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De "La Guerre" au "Crunch" : France - Angleterre, l'indispensable rivalité

De "La Guerre" au "Crunch" : France - Angleterre, l'indispensable rivalité

Le 09/03/2021 à 00:21Mis à jour Le 09/03/2021 à 13:51

LES GRANDS RECITS – Il y a bien longtemps que Français et Anglais ont cessé de se faire la guerre. Mais la rivalité historique des voisins de la Manche, si proches et si différents, a trouvé un prolongement sportif à travers le rugby. Cette "Guerre" de désormais plus de cent ans est une des plus exacerbées que l'on puisse imaginer. Pas toujours belle à voir, mais toujours savoureuse à vivre.

Once more unto the breach, dear friends, once more.
Or close the wall up with our English dead !
In peace there's nothing so becomes a man As modest stillness and humility :
But when the blast of war blows in our ears,

Then imitate the action of the tiger,
Stiffen the sinews, summon up the blood,
Disguise fair nature with hard-favoured rage,
Then lend the eye a terrible aspect. *

Dans le car qui mène le XV de la Rose du Petersham Hotel jusqu'à Twickenham ce 16 mars 1991, la sono crache aussi fort qu'elle le peut le fameux monologue du Henri V de William Shakespeare, dont vous trouvez ici la partie initiale. La voix est celle de Kenneth Brannagh, l'extrait provient de son adaptation cinématographique, tournée deux ans plus tôt, de la pièce du plus célèbre dramaturge anglais.

C'est Will Carling, le capitaine, qui a eu l'idée de l'utiliser pour galvaniser son équipe. Brian Moore, larmes le long des joues, n'en perd pas une miette. Au siècle suivant, le talonneur en avait encore la chair de poule en racontant la scène au quotidien The Independent : "C'était incroyablement émouvant et ce moment s'est figé dans ma mémoire. Je me souviens exactement où j'étais assis, je me souviens de tout. Ce monologue a eu le pouvoir sur moi qu'ont certaines chansons qui vous marquent. En les réécoutant, ou juste en y pensant, elles recréent un souvenir, pas seulement de manière purement factuelle, mais aussi sensorielle. Elle évoque des odeurs, des goûts. C'était ça, ce moment."

Henri V est le souverain vainqueur de la Bataille d'Azincourt, en octobre 1415, au cœur de la guerre de Cent Ans, une des plus glorieuses victoires anglaises sur l'ennemi français. Les mots que lui prêtent Shakespeare dans cette célèbre tirade s'y réfèrent. Oui, avant d'affronter les Bleus du rugby français, c'est bien l'esprit d'Azincourt, vieux de plus de cinq siècles et demi, que Will Carling convoquait.

Le champ lexical ne trompe pas

Ce n'est pas un hasard. Pas plus que la façon dont Brian Moore définissait chaque rendez-vous avec le XV tricolore. Pour lui, ce n'était pas le "Crunch", mais "La Guerre". En français dans le texte, s'il vous plait. Une guerre devenue métaphorique, mais le champ lexical ne trompe pas. "Les troupes". "L'ennemi". "Faire parler la poudre". Jusqu'au surnom de certains acteurs majeurs. Ainsi Benoît Dauga, rebaptisé par le journaliste de L'Equipe Denis Lalanne "Le Grand Ferré", ce paysan picard qui, en 1358, armé de sa seule hache et de sa force prodigieuse, décima près d'une centaine d'Anglais à lui seul. Dit-on. L'affrontement à 15 contre 15 porte donc en lui les stigmates de siècles d'une histoire commune et longtemps belliqueuse, qu'il le veuille ou non. Et il le veut plutôt, surtout du côté anglais.

Imanol Harinordoquy et Thierry Dusautoir s'occupent du cas de Phil Dawson, mal en point lors du Crunch de 2012 au Stade de France.

