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Boudjellal : "En 14 ans, j'ai profité 50 secondes, ce n'est pas beaucoup"

Boudjellal : "En 14 ans, j'ai profité 50 secondes, ce n'est pas beaucoup"

Le 03/12/2020 à 08:09Mis à jour Le 03/12/2020 à 09:01

GRAND ENTRETIEN - Mourad Boudjellal a tourné la page du RC Toulon en 2020, après 14 années d'une présidence qui aura marqué profondément le club varois mais aussi le rugby français dans son ensemble. A l'occasion de la sortie de son nouveau livre, "J'en savais trop…", il nous a accordé un long entretien. Dans cette première partie, retour sur sa passion pour le RCT. Une passion dévorante.

Etes-vous soulagé ou triste d'avoir tourné la page du RCT ?

Mourad BOUDJELLAL : Je suis soulagé de l'avoir quitté mais triste de ne pas avoir pu dire au revoir comme je l'aurais souhaité. Partir d'une minute à l'autre, comme ça... C'est vrai que sur les deux dernières années, j'avais émis le souhait de partir, mais j'aurais aimé, sans mégalomanie, pouvoir faire une autre sortie. Par rapport à mon investissement sur ces 14 années, à tout ce que j'ai pu donner au club, et même au Top 14, je pensais le mériter. Le fait de n'avoir dit au revoir à personne, ni aux supporters, ni aux joueurs, ni aux partenaires, ni aux salariés, ce n'est pas traumatisant, mais c'est embêtant.

Vous considérez qu'on vous a manqué de respect ?

M.B. : Je ne l'ai toujours pas compris. J'ai dit un petit mot lors du match contre Clermont, alors qu'on ne voulait pas que je le fasse, mais je m'en foutais. Puis je suis parti à la mi-temps et c'était terminé. C'est très surprenant parce que même des gens qui ont moins marqué un club ont eu droit à une sortie digne de ce nom.

Top 14 - Bernard Lemaitre (Président de Toulon)

Top 14 - Bernard Lemaitre (Président de Toulon)Icon Sport

Vous n'êtes pas tendre avec votre successeur, Bernard Lemaitre, qui vous a, entre autres, privé de cette sortie...

M.B. J'avais face à moi un président qui avait envie de la lumière. Moi, ça ne me dérange pas, je peux le comprendre. Mais il se le cachait. Puis un jour, il a arrêté de se le cacher, tout en se le cachant. En disant que ce n'était pas sa volonté, mais qu'il était obligé. C'est sa formule habituelle, ça. Il y a beaucoup de choses qui ne sont pas de sa volonté mais qu'il est obligé de faire.

Il ne vous a donné aucune explication ?

M.B. : Je pense que j'étais un passé encombrant. Certains pensent que parce qu'ils vont nier le passé, ça va les rendre plus grand. Ce qui vous rend plus grand, c'est ce que vous accomplissez. Pas la comparaison avec ce que les autres ont fait. C'est peut-être une forme de complexe, je ne sais pas. Et un manque d'intelligence, aussi, de la part de quelqu'un qui est sensé l'être.

Au fond, cette histoire, c'est simplement celle d'un conflit personnel entre vous et Bernard Lemaitre, non ?

M.B. : Même si vous avez un conflit personnel, ce que je peux comprendre, car on n'avait pas les meilleurs rapports du monde, vous représentez une entité morale, qui s'appelle le Rugby Club Toulonnais. Donc vous devez faire fi de vos conflits personnels. L'entité morale doit respecter les personnes qui ont œuvré pour elle. Ce n'est pas pour Bernard Lemaitre que j'ai œuvré, c'est pour le RCT. Ma relation, elle était avec le RCT. Quand j'étais président du club, j'ai dédié des places en tribune présidentielle aux anciens présidents. Il y en a que j'aimais, d'autres que j'aimais moins, d'autres que je n'aimais pas. Mais ils avaient tous leur place.

