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Sunday, Bloody Sunday : 1972, le Tournoi éclipsé par l'horreur

Sunday, Bloody Sunday : 1972, le Tournoi éclipsé par l'horreur

Le 24/02/2022 à 23:57Mis à jour Le 25/02/2022 à 12:04

Compétition majeure et phare annuel du rugby européen depuis le début du XXe siècle, le Tournoi des V (devenu des VI) Nations ne connaît qu'un trou à son palmarès : on le trouve il y a 50 ans à la ligne 1972, une édition éclipsée par la tuerie de Derry. Ce drame, plus connu sous le nom de Bloody Sunday, avait aussi été fatal aux ambitions du XV d'Irlande, auteur cette année-là d'un superbe départ.

Combien étaient-ils ? Entre dix et vingt mille selon les sources, probablement entre les deux, difficile à dire. Seule certitude, comme le révèlera l'enquête longtemps plus tard : si les manifestants de la NICRA, l'association nord-irlandaise pour l'égalité des droits civiques, étaient présents en masse ce dimanche 30 janvier 1972 à Derry afin de protester contre une série de mesures discriminatoires à l'égard de la minorité catholique, pas un d'entre eux n'était armé. Et pourtant, c'est la mort qui attendait au tournant ce cortège pacifique soudainement visé sans sommation par les tirs nourris d'un régiment de militaires anglais pris de folie meurtrière. Bilan : 14 victimes. Quasiment une équipe de rugby…

Les cercueils des victimes du Blody Sunday alignés dans la chapelle de la St Mary's church de Londonderry.

Les cercueils des victimes du Blody Sunday alignés dans la chapelle de la St Mary's church de Londonderry.Getty Images


Quel rapport entre le rugby et l'épisode le plus terrible de la période des "Troubles", ainsi que l'on appelle parfois aussi le conflit nord-irlandais - bel euphémisme pour un conflit qui a tout de même fait plus de 3 500 morts - ayant opposé pendant près de 40 ans, du début des années 60 à la fin des années 90, les Nationalistes (souvent) catholiques, partisans d'une Irlande du Nord indépendante ou rattachée au reste de l'île, aux Unionistes (plutôt) protestants, désireux de rester sous la bannière britannique ?

A priori, aucun. Sauf une chose : le timing du massacre de Derry, survenu au beau milieu d'un Tournoi des V Nations qui se retrouvera bien malgré lui au centre d'un enjeu dépassant de loin ses préoccupations.

La veille du Bloody Sunday, le fameux dimanche sanglant devenu le titre d'une chanson culte de U2, le XV d'Irlande est allé jouer et gagner son premier match du Tournoi en France (9-14), remportant un succès non seulement prestigieux mais aussi symbolique pour la dernière venue de son histoire au stade Yves-du-Manoir.

En cette année 1972, la mythique enceinte de Colombes s'apprêtait en effet à tirer sa révérence pour laisser place, la saison suivante, au fraîchement reconstruit Parc des Princes. Quoi qu'il en soit, cela faisait vingt ans que le Trèfle n'était plus venu piquer les Bleus à Colombes. Il avait choisi la meilleure année pour le faire. Ou la pire, c'est selon…

La photo du XV de France qui sera battu par l'Irlande à Colombes en 1972.

La photo du XV de France qui sera battu par l'Irlande à Colombes en 1972.Getty Images

C'est presque devenu un poncif : le sport et la politique ne font jamais bon ménage. Et pourtant, les événements sportifs ont toujours servi malgré eux de terrain d'expression privilégié aux mécontentements en tout genre. Cela va être le cas une nouvelle fois lorsque le 12 février 1972, deux semaines après son succès initial en France, le XV d'Irlande débarque en Angleterre pour son deuxième match du Tournoi qu'elle remporte également, sur le score de 16 à 12. Un événement, là encore. C'est seulement la sixième fois de leur histoire que les Irlandais, longtemps considérés comme le parent pauvre du rugby britannique, viennent gagner à Twickenham. L'antre du colon anglais, plus ennemi que jamais en cette période "trouble".

Mais au-delà du résultat, cet Angleterre-Irlande est aussi marqué par l'introduction sur la pelouse, peu après le coup d'envoi, de militants ulcérés par la tenue de ce match dans le contexte mortifère d'une Irlande traumatisée par le Bloody Sunday, et encore occupée à panser ses plaies.