Imanol Harinordoquy et Thierry Dusautoir s'occupent du cas de Phil Dawson, mal en point lors du Crunch de 2012 au Stade de France.Getty Images

"Ils sont férus de ce type de répliques historiques, de choses qui peuvent les aider à se motiver", nous explique Olivier Magne, le troisième ligne aux 90 capes bleues. Une sorte de Lettre de Guy Môquet avant l'heure, la réussite en plus. "Ils le font intelligemment, ça les porte, ça ne les inhibe pas. Ils ont du recul par rapport à ça, ils sont moins dans l'affectif que nous on peut l'être, sourit Magne. Nous, on va se mettre dans un état second, eux vont garder une forme de placidité. En équipe de France, j'ai parfois vu des joueurs à côté de la plaque parce qu'ils étaient complétement emportés par l'émotion. C'est très rare chez les Anglais."

Chacun sa méthode. Peu importe. La forme peut varier, le fond est commun : de chaque côté de la Manche, une envie irrépressible de gagner. "Quand tu arrivais en équipe de France, témoigne l'ex-pilier bleu Christian Califano, c'est le match dont tout le monde te parlait avant le Tournoi. Celui où tu devais montrer ce que tu valais vraiment." "Les battre, ce sera toujours spécial, parce qu'au-delà du rugby, il y a une question culturelle et historique", renchérit Olivier Magne. Tous les joueurs français et anglais, d'aujourd'hui ou de naguère, vous le diront : c'est LE match à ne pas perdre. Et ça dure depuis plus d'un siècle. Depuis le 22 mars 1906, exactement.

Tournoi 2020 : George Kruis au combat face à Anthony Bouthier

Tournoi 2020 : George Kruis au combat face à Anthony BouthierGetty Images

L'arrogance anglaise, cliché au cuir épais

Ce jour-là, l'Angleterre débarque à Paris. Le Parc des Princes, balayé par un vent glacial et sous une température inférieure à zéro degré, voit les Français s'incliner 35 à 8 devant 6000 spectateurs. Ce n'est pas encore le Tournoi des V Nations, auquel le XV de France ne sera convié qu'en 1910, lorsque l'Ecosse, dernière réfractaire à l'intégration française, s'accordera enfin avec ses sœurs britanniques sur ce point.

Le premier des 107 duels franco-anglais de l'Ovalie est joyeusement foutraque, les pionniers français n'ayant encore qu'une idée imprécise des règles exactes observées par les Anglais. Reste que l'histoire est en marche. Elle ne se mettra en pause qu'en trois occasions. Lors des deux Guerres mondiales, où Français et Anglais, loin des joutes passées, seront alliés, et dans les années 30, pendant lesquelles l'équipe de France est exclue du Tournoi.

Se sont-ils toujours détestés ? Chamaillés, au moins, oui. Dès le tout premier match, où les Français ont, malgré la lourdeur du score, vaillamment défendu leurs couleurs, le secrétaire de la Fédération anglaise, Rowland Hill, ironise : "Je suis étonné que les Français jouent si bien à un jeu si compliqué". Première d'une interminable série de piques. Ici, la joute est aussi verbale, avant et après celle du pré. Et parfois tout aussi violente. Première marque aussi de ce qui, vu de France, définit le rugby anglais : son insupportable suffisance.

L'arrogance anglaise est un cliché au cuir épais. Il traverse les époques et, encore aujourd'hui, a de beaux jours devant lui. Le rival français ne manque jamais une occasion de le souligner. En 2003, le jeune Imanol Harinodoquy avait jeté de l'essence dans la cheminée avant le Tournoi. Sans prendre de pincettes : "En ce qui concerne les Anglais, j'ai décidé d'adopter la même attitude qu'eux : je les méprise autant qu'ils méprisent les autres. Ils regardent tout le monde de haut, et j'ai ressenti ça dès les sélections de jeunes. Dans un match chez les -21, j'avais trouvé l'attitude des joueurs et du public intolérable. Ils sont tellement chauvins et arrogants."

Demi-finale de la Coupe du monde 2003 : Ben Kay fait "un gros calin" à Imanol Harinordoquy.

Demi-finale de la Coupe du monde 2003 : Ben Kay fait "un gros calin" à Imanol Harinordoquy.Getty Images

" Les Anglais n'aiment pas perdre, mais ils savent perdre. Nous, on n'aime pas perdre, et on ne sait pas perdre."