Mourad Boudjellal, ancien président du RCT

Mourad Boudjellal, ancien président du RCTIcon Sport

Avez-vous reçu des témoignages à votre départ, de la part de joueurs, ou de salariés du club ?

M.B. : Le jour de mon départ, j'ai un nombre hallucinant de témoignages mais qui venaient de l'extérieur. Au niveau des salariés, j'en ai eu quelques-uns, mais paradoxalement pas de la part des plus anciens. Quelques joueurs, aussi. Beaucoup m'ont dit "on n'a rien compris." Mais au-delà du personnel, des joueurs, ça me peine surtout pour les gens. C'est un métier altruiste, on fait ça pour les gens. Le fait de ne pas avoir eu ce dernier échange avec ceux qui m'ont rendu heureux et que j'ai rendu heureux, de ne pas avoir pu fêter cette réussite collective, ça m'a choqué. J'ai mis plusieurs mois à m'en remettre. Voilà, c'est du passé, on ne va pas y passer l'année, je lui souhaite de gagner, de prendre son pied et de connaitre les joies que j'ai pu connaitre. Remarquez, apparemment, je suis toujours au club...

Que voulez-vous dire ?

M.B. : Chaque fois qu'il y a un problème, c'est ma faute, visiblement. C'est peut-être même moi qui ai mangé un pangolin. Donc il faut croire que je suis toujours là. J'ai lu des tas de choses sur moi. Des mensonges. "Sans moi, le club serait en Fédérale 1", a dit Lemaitre. Il se prend pour qui ? Qui peut dire ça ? Et sans moi, le club, il serait où aujourd'hui ? Je tiens juste à rappeler que ça fait deux ans qu'il était au club, au conseil d'administration et qu'il votait les budgets. Il était au courant de tous les comptes. On a fait le choix d'une politique déficitaire. Ça a été acté entre lui et moi, et signé en se disant "le chemin que nous empruntons va générer de forts déficits." Bernard Lemaitre souhaitait aller sur ce chemin. Oui, il y a eu un du déficit. Mais il confond des pertes et des investissements. Mais il le sait très bien.

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Selon vous, il cherche à se défausser ?

M.B. : Il y a une partie qu'on ne peut pas lui imputer, quatre-cinq millions, c'est la réalité. OK. Mais on lui a remboursé, puisqu'on les a retirés de la valorisation du club. Il ne les a pas payés. Malheureusement, il profite de l'ignorance des gens sur les pratiques comptables pour raconter des choses qui sont fausses.

Vous dites que vous aviez envie de tourner la page depuis deux ans. A quel moment avez-vous compris que le cœur n'y était plus, ou qu'il y était moins ?

M.B. : Le déclic, ça a été l'année Galthié (2017-2018, NDLR), qui n'a pas été exceptionnelle pour des raisons diverses. La défaite contre le Munster (en quarts de finale de Coupe d'Europe), qui me fait très, très mal, puis celle contre Lyon à la maison (en barrages du Top 14), qui n'était pas prévue. Alors que j'avais peut-être monté la plus belle équipe jamais vue dans le Top 14. En tout cas la plus belle ligne de trois-quarts. Plus personne ne sera capable de la refaire. Lyon vient à Toulon très handicapé. On reçoit une équipe qui a une dizaine de blessés. Nous, on est au complet. Chez nous. On ne perd pas, mais on est éliminé après un nul (19-19, au nombre d'essais, NDLR). C'était la fin d'un truc, alors que j'y croyais vraiment. On avait l'équipe pour gagner quelque chose cette saison-là, mais on n'a pas su le faire.

Fabien Galthié et Mourad Boudjellal (Toulon) - 3 juillet 2017

Fabien Galthié et Mourad Boudjellal (Toulon) - 3 juillet 2017Icon Sport

Mais vous aviez déjà vécu des victoires, des échecs, des frustrations. Ce n'était pas nouveau.