A Twickenham, ce 12 février 1972, il n'est pas question que de sport.

A Twickenham, ce 12 février 1972, il n'est pas question que de sport.Getty Images

Dix jours auparavant, le 2 février, une journée de deuil national avait été décrétée dans toute l'île en la mémoire des victimes de Derry, solennellement enterrés ce jour-là. Mais le recueillement avait viré à l'émeute, l'ambassade britannique située à Dublin, capitale de la République d'Irlande, ayant été incendiée par des cocktails Molotov lancés par des milliers d'activistes irlandais venus hurler leur colère.

Ce nouvel épisode sulfureux a marqué un palier supplémentaire dans un conflit qui, pour la première fois, réalise un dangereux cadrage-débordement au contexte purement nord-irlandais. Désormais, il menace de s'épandre comme une traînée de poudre dans toute l'île, où la haine contre l'Anglais est de plus en plus palpable, à l'instar de ces nombreux drapeaux de l'Union Jack brûlés devant les maisons. Partout, le climat devient épouvantablement volcanique, insurrectionnel. Dans l'esprit de beaucoup, honnêtement, on n'est plus très loin de la guerre civile.

De son côté, le XV du Trèfle, indifféremment composé de joueurs du Nord ou du Sud, protestants ou catholiques, est pourtant davantage représentatif de l'Irlande unifiée que d'une Irlande déchirée. Mais fatalement, il se retrouve malgré lui pris en otage du communautarisme galopant, à l'image de son fameux seconde ligne Willie-John McBride, capitaine de l'équipe victorieuse à Twickenham et pour sa part originaire du Nord.

"Au Sud, certains n'acceptaient pas qu'un protestant du Nord puisse être capitaine de l'équipe d'Irlande. Et au Nord, on me demandait pourquoi j'étais capitaine d'un pays catholique, racontait ainsi au magazine Tampon (en 2017) le colosse de Toomebridge, qui bénéficiait d'une escorte policière rapprochée à chacun de ses déplacements internationaux. J'étais du mauvais côté quoi qu'il arrive, alors que je ne faisais que mon devoir. Moi, j'ai toujours cru en cette équipe unifiée."

Willie-John McBride, la grande figure du XV d'Irlande, ici avec le maillot des Lions britanniques.

Willie-John McBride, la grande figure du XV d'Irlande, ici avec le maillot des Lions britanniques.Getty Images

Cette équipe d'Irlande 1972 reste, de son propre aveu, la meilleure avec laquelle il n'ait jamais évolué, grâce à des joueurs charismatiques comme lui-même mais aussi le flanker Fergus Slattery ou l'arrière Tom Kiernan, capitaine de la victoire à Colombes, décédé en ce début d'année 2022. Elle était quoi qu'il en soit particulièrement bien partie dans ce Tournoi, avec deux succès en deux matches chez les épouvantails français et anglais, pour remporter la palme voire peut-être décrocher le deuxième Grand Chelem de son histoire, après celui de 1948.

Il eût fallu pour cela battre, dans son enceinte de Lansdowne Road, l'Ecosse le 26 février puis surtout le Pays de Galles, meilleure équipe d'Europe (voire du monde) à l'époque, le 11 mars. Y serait-elle parvenue, avec son rugby certes encore assez minimaliste mais armée de son fameux fighting-spirit et de son goût immodéré pour le combat ? Cela restera l'un des plus grands mystères de l'histoire du Tournoi. Car en réalité, aucun de ces deux matches n'aura lieu.

Dernière à Colombes, première avec l'essai à 4 points

Et la France dans tout ça ? Eh bien, elle est aussi éloignée de cette guérilla inter-britannique que de la victoire dans ce Tournoi 1972 dont elle a perdu ses deux premiers matches à domicile, contre l'Irlande donc mais aussi contre l'Ecosse (9-10), en ouverture, le 15 janvier. Elle-même est empêtrée dans ses propres problèmes, certes moins graves mais tout de même préoccupants à l'échelle du rugby. Nombre de ses cadres sont en conflit larvé avec le duo agenais Albert Ferrasse/Guy Basquet, respectivement président et vice-président de la Fédération française de rugby, qui ont la main sur un XV de France soumis à un turn-over permanent, parfois pour des raisons obscures.

