jeu pendant l’enfance ". Cette dernière remarque me permet de rebondir sur la Formation des jeunes rugbymen qui aujourd’hui sont de moins en moins confrontés, y compris dans les clubs, à cette formation à l’éveil tactique vécu en toute liberté.

Ce qui veut dire aussi que le french flair n’est pas une affaire française mais peut appartenir et appartient à tous et toutes les cultures. Il ne tire son efficacité que par l’intelligence tactique que les joueurs développent et perfectionnent. Pour qu’il en soit ainsi, le cadre de l’enseignement du jeu et de sa logique n’est pas anodin si l’on veut dans l’opposition que se livre les deux collectifs, aller vers une toujours plus grande maîtrise de la complexité des rapports de force attaque – défense et de leur mouvance.

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