Pour trouver un avocat à Will Carling, on peut se tourner vers... un Français. Jean-Baptiste Lafond. L'ancien arrière du Racing a connu cette période. "Le 'Sorry, good game' il existait même quand ils perdaient, assure "Jean-Ba". C'est vrai qu'à l'époque, ils gagnaient beaucoup, donc c'était facile pour eux de le dire. Mais il existait même quand ils perdaient. Il n'y avait pas 'Sorry', mais 'Good game', oui."

Lafond va plus loin : pour lui, l'arrogance anglaise repose sur un malentendu. "J'ai toujours apprécié l'esprit anglais, avoue-t-il. On joue au golf la veille, on ne se prend pas la tête. Puis le coup de sifflet arrive et là, ils s'investissent à fond. Il y a une espèce de décontraction sérieuse chez les Anglais qu'il n'y a pas chez nous. Nous, on est des sanguins, on s'énerve plus. Ce n'est pas pareil." Ce qui le pousse même à dire : "Les Anglais n'aiment pas perdre, mais ils savent perdre. Nous, on n'aime pas perdre, et on ne sait pas perdre."

Vidéo - "Les Anglais n'aiment pas perdre mais ils savent perdre"

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Le fameux fair-play anglais serait donc moins une fumisterie que son arrogance ? Une autre légende prétend pourtant que l'Anglais fait preuve de noblesse surtout quand il gagne. Ce qu'Antoine Blondin avait rebaptisé "Le fer dans la plaie". "J'ai un souvenir qui me vient à l'esprit, insiste pourtant Jean-Baptiste Lafond. En 2003, l'Angleterre est championne du monde. L'année d'après, elle perd à Twickenham contre l'Irlande et là, je me souviendrai toujours de ce qu'ont fait les joueurs anglais : une haie d'honneur. Et ils applaudissent. Quand tu es champion du monde, et que tu perds chez toi comme ça, il faut le faire. Nous, on n'en serait pas capables."

"C'est vrai, Ils savent perdre, confirme d'ailleurs Olivier Magne. Même dans la défaite, ils restent fiers. On sent qu'ils arrivent à la percevoir comme un apprentissage, comme une façon de basculer sur le prochain défi. Chez eux, la défaite n'est pas aussi dramatique que chez nous, latins. Chez nous, c'est tout de suite le drame. Tout est plus excessif dans la victoire comme dans la défaite." "Au fond, poursuit 'Charly', ce qu'on qualifie d'arrogance, c'est tout simplement de la fierté, un refus de subir sur le plan psychologique et encore moins physique. C'est dans leur ADN, dans leur histoire, celle d'un peuple qui a longtemps dominé le monde."

Entre Français et Anglais, toujours une bataille de chaque instant. Notamment devant...

Entre Français et Anglais, toujours une bataille de chaque instant. Notamment devant...Getty Images

Une façon d'être qui tient peut-être aussi à la position unique du rugby anglais dans le paysage européen, par nature "ennemi public numéro un" de tout le monde. Des Français, bien sûr, mais peut-être plus encore de ses voisins britanniques. "La première fois que je suis monté dans un taxi à Londres, raconte Magne, le chauffeur était irlandais. Il m'a dit 'Moi, il y a trois équipes que je soutiens : l'Irlande, en premier. La France, ensuite, parce que je suis fan du french flair. Et la troisième, c'est celle qui joue contre l'Angleterre !' Voilà, ça résume bien le truc."

Brian Moore : "Je dois vous faire un aveu : J'avais peur des Français"

A la préhistoire du "Crunch", que personne ne nommait alors de la sorte, le XV d'Angleterre a eu de bonnes raisons de toiser son voisin d'outre-Manche. Vingt ans après le match inaugural de 1906, la France n'avait toujours pas signé le moindre succès. Tout juste un match nul, héroïque, à Twickenham, en 1922 (11-11). Ce jour-là, à l'aile, un jeune homme de 19 ans connait sa première et unique sélection en équipe de France. Surnommé "La Joconde", il s'appelle André Lafond. Le grand-père de Jean-Baptiste.