"Moi, j'avais les cheveux longs à l'époque et je me suis quand même entendu dire que tant que je n'irai pas chez le coiffeur, je ne jouerai pas", en rigole aujourd'hui – mais pas du tout à l'époque – le Columérin Jean-Claude Skrela, devenu lui-même sélectionneur des Bleus en 1995. "Des "connauds" qui ne comprenaient rien à l'évolution de "lugueby", raffûte de son côté Walter Spanghero, avec son inimitable accent rocailleux.

A 78 ans, dont deux essentiellement passés à l'hôpital où il a frôlé la mort après une opération à la hanche qui a mal tourné, le légendaire troisième ligne des Bleus continue de répondre au standard téléphonique de sa casse automobile, dans la banlieue toulousaine. Il se souvient que, lassé par ces divergences et plus préoccupé par son entreprise, il avait décidé d'arrêter la sélection lors de cette année 1972 quand Albert Ferrasse, devant la Bérézina naissante, était venu le voir chez lui pour l'enjoindre de revenir l'aider à sauver la patrie. Ce qu'il fit brillamment à l'occasion d'un France-Angleterre resté dans toutes les mémoires, le 26 février, pour la toute dernière des Bleus au stade Yves-du-Manoir.

Ce jour-là, les Français, qui ont enfin réussi à réunir la grosse équipe (avec les retours de Skrela et de Spanghero mais aussi du centre Jo Maso, des ailiers Jean Sillières et Bernard Duprat ainsi que du troisième ligne Paul Biémouret), sont remontés comme des coucous. "Juste avant l'entrée sur le terrain, l'ouvreur Jean-Louis Bérot avait eu cette phrase restée collée à la légende du stade Yves-du-Manoir : 'les gars, aujourd'hui, on attaque dès la sortie du tunnel !'", se souvient le demi de mêlée remplaçant Michel Pébeyre (devenu président de l'association des Internationaux du rugby français), en référence au long et ténébreux tunnel d'une centaine de mètres emmenant les joueurs des vestiaires jusqu'au cœur de la pelouse de Colombes.

"Disons que notre mauvaise entame de Tournoi nous avait emmenés à nous préparer mentalement à jouer tous les coups, quitte à prendre tous les risques, se souvient l'arrière Pierre Villepreux, l'un des rares Français à avoir disputé l'intégralité des matches du Tournoi cette année-là (avec le talonneur René Bénésis, le centre Jean-Pierre Lux, ou le seconde ligne Alain Estève, le fameux Géant de Béziers). "C'était une idée spontanée et commune de tous les trois-quarts", rajoute le Briviste, également devenu plus tard l'entraîneur des Bleus, en binôme avec Skrela.

Un état d'esprit tout feu tout flamme certes louable mais moyennement perçu par Walter Spanghero, redevenu capitaine en lieu et place de Benoît Dauga. "Je leur avais dit : 'Ok pour l'attaque à tout va mais je vous préviens : si on se prend le moindre contre, vous ne voyez plus un ballon derrière.' A cette époque, c'est moi qui régulais le jeu, tous les ballons passaient par mon pied. Les Villepreux, Maso et consorts, c'étaient des fous, capables de tenter n'importe quoi de n'importe où. Ça pouvait être très spectaculaire, mais disons qu'il fallait parfois les canaliser un peu, quoi…"

Le "bridage" des purs-sangs de l'arrière ne sera cette fois pas nécessaire : déchaînée, l'équipe de France s'enfonce comme dans du beurre dans la défense d'une Angleterre pour sa part à court d'idées. Elle lui passe six essais et s'impose 37-12, soit son record de points inscrits face aux Anglais. En précisant qu'à l’époque, l'essai ne rapporte que quatre points, soit un de moins qu'aujourd'hui. Mais un de plus, toutefois, que dans un passé plus lointain, puisqu'il ne valait que trois points jusqu'à cette édition 1972 décidément mémorable à plus d'un point de vue.

26 février 1972, Colombes. 37-12, les Bleus battent leur record de points inscrits contre l'Angleterre.