M.B. : Oui mais cette fois, je me suis dit "Est-ce que je vais passer le restant de mes jours à faire en sorte que mes joies et mes peines soient conditionnés par des résultats sportifs ?". Et j'ai trouvé ça tellement stupide que je me suis dit "Il faut que je me libère de ça". C'est une vraie prison. Vous rentrez chez vous, vous avez gagné, vous êtes content, vous ne savez pas pourquoi. Vous avez perdu, vous faites la gueule à tout le monde. Vous gagnez une Coupe d'Europe. C'est un bout de ferraille. Mais vous êtes contents de façon disproportionnée. Vous perdez une finale du Top 14, c'est comme si quelqu'un de votre famille était mort. C'est stupide de se mettre dans des états comme ça.

Mais c'est l'essence de la passion pour le sport. C'est bien, au moins en partie, ce que vous étiez venus chercher au RCT, non ?

M.B. : C'est le sport, oui. Mais c'est une addiction. Et toutes les addictions, au bout d'un moment, elles ont un côté dangereux. Quand notre vie ne se résume plus qu'à ça, c'est qu'elle est un peu vide. Alors j'ai eu envie d'aller voir ailleurs. D'autant que moi, j'avais une pression supplémentaire dans tout ça, parce que les sommes que j'ai pu investir dans le club, elles sont à gauche de la virgule. Bernard Lemaitre, elles sont à droite. On ne vit pas les choses de la même façon.

Il y a eu cette saison délicate, mais vous rappelez aussi dans votre livre qu'à votre arrivée en 2005, jamais vous n'auriez imaginé rester aussi longtemps. Qu'aviez-vous alors en tête ?

M.B. : Quand je suis arrivé, le RCT, c'est 5-6 millions de budget dont 80% de subventions, c'est deux salariés et un stagiaire, 20m² de bureaux, un club en Pro D2 qui n'a pas de projet et plus de centre de formation. Il n'y a pas une boutique, pas de partenariats, rien. Le RCT n'est pas préparé au professionnalisme. Je l'ai construit, et j'en ai peut-être fait le club le plus connu du monde à un moment. Mais jamais je n'aurais imaginé tout ça. Mon idée, c'était juste de monter en Top 14. Après, je pensais que la marche serait trop haute et je me disais "Tu vas t'emmerder si tu joues le maintien". Au moins, en Pro D2, on pouvait jouer le haut du tableau. Puis l'appétit est venu en mangeant. Parce que c'est de l'addiction.

Vous vous êtes pris au jeu de la victoire, ou de la passion du rugby ?

M.B. : Ce sont les gens. C'était pour eux. Vivre des trucs avec eux. Il y avait beaucoup à donner et beaucoup à recevoir. On ne peut pas être insensible à ça. C'est pour ça que je ne comprends pas les présidents qui n'ont pas la passion des gens. On a l'impression qu'ils font ça pour eux. Dans l'édition, d'où je viens, vous vendez 20000 bouquins, vous ne les voyez pas les 20000 personnes. Un stade, c'est différent. Vous les voyez. Vous les entendez, surtout. J'ai découvert une émotion totalement différente du plaisir de faire un best-seller. Il y a quelques mecs qui vous écrivent pour vous dire qu'ils ont aimé, deux-trois qui font la queue dans les salons. Mais le stade, pendant une heure et demie, vous changez la vie des gens.

La ferveur du public de Mayol.

La ferveur du public de Mayol.Icon Sport

Elle était là, finalement, votre addiction ?

M.B. : Oui. Vous faites pleurer. De joie ou de peine. J'ai vu des gens qui ne partaient pas en vacances pour le RCT. Pour se payer un abonnement au stade. Qui se privaient pour acheter trois t-shirts du club. Qui nous suivaient partout. On était leur vie. Au camp d'entraînement, il y a des personnes que je voyais tous les jours. Ils vivaient, ils mangeaient RCT. Quand il y a une telle passion, on a envie de donner du bonheur.