Il faut attendre 1927 pour assister à la première victoire française, 3-0, à Colombes. Près d'un siècle plus tard, l'Angleterre mène toujours la danse dans les confrontations directes : 59 victoires, pour 41 succès français et 7 nuls. Mais si l'on retranche les deux premières décennies à sens unique, le bilan entre les deux rivaux est presque à l'équilibre.

Au gré des époques et des générations, le XV de France alternera pages glorieuses et séries noires, victoires historiques et bouillons inoubliables, ses Austerlitz et ses Trafalgar. Dans la boue et le brouillard, le tout premier succès à Twickenham, en 1951, avec à la baguette Jean Prat, que les Anglais admiraient tant et surnommaient "Monsieur Rugby", reste un de plus marquants. La défaite de 2015 à Londres, avec un record de points encaissés (55), s'inscrit dans la seconde catégorie.

24 février 1951. Des trombes d'eau. De la boue. Du brouillard. Mais une victoire de légende pour le XV de France, la toute première à Twickenham.

24 février 1951. Des trombes d'eau. De la boue. Du brouillard. Mais une victoire de légende pour le XV de France, la toute première à Twickenham.Getty Images

La rivalité, elle, est montée crescendo. Elle prend une ampleur nouvelle dans les années 50 et 60, où les deux nations sont épaule contre épaule : dix victoires chacune. C'est au cœur de cette période que l'équipe de France prend de l'épaisseur, avec ses premiers triomphes solitaires dans le Tournoi : cinq, entre 1959 et 1968, dont un Grand Chelem. L'élève français a, pour de bon, achevé son apprentissage de ce jeu britannique dont il maîtrise désormais toutes les subtilités, tout en y apportant sa propre patte, celle que les Anglais ne cessent de nous envier.

"Ce qu'il faut bien comprendre, insiste ainsi Olivier Magne, c'est qu'ils nous admirent. Ils aiment le jeu français. Ils aiment notre mode de vie notre façon d'être." Si le "french flair" s'est perdu en route au XXIe siècle, l'image d'Epinal demeure. Magne, encore : "Ils nous enviaient notre liberté dans le jeu, libre de tout calcul. Notre capacité à déjouer régulièrement tous les pronostics les fascine. Ils étaient assez admiratifs de notre façon d'exister dans les pires moments."

Pour cette raison, la supposée arrogance anglaise s'est toujours doublée d'une appréhension, quand elle n'en est pas la source. Y compris au plus fort de sa domination, comme au début des années 90. Malgré ses huit succès consécutifs, série inédite depuis le début du XXe siècle, même les ténors anglais redoutaient ces Bleus comme la peste. Ils ne l'avouaient pas à l'époque, ils l'ont confessé depuis. "Je dois vous faire un aveu, écrivait Brian Moore en 2003 dans les colonnes du Guardian. J'avais peur des Français. Leur agressivité ou leur violence ne m'inquiétaient pas. Leur créativité avec le ballon en mains, oui."

Brian Moore, au centre de la première ligne anglaise, face à l'équipe de France en 1995.

Brian Moore, au centre de la première ligne anglaise, face à l'équipe de France en 1995.Getty Images

La Horde Sauvage

Si Moore mentionnait la violence, ce n'est pas pour rien. C'est notre arrogance à nous. Le cliché accolé au rugby français. Le côté obscur de la force tricolore, le revers sombre de la médaille du french flair. Si les Français ont été éjectés du Tournoi pendant les années 30, c'est en raison de leur violence. Depuis, à intervalles réguliers, l'accusation refait surface.

Comme avant le match du Tournoi 1977. Une campagne de presse d'une rare violence jaillit dans les tabloïds anglais. Les Bleus sont rebaptisés "La Horde Sauvage". "Set that Bastiat", "Descendez ce Bastiat" clame même un quotidien en Une. Les jours précédant la rencontre à Twickenham, les télés anglaises passent en boucle la cravate du flanker dacquois sur un Gallois deux semaines plus tôt au Parc. A la sortie du tunnel de Twickenham, la bande à Jacques Fouroux est accueillie par une pluie de crachats.