26 février 1972, Colombes. 37-12, les Bleus battent leur record de points inscrits contre l'Angleterre.Getty Images

D'étranges lettres de menace de l'IRA

Magnifique cadeau d'adieu au stade Yves-du-Manoir et son inégalable charme champêtre, la prestation réussie par l'équipe de France face aux Anglais est celle d'un vainqueur en puissance. Mais c'est déjà trop tard pour elle. La victoire ne semble plus pouvoir échapper à l'Irlande ou au Pays de Galles, les deux seules nations victorieuses de leurs deux premiers matches de la compétition.

Ce même 26 février 1972, alors que les Gallois sont exemptés, les Irlandais sont censés recevoir l'Ecosse, à Dublin, pour la troisième des quatre levées de leur conquête du Grand Chelem. Mais on l'a dit : de match, il n'y a jamais eu. Dès le 14 février, la Fédération écossaise a fait savoir qu'en raison du contexte en Irlande, elle renonçait à envoyer son équipe nationale à Dublin. En urgence, une délégation irlandaise a bien fait le déplacement à Edimbourg pour tenter de plaider sa cause et donner toutes les garanties de sécurité, mais en vain. Après trois jours d'une réflexion plus polie que réelle, la Scottish Rugby Union est restée ferme sur ses appuis : c'est un non définitif.

La SRU a notamment argué le fait que deux de ses joueurs, l'ailier Billy Steele et le talonneur Bobby Clark, sont membres des forces armées britanniques, donc risquent d'attiser les foudres de l'IRA, l'Armée républicaine irlandaise, branche armée des souverainistes radicaux. Mais pour l'Irlande, cette décision est un véritable plaquage à la gorge. Et le pire est à venir : quelques jours plus tard, la Fédération galloise emboîte le pas à son homologue écossaise et renonce à son tour au déplacement à Dublin prévu le 11 mars, pour ce qui s'annonçait être comme la grande finale du Tournoi.

Les Gallois, de leur côté, avaient bien tenté de négocier un compromis en proposant de jouer la rencontre chez elle à Cardiff ou en terrain neutre. Mais ils se sont heurtés au refus catégorique des Irlandais, qui vivent ce double désistement comme un camouflet, pratiquement comme une insulte. Quoi qu'il en soit, c'est une grande première : même pendant la guerre d'indépendance irlandaise entre 1919 et 1921, pas une nation n'avait refusé le déplacement à Dublin. Ce que tout le monde voulait éviter est arrivé : le rugby, sport par nature symbolique de la fraternité, est devenu le pantin de la politique.

En Irlande, on évoque une décision injuste et surtout injustifiée, qui n'est certainement pas le fait des joueurs eux-mêmes (ce que la plupart des Ecossais et des Gallois reconnaîtront) et qui repose uniquement sur le climat de peur répandu dans les médias. Selon eux, toutes les conditions de sécurité étaient réunies dans la mesure où l'IRA ne s'était jamais intéressée au rugby et n'avait jamais manifesté son intention de le faire. A la limite, les sports typiquement "irish" comme le football gaélique ou le hurling auraient pu faire figure de cibles potentielles. Mais le rugby ? Non, jamais.

Sur ce point, un mystère demeure toutefois. Dans le livre "Decade of the Dragon : A Celebration of Welsh Rugby" paru en 1980, et qui revient sur l'odyssée de la glorieuse équipe galloise de ces seventies, le flanker John Taylor révèlera que plusieurs de ses coéquipiers avaient reçu des lettres de menaces de l'IRA. Notamment l'emblématique demi de mêlée Gareth Edwards, l'un des plus grands joueurs de l'histoire, ainsi que l'ouvreur Barry John et l'ailier John Bevan.

Gareth Edwards, légende galloise parmi les légendes galloises des 70's.

Gareth Edwards, légende galloise parmi les légendes galloises des 70's.Icon Sport

Dans le même genre, à la fin de cette année 1972, un journaliste de la BBC a publié une autre lettre (soi-disant) envoyée par l'IRA à l'ouvreur néo-zélandais Bob Burgess. "L'IRA est en guerre contre la Grande-Bretagne, pas contre la Nouvelle-Zélande. Il est peu probable que l’un de vos membres soit pris en otage, mais une telle immunité ne peut être accordée aux équipes britanniques et nous vous assurons que les Écossais et les Gallois avaient de bonnes raisons de ne pas venir à Dublin. Nous vous conseillons de vous garder de parler de politique", peut-on notamment lire dans cette drôle de missive, dont l'authenticité a été démentie par son signataire Tony Heffernan, ancien officier de l'IRA qui n'a par ailleurs jamais revendiqué non plus les avertissements adressés aux Gallois.