Est-ce une forme de responsabilité pour vous ?

M.B. : Oui, à tel point que, quand on jouait, j'avais l'impression que tout le monde me regardait si ça perdait. Ça m'a même empêché de profiter de pleins de moments. Quand on arrivait dans des stades remplis, pleins de Toulonnais, pour des finales ou des matches de phases finales, je sentais cette responsabilité. J'avais en tête "Est-ce que ces gens vont repartir heureux ou malheureux ?" J'étais obnubilé par cette pensée. J'aurais pu profiter mais je n'y arrivais pas. Je n'ai profité de rien. Ou si, une minute : la dernière de la finale du Top 14, l'année où on fait le doublé (en 2014). On menait de huit points, je vois qu'il reste 50 secondes. Je sais qu'ils ne marqueront pas deux fois en 50 secondes. Là, j'en ai profité, je suis allé voir une tribune, qui était pleine de supporters du RCT. Mais 50 secondes, en 14 ans, ce n'est pas beaucoup.

Mourad Boudjellal avec le Bouclier de Brennus, en 2014.

Mourad Boudjellal avec le Bouclier de Brennus, en 2014.Getty Images

Mais ce sont les joueurs et l'entraîneur les premiers responsables de la victoire ou de la défaite. Les supporters se tournent vers eux, en général, pas vers le président. Cette mise en avant de votre part, elle était tout de même très atypique. Est-ce parce que, finalement, vous étiez la principale incarnation de votre club ?

M.B. : Franchement, c'est un truc que je n'ai jamais vraiment compris, parce que j'ai quand même pris des fortes personnalités au poste d'entraîneur. Quand vous prenez un Galthié, un Laporte, un Umaga ou un Saint-André, ce sont des personnalités très fortes. Donc je pensais que ça allait s'estomper. Je n'ai pas de réponse à ça.

Le public du RCT a-t-il été trop gâté ? Vous dites avoir eu honte, lors de votre dernière finale au Stade de France, d'avoir vu si peu de supporters toulonnais...

M.B. : On a peut-être gagné trop et trop vite. On a rendu l'extraordinaire ordinaire. La première fois qu'on a joué au Munster, c'était magique. On prenait tous des photos. Deux ans après, le Munster est venu à Toulon et c'est eux qui prenaient les photos. Aujourd'hui, il en faut beaucoup pour épater le public toulonnais. Il va avoir du mal, Bernard Lemaitre. C'était plus facile pour moi, il y avait tout à construire. Aujourd'hui, vous recevez le champion d'Europe, les gens s'en foutent. Le public a été gavé. C'est un peu comme une série qui continuerait trop longtemps. La Casa de Papel, peut-être que la 4e saison, voire la 3e, n'était pas indispensable.

Une de vos marques de fabrique a été de faire venir à Toulon de très grandes stars internationales. Était-ce une chose que vous aviez en tête dès votre arrivée ?

M.B. : Quand je suis arrivé à Toulon, j'ai dit : "On a inventé le Top 15." On était en Pro D2 et je voulais qu'on soit la 15e équipe du Top 14. Médiatiquement, la Pro D2 n'existait pas. Elle n'était pas télévisée. La Pro D2, c'était un mouroir. Je voulais faire briller ce championnat. Donc il fallait que je fasse un truc extraordinaire. Pour nous et pour les autres. Le truc le plus incroyable que je pouvais faire, c'était de faire venir le meilleur joueur du monde. C'était Tana Umaga. J'avais repéré une fenêtre de deux-trois mois pendant laquelle il ne jouait pas. Un an, ce n'était pas possible mais le faire venir pour deux-trois mois, avec un bon contrat, c'était jouable. Et ça s'est fait. Le meilleur joueur du monde est venu en Pro D2. Et les télés ont retransmis la Pro D2. Vous connaissez la suite. Umaga est tombé amoureux de la ville et il est revenu.