Soudés comme jamais, les Bleus s'imposent sur un score d'un autre temps, 4-3. L'essai non transformé du Narbonnais François Sangalli suffit à leur bonheur. Le naufrage au pied du buteur Alastair Highnell, qui manque six pénalités en 80 minutes, fait le reste. C'est le triomphe de la solidarité où, comme le dira joliment le deuxième ligne de l'USAP, Jean-François Imbernon, un des "Barbares" ciblé par la presse anglaise : "Peut-être qu'on n'était pas les meilleurs, mais ensemble on était les plus forts." Le match, plus proche de la guerre de tranchées que de l'envolée lyrique, reste un des plus "sauvages" entre les deux équipes. "C'était une boucherie, ira jusqu'à dire Imbernon. Avec les règles et les caméras d'aujourd'hui, peut-être qu'on aurait fini à trois contre trois devant..."

Mais c'est dans l'ère moderne que l'antagonisme rugbystique franco-anglais atteint son paroxysme. Au carrefour des années 80 et 90, à l'aube de la professionnalisation, le XV de la Rose, longtemps moribond, presque ridicule certaines années, sort de sa torpeur. La France, référence européenne des années 80, est une cible. Un drame shakespearien en trois actes va se nouer. En l'espace de onze mois et trois matches, tout va changer. Sportivement, l'Angleterre reprend la main. Médiatiquement, la caisse de résonnance atteint une autre dimension.

Acte I : Twickenham, mars 1991

Les Anglais n'ont plus remporté le Tournoi depuis onze ans. En réalité, depuis plus de trente-cinq ans, ils n'ont été sacrés qu'une seule fois. Mais le géant se réveille. Son paquet d'avants, monstrueux, intimide. Jason Leonard, le pilier. Brian Moore au talon. La deuxième ligne Ackford - Dooley. La troisième, tout aussi impressionnante, avec Peter Winterbottom, Richard Teague ou Dean Richards.

Surtout, grande nouveauté, l'Angleterre possède aussi du talent derrière. Rory Underwood. Rob Andrew. Jeremy Guscott et Will Carling, la paire de centres. "Guscott et Carling ont apporté de la créativité, Guscott surtout, juge Lafond. Il avait cette élasticité, cette souplesse, qui tranchait avec les centres anglais d'avant, qui était un peu rustiques. Avec un centre comme ça, ils se sont permis des choses qu'ils ne pouvaient pas faire avant, y compris attaquer contre nous."

Jeremy Guscott et Will Carling, la paire de centres qui a changé la vie des lignes arrières anglaises.

Jeremy Guscott et Will Carling, la paire de centres qui a changé la vie des lignes arrières anglaises.Getty Images

Après deux années de montée en puissance, l'Angleterre est prête. Ce match du 15 mars 1991 est peut-être le plus esthétique des Angleterre-France. Les Tricolores vont le perdre, 21-19, mais trente ans plus tard, plus que le score, le vainqueur ou le vaincu, subsiste une action sublime, incarnation ultime de la marque déposée du jeu français qui ne ressemble à aucun autre. C'est le fameux "'essai du siècle" comme le nommera la presse britannique, inscrit par Philippe Saint-André. Une séquence de 103 mètres, initiée depuis son propre en-but par Serge Blanco, au point de surprendre la réalisation de la télé anglaise.

L'homme clé de cette séquence hors normes, c'est Didier Cambérabéro. Un coup de pied à suivre le long de la ligne de touche pour... lui-même, puis un second coup de pied, de recentrage cette fois, en forme de passe décisive. Sur les 22 mètres, Philippe Saint-André ramasse le ballon et va aplatir entre les poteaux. Du grand art. Du pur génie français. Jean-Baptiste Lafond, impliqué sur l'action même s'il ironise sur son rôle mineur ("J'ai dû toucher le ballon un millième de seconde"), n'affectionne guère cette notion d'essai du siècle, qu'il trouve exagérée, presque prétentieuse. Mais il aime son esprit, celui de la liberté : "On parle beaucoup actuellement de la programmation des actions, du GPS. Là, on est dans l'improvisation parfaite."