Le match pour la paix des Bleus à Lansdowne Road

On ne saura donc jamais s'il y avait vraiment un risque ou non pour les délégations galloises et écossaises de se rendre à Dublin. Tout comme on ne saura jamais qui des Irlandais ou des Gallois auraient finalement remporté la palme. Du côté des Verts, on refait peut-être un peu l'histoire à sa sauce lorsqu'on affirme, comme le fait Fergus Slattery, "n'avoir aucun doute que l'Irlande aurait fait le Grand Chelem cette année-là."

C'est possible. Mais la réalité oblige à dire que les "Gallois-ctiques", tenants du titre, auraient été favoris, même à Dublin. On parle là probablement des meilleurs Diables Rouges de l'histoire, individuellement et collectivement supérieurs à tous leurs rivaux de l'hémisphère Nord (ils le montreront encore en collant 20-6 à la France le 25 mars en fermeture du Tournoi), avec en plus le vice nécessaire à toutes les grandes équipes. Des qualités qui leur avaient d'ailleurs, rappelons-le, permis de décrocher un brillant Grand Chelem la saison précédente, en 1971.

Ces Gallois auraient-ils été en mesure d'aller briser le cœur irlandais et de réaliser un deuxième Grand Chelem consécutif, ce que seules la France et l'Angleterre sont parvenues à réaliser dans toute l'histoire du Tournoi, depuis l'intégration de la France en 1910 ? On ne le saura donc jamais. Pour reprendre une expression de la presse britannique, cela restera l'un des plus grands "what if…" de la légende du rugby.

Mais bon, sur le moment, la grande question concerne surtout le sort de l'Irlande, dont l'avenir à court terme dans cette compétition paraît en suspens. Car imaginons que tout le monde se mette à refuser à jouer à Dublin jusqu'à la fin des Troubles… "What if", là encore ? L'Irlande aurait-elle été temporairement exclue de la compétition ? Ou contrainte de jouer ses matches, y compris ceux à domicile, en terre ennemie ? C'est là que la France, à défaut d'avoir réellement pesé dans ce Tournoi, va jouer un rôle prépondérant dans le déblocage de la situation.

Pour aider l'Irlande à se remettre, psychologiquement et financièrement, du manque à gagner lié à l'annulation de ces deux matches face à l'Ecosse et au Pays de Galles, la Fédération française propose d'envoyer son équipe fleuron pour jouer un match amical à Dublin, qui se tiendra finalement le 29 avril, soit à peine un mois après la fin du Tournoi. Pour le coup, l’idée du tandem Ferrasse/Basquet est saluée par tous, y compris par Jean-Claude Skrela.

"Ferrasse et Basquet étaient contre l'idée de faire de la politique avec le rugby, ils faisaient toujours tout ce qui était possible pour lutter contre ce type d'interdits, se souvient celui qui a aussi occupé le poste de DTN entre 2004 et 2014. Ainsi, dans le même genre, nous sommes allés jouer en Afrique du Sud en pleine période de l'Apartheid, alors que personne ne voulait y aller. Là, ils avaient décidé contre vents et marées qu'on irait en Irlande. Ça n'a pas été simple, cela dit. Je me souviens qu'il y a eu pas mal de discussions avec le gouvernement. Mais on y est allé et, au bout du compte, tout s'est très bien passé."

Tout s'est très bien passé à l'exception du résultat, soldé par une large victoire irlandaise à Lansdowne Road (34-14), à l'issue d'un match que tout le monde n'a semble-t-il pas vécu de la même manière. Certains joueurs français l'ont pris pour un match de gala, sans réellement se soucier du résultat. Ils ont subi les foudres d'une formation irlandaise qui leur a fait payer, quelque part, une rage trop longtemps contenue. De toute façon, croyez-en ce vieux sage de Walter Spanghero : "Un match amical, pour une équipe britannique, ça n'existe pas." Dans ce contexte-là moins que jamais.