27 octobre 2006 : Mourad Boudjellal accueille Tana Umaga à l'aéroport de Nice.

27 octobre 2006 : Mourad Boudjellal accueille Tana Umaga à l'aéroport de Nice.Getty Images

A-t-il été difficile à convaincre ?

M.B. : Oui et non. C'était bizarre, on ne s'est jamais rencontré. On fonctionnait par mails pour discuter et négocier, avec le décalage horaire.

Il a dû vous prendre pour un fou au début, non ?

M.B. : Je me suis dit "Il ne doit pas savoir qu'on est en Pro D2" (rires). Alors s'il ne demande pas, on ne va surtout pas lui dire ! Non, je pense juste qu'il avait envie d'une expérience un peu différente. On a dû tomber le bon jour, au bon moment.

La réussite du transfert d'Umaga a-t-elle simplifié les choses par la suite avec les autres stars ?

M.B. : Je n'ai pas tout réussi, il y a eu des actes manqués. Mais on avait pris une crédibilité, oui. En cela, le transfert d'Umaga nous a aidés. Après, c'est devenu une spécialité. C'était le style de la maison. Les stars venaient à Toulon. Ce n'est pas la région la plus dégueulasse pour vivre, ça aide aussi. Vous savez, les joueurs, ils ont trois critères dans leurs choix, c'est tout.

Lesquels ?

M.B. : La région. Ils veulent vivre dans un coin agréable. Là-dessus, le Sud, c'est plutôt bien. Un bon contrat. Là aussi, on était pas mal. Et avoir une équipe compétitive. Puis il y en a un quatrième, pas pour tous, mais très important pour certains : l'engouement. Nous, on cochait toutes les cases. Donc ce n'était pas très difficile.

La présentation de Wilkinson à Toulon

La présentation de Wilkinson à ToulonIcon Sport

" Ma plus grande fierté, leur véritable lien, c'est que sur les passeports de leurs enfants, il est marqué "Né à Toulon". Je trouve ça extraordinaire. "

Le recrutement étranger du RCT sous votre présidence ressemble à une sorte de Hall of Fame du rugby. Si vous deviez en citer un ou deux, sportivement et humainement, qui ont été les plus marquants à vos yeux, vers où se porterait votre choix ?

M.B. : Sportivement, Umaga, c'est certain. Et Jonny Wilkinson, bien sûr. Humainement, il y en a un paquet qui sont des mecs bien, mais je dirais Joe Van Niekerk. Un type assez spécial, dans le bon sens, que je n'ai pas suffisamment respecté d'ailleurs sur la fin.

Pourquoi ?

M.B. : Parce qu'on a oublié de lui faire les adieux qu'il méritait, lui aussi. Le club ne lui a pas rendu ce qu'il lui a donné. Sa première année (en 2008-2009, NDLR), s'il n'est pas là, je suis persuadé qu'on peut descendre en Pro D2. A la fin, il jouait moins, il avait beaucoup de problèmes, il était un peu tombé dans l'oubli et on n'a pas fait les choses comme il fallait quand il est parti. C'est un regret, je le lui ai dit.

Carl Hayman et Joe Van Niekerk en 2010 au Vélodrome

Carl Hayman et Joe Van Niekerk en 2010 au VélodromeIcon Sport

Et votre plus joli coup, ce serait lequel ?

M.B. : Peut-être, pour un gars comme moi qui n'a jamais joué au rugby, d'avoir "découvert" deux mecs qui jouaient à XIII et d'en avoir fait des stars mondiales. Sonny Bill Williams et Radradra. Ils étaient inconnus au bataillon. Sonny Bill Williams, Umaga m'en avait parlé. Je suis allé voir sur YouTube. Quand je le signe et qu'il rentre en jeu la première fois, même Eric Bayle, le spécialiste rugby de Canal +, dit "on ne le connait pas". Et c'est devenu le meilleur joueur du monde. Radradra, on l'a signé il y a trois ans, et c'est devenu une star interplanétaire.