Acte II : Parc des Princes, octobre 1991

Coupe du monde, quart de finale. Les frères ennemis ont rendez-vous. Les Bleus ont l'avantage du terrain, mais ils ne sont pas prêts à affronter ce qui les guette. "Un des matches les plus violents de toute ma carrière", dira Will Carling. "Pour tout un tas de raisons, l'intensité de ce match a dépassé tout ce que j'ai pu connaitre par ailleurs, confirmait Brian Moore en 2003. Il y avait une atmosphère unique. Tous ceux qui étaient au Parc des Princes ce jour-là, et j'ai dû croiser au moins 200 000 personnes qui m'ont assuré qu'elles y étaient, vous diront que c'était différent."

Les Anglais ont prévu un plan anti-Blanco. Ou plutôt un "contrat", selon la version française. "Serge s'est fait assassiner sur une ou deux actions, tranche Jean-Baptiste Lafond, auteur lors de cet après-midi d'automne fraiche mais ensoleillée du seul essai tricolore, celui de l'espoir, en seconde période. Je ne sais pas s'il y avait un contrat mais, ce qui est sûr, c'est que s'il y avait eu la vidéo, il y aurait eu quelques cartons jaunes distribués. Il s'est fait charger sur une ou deux chandelles en début de match. Il s'est fait piétiner."

Serge Blanco lors de France - Angleterre : 1/4 de finale Coupe du monde 1991

Serge Blanco lors de France - Angleterre : 1/4 de finale Coupe du monde 1991Getty Images

David Bishop, l'arbitre néo-zélandais, se contentera d'une gentillette remontrance sur le premier coup de semonce anglais. C'était fini. "Quand Bishop m'a appelé après la charge à retardement de Heslop sur Blanco, a raconté Carling l'an dernier, j'ai regardé les Français. Ils tremblaient. Alors le message que j'ai envoyé à l'équipe en reprenant ma place, c'était 'On continue comme ça'."

Avant qu'un essai anglais ne règle l'affaire en toute fin de match (19-10), la rencontre avait tenu sur un fil. Il a cassé côté français. "Ce quart de finale, reprend Lafond, on le perd de peu mais on le perd logiquement." Ils l'avaient même peut-être perdu avant, à l'en croire : "On avait eu une poule très facile, avec la Roumanie, les Fidji et le Canada. On est passé de cols de troisième catégorie à l'Everest. Puis après le Canada, on a fait une énorme soirée dans un bar qui s'appelle le Saint-Barth, à Agen. On s'est défoncé, c'était n'importe quoi."

Pour le rugby français, cet échec à domicile face au grand rival historique a valeur de traumatisme, assorti d'une grande tristesse : c'est le tout dernier match de Serge Blanco sous le maillot frappé du coq. "C'est un souvenir atroce pour moi, conclut Lafond. Je me souviens que le soir, j'avais pris une grosse charge. C'était triste. Mais ce qui est encore plus triste, c'est ce qui a suivi, l'année d'après, en 1992."

Acte III : Parc des Princes, février 1992

A la pause, les Bleus sont déjà loin. 15-4. Victime d'une commotion, le capitaine tricolore Philippe Sella doit sortir à la reprise. Ce dont il témoigne ensuite relève de la quatrième dimension rugbystique :

"Pour la deuxième fois de ma carrière, je me retrouve à sortir en deuxième mi-temps et je suis seul dans les vestiaires. Après quelques minutes, j'entends du bruit et je vois Lascubé qui rentre. Je lui demande si c'est fini, il me répond qu'il s'est fait virer. Puis il y a de nouveau du bruit et Moscato rentre. 'Alors c'est terminé ? C'est combien le score ?'. Il me répond qu'il s'est fait virer. J'avais l'impression d'être dans un autre monde".

1992, le cauchemar du XV de France : une large défaite au Parc et deux epulsions, dont celle de Vincent Moscato, à droite ici.