Irlande - France, Dublin, le 29 avril 1972.

Irlande - France, Dublin, le 29 avril 1972.Getty Images

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" David, parle à ta femme et dis-lui de venir à Dubin"

Pour tous les joueurs français de l'époque, 1972 reste un souvenir impérissable, alternance de moments de joie et de moments pénibles, de médiocrité latente et de coups de génie, de conflits et de réconciliations, bref le XV de France dans toute sa splendeur et toute sa caricature. Certains préfèrent même ne plus en parler, comme René Bénésis, parce que "ce sont des souvenirs qui doivent rester entre nous". Il y a aussi un peu de légende et de dramaturgie dans tout ça.

Mais une chose est sûre : quand la FFR leur a présenté le projet d'un test-match à Dublin, pas un joueur n'a reculé devant l'idée. "On y est allé sans le moindre état d'âme, confirme Pierre Villepreux, qui a joué ce jour-là, à 28 ans, son tout dernier match international. Et c'est vrai que c'était une excellente idée. Durant tout le Tournoi, on avait bien senti que le contexte était plus pesant que d'habitude. Même si on était en dehors de ces histoires, à partir du moment où un événement extérieur au rugby interfère avec la compétition, on est forcément perdant : si on gagne, on dit que c'est parce que tout le monde n'était pas là. Et si on perd, on considère que ça n'était pas si important."

En l'occurrence, l'équipe de France a perdu mais au-delà du Tournoi, dont le classement final n'a de toute façon jamais été entériné, son ultime défaite dans ce match "amical" à Lansdowne Road a eu un rôle important. Capital même pour aider l'Irlande à se remettre, et pour participer à tirer un trait, sportivement du moins, sur cette terrible histoire sans qu'aucune équipe ne se retrouve sanctionnée. Inutile de dire à quel point son geste a été apprécié, par-delà la Mer Celtique.

Quoi qu'il en soit, l'édition 1972 reste jusqu'à aujourd'hui une exception absolue au palmarès du Tournoi des V (puis des VI) Nations. La seule qui soit restée inachevée et n'ait jamais connu de vainqueur. Même en 1962, lors de l'épidémie de variole au Pays de Galles, en 2001, avec la crise de la fièvre aphteuse au Royaume-Uni, ou en 2020, en plein essor de la pandémie du coronavirus, les instances se sont débrouillées pour finir la compétition à l'automne. Mais en 1972, jamais. Une grosse rature au palmarès. Faite à l'encre noire. Indélébile et tâchée de sang.

Et puis le cours de l'histoire a repris, presque comme si de rien n'était. Après cette année 1972 rayée à jamais de la carte, l'édition suivante va se dérouler normalement. Enfin, normalement, c'est beaucoup dire. Car en 1973, le conflit nord-irlandais est loin d'être apaisé, il est même reparti de plus belle après une campagne d'attaques terroristes meurtrières revendiquées par l'IRA en Angleterre. Dans ce contexte, l'Angleterre, première équipe invitée à se rendre à Dublin lors de ce Tournoi 1973 (le 10 février), n'est pas très rassurée à l'idée de venir disputer cette rencontre explosive à tout point de vue.

La légende raconte même que le bon déroulement du match n'a tenu qu'à un coup de fil, celui passé par Willie-John McBride à son ami et homologue anglais David Dukham, qui venait de se marier et dont l'épouse n'était pas très emballée à l'idée qu'il vienne jouer en Irlande. "Je lui ai dit : 'tu es l'un des cadres de l'équipe d'Angleterre, si tu te débines, c'est fini, les autres suivront. Ne laisse pas les terroristes l'emporter, va parler à ta femme et demande-lui de venir avec toi à Dublin'", a révélé à Tampon le recordman de sélections chez les Lions Britanniques.