Le risque, avec une politique de recrutement axée sur les stars, c'est souvent la perte d'identité et de cohésion. Or l'immense majorité de ces grands joueurs a semblé se fondre dans le moule...

M.B. : Ma philosophie était très simple. Je disais toujours à mes joueurs "Nous sommes un aéroport". Dans un aéroport, des gens se croisent, attendent chacun un avion pour les quatre coins de la planète. Pour moi, on est plus proches de quelqu'un qui vit à 10000 kilomètres et dont on partage les joies et les peines, que d'un voisin avec qui on ne partage rien. Le RCT, c'était un aéroport, et notre nationalité, c'étaient nos joies et nos peines communes. J'ai construit un club mondialiste. Je suis un mondialiste convaincu. Ce qui unit les gens, c'est un passé commun. Aujourd'hui, tous ces joueurs en ont un. Leur histoire, c'est non seulement ces titres qu'ils ont su gagner ensemble, mais ma plus grande fierté, leur véritable lien, c'est que sur les passeports de leurs enfants, il est marqué "Né à Toulon". Je trouve ça extraordinaire.

Dans le livre, vous évoquez votre relation avec vos joueurs, ou plutôt votre absence de relations en dehors d'un cadre strictement professionnel, ce qui peut surprendre de votre part.

M.B. : J'ai un peu rattrapé ça sur la fin parce que, quand Lemaitre était là, je m'en foutais un peu donc je passais mon temps avec les joueurs. Mais c'est la culture du CDD, ça. A peine avez-vous signé un joueur, les rapports sont faussés. La question qui se pose, c'est déjà "Est-ce que je vais le resigner ou pas ? Est-ce qu'il va rester ou partir ?" Je ne vis pas dans le présent, toujours dans le futur. Ajoutez les agents au milieu de tout ça et c'est vrai que je n'ai pas eu les mêmes rapports avec les joueurs que ce que j'ai pu avoir avec les auteurs dans l'édition.

Mourad Boudjellal

Mourad BoudjellalIcon Sport

Vous n'avez pas de regret par rapport à ça ? D'être passé à côté de relations plus fortes avec eux ?

M.B. : Ça ne veut pas dire non plus que j'étais le Père Fouettard ! J'ai passé des moments agréables, on a fait des bringues. Mon bureau leur était ouvert, toujours. Pas ma maison. Le président, ça doit rester à part. Ce n'est surtout pas un copain. Mais il y avait une forme de respect réciproque.

Vous n'avez fait aucune exception ?

M.B. : Je ne fonctionnais pas comme ça au départ. Le premier que j'ai signé, c'était Gonzalo Quesada. J'allais bouffer avec lui tous les soirs. J'avais le même rapport qu'avec un auteur. Puis j'ai compris que ce n'était pas la bonne méthode. Inviter un mec à bouffer chez vous et lui dire le lendemain qu'il est nul, ou que vous ne le gardez pas, c'est compliqué. C'est dur. Donc je me suis mis des protections.

Et quand ils quittaient le club, qu'il n'y avait plus ce rapport président-joueur, voire patron-salarié, avez-vous gardé des contacts durables ?

M.B. : Non, pas spécialement. Après, c'est compliqué. Vous savez, quand Bakkies Botha quitte le RCT, il vient me voir et il me serre dans ses bras. J'ai failli être hospitalisé. Ça m'a touché qu'il me prenne dans ses bras, mais c'était violent (sourire).

Retrouvez la seconde partie de ce grand entretien vendredi sur notre site. Mourad Boudjellal reviendra sur ses relations avec le monde du rugby.

J'EN SAVAIS TROP
Mourad Boudjellal (avec Arnaud Ramsay)
Editions Solar
Sortie le jeudi 3 décembre

Mourad Boudjellal - J'en savais trop.
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