Dukham l'a écouté. Il est venu avec sa femme et (presque) toute l'équipe d'Angleterre, même s'il a raconté plus tard que beaucoup de ses coéquipiers étaient terrorisés, à l'image d'Andy Ripley qui, durant le trajet en car de l'aéroport à l'hôtel, ne cessait de se balancer d'avant en arrière sur son siège pour compliquer la tâche des éventuels snipers qui se seraient planqués sur la route. C'est dire à quel point le climat est serein…

Les Anglais ovationnés par le public irlandais

Mais pas de snipers sur la route. Là encore, tout s'est bien passé, sauf pour l'équipe d'Angleterre toujours engoncée dans ses doutes et sèchement battue 18 à 9 à Dublin. Une défaite qui inspirera cette phrase célèbre au capitaine anglais John Pullin lors de la troisième mi-temps : "On n'a peut-être pas été très bons mais au moins, on est venus."

John Pullin sous le maillot du XV de la Rose.

John Pullin sous le maillot du XV de la Rose.Imago

Une venue d'ailleurs saluée par un autre événement incroyable : les Anglais, à leur entrée sur la pelouse, ont reçu une longue et puissante ovation de la part du public de Lansdowne Road tout heureux de revoir enfin du rugby sur ses terres, heureux surtout de voir que le rugby avait bel et bien fini par réussir là où la politique avait échoué : à savoir réunir, dans un grand élan de fraternité, deux peuples soi-disant ennemis.

Cette édition 1973 s'achèvera sur un autre fait sportif exceptionnel : alors que toutes les équipes se sont imposées à domicile, et que les critères de départage des Nations au goal-average ou au nombre d'essais marqués n'ont pas encore été affinés, elles seront finalement toutes classées ex-aequo. Un fait jamais vu (ni revu) dans toute l'histoire du Tournoi. Non, décidément, l'édition d'après 1972 ne pouvait pas être, elle non plus, une édition tout à fait comme les autres.

Si le Pays de Galles, portée par sa génération dorée, ne mettra finalement pas longtemps avant de réussir un nouveau Grand Chelem en 1976 puis 1978, l'Irlande devra, elle, attendre 37 avant de réussir en 2009 le deuxième "clean sweep" de son histoire, exploit réitéré en 2018. Mais tout en se débarrassant enfin des oripeaux de sa réputation d'équipe un peu rustre, elle a eu la déveine de parachever à chaque fois son œuvre à l'extérieur, respectivement au Pays de Galles en 2009 et en Angleterre en 2018.

Jamais, donc, l'Irlande n'a eu l'heur de boucler un Grand Chelem à domicile, que ce soit dans son mythique Lansdowne Road ou dans l'enceinte qui l'a remplacé en 2007, l'Aviva Stadium. Elle est la seule des cinq nations historiques du Tournoi (en plus de l'Italie qui a intégré l'épreuve en 2000) à courir toujours après ce bonheur que l'histoire lui a peut-être injustement refusée lors de cette année 1972, pour des motifs parfaitement étrangers au monde du rugby.

Quant au Bloody Sunday, il n'a rendu son épilogue que 38 ans plus tard, en 2010, après la publication d'une enquête de grande envergure lancée en 1998 par le Premier Ministre Tony Blair, à la suite d'un documentaire diffusé sur Channel Four dans lequel quatre soldats britanniques avouaient anonymement avoir tiré sans justification valable à Derry. Une enquête à la suite de laquelle le nouveau chef du gouvernement anglais, David Cameron, a présenté ses excuses officielles à l'Irlande du Nord.

Evidemment, ces excuses n'ont pas ramené à la vie les 14 victimes du Bloody Sunday, parmi lesquelles six mineurs de 17 ans venus là davantage pour chahuter autour du cortège de manifestants qu'autre chose. Mais elles auront tout de même officialisé l'innocence d'un peuple injustement pris en otage par la haine et l'obscurantisme, comme l'aura ensuite été à son tour, dans une moindre mesure, le XV d'Irlande.

A ce jour, ce dernier n'a en revanche toujours pas été réhabilité, moralement ou sportivement, pour avoir été privé de ce qui aurait pu être sa plus glorieuse campagne. Face à l'horreur vécue par ailleurs, on conviendra toutefois que cela reste un simple détail de cette sombre histoire.

Le vieux et vénérable Lansdowne Road aurait-il connu le Grand Chelem en 1972 sans le "Bloody Sunday" ?

Le vieux et vénérable Lansdowne Road aurait-il connu le Grand Chelem en 1972 sans le "Bloody Sunday" ?Getty Images

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