1992, le cauchemar du XV de France : une large défaite au Parc et deux epulsions, dont celle de Vincent Moscato, à droite ici.AFP

Bilan de la journée, une raclée, 31-13 (les Anglais dépassent la barre des trente points à Paris pour la première fois depuis 1914) et les deux premières (et dernières à ce jour) expulsions dans un match entre les deux équipes. Suspendus 28 mois, Vincent Moscato et Grégoire Lascubé ne remettront jamais les pieds en équipe de France.

Le malheureux Moscato qui, en prime, ne passera pas inaperçu lors du traditionnel banquet d'après-match. La faute à Jean-Baptiste Lafond, qui raconte :

"Une semaine avant le match, on reçoit la convocation pour le repas. Dans le Tournoi, on avait l'habitude de porter un smoking noir. Je dis à Vincent Moscato 'On va commander deux smokings blancs, il n'y a pas eu de consignes sur les couleurs'. On les louait à l'époque. Je me disais : 'C'est la revanche, on ne perdra pas deux fois de suite au Parc'. On prend trente points. Vincent se fait expulser, moi je ne fais pas un très bon match. Et là, il faut sortir de la chambre avec le smoking pour aller au banquet. Il y a à peu près 60 smokings noirs et nous, avec Vincent, on arrive dans l'escalier en smoking blanc. Fallait y aller, on ne s'est pas échappés. Un smoking blanc, comment dire, ça se voit. Beaucoup. Vincent a encore la photo je crois, il faudrait lui demander. C'est un énorme souvenir, une belle anecdote."

Au-delà de ce sourire, le XV tricolore a touché le fond et la forme laisse un goût amer. "C'est la seule fois dans un match international où mon principal souci a été de m'assurer que je ne m'étais pas mis dans une position où j'étais sans défense", expliquera Brian Moore.

Vidéo - 1992 : Quand Lafond et Moscato se sont retrouvés en... smoking blanc

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Le Crunch, du marketing ?

Ce sinistre triptyque constitue sans doute la parenthèse la plus sombre pour les Bleus dans leur relation au XV anglais. Il y aura d'autres crève-cœurs, à commencer par les deux demi-finales de Coupe du monde perdues en 2003 et 2007, et quelques revanches savoureuses, à l'image du succès miraculeux à Twickenham en 1997. Pour la première fois depuis dix ans, la France s'impose à Londres et signe le Grand Chelem. Le retour à une certaine forme d'équilibre.

Reste que ce début des années 90 aura incontestablement marqué le paroxysme de la détestation entre les deux équipes en même temps que l'ancrage de ce duel en tant que choc incontournable du rugby européen et même planétaire. Les France-Angleterre vont ainsi entrer dans l'ère du "Crunch", expression utilisée dès le début des années 80 par une partie de la presse anglaise, mais qui ne prendra son caractère, sinon officiel, au moins unanime, que dans les années 90, comme pour mieux "commercialiser" ce duel si bankable médiatiquement.

"C'est du marketing, peste Brian Moore. Je n'ai jamais aimé ce terme. Pour moi, ça reste 'La Guerre'". Un sentiment assez largement partagé des deux côtés du Channel. "Je n'ai jamais compris cette histoire de Crunch, avoue JB Lafond. C'est comme le Pilou Pilou à Toulon. Quand j'allais jouer à Toulon, je n'ai jamais entendu le Pilou Pilou. Bon, ça fait partie du marketing."

Toute la tension du "Crunch", ici en 2012, entre Aurélien Rougerie et Tom Croft.

Toute la tension du "Crunch", ici en 2012, entre Aurélien Rougerie et Tom Croft.Getty Images

Via sa mue vers le professionnalisme, le rugby a opéré sa révolution en un quart de siècle à peine et la dualité franco-anglaise n'y a pas échappé. De façon indirecte, elle a même été grandement impactée par ces mutations. Les joueurs ont appris à se connaitre, à s'apprécier. Parfois à s'aimer. Loin des regards froids d'il y a trente ans. "A l'époque, rappelait Brian Moore, nous n'échangions pas trois mots entre nous, même après les matches. Les Français ne parlaient pas un mot d'anglais. Quant à nous, certains avaient déjà du mal à parler correctement anglais. Alors, le français..."

Jusqu'ici, on s'appréciait sans vraiment se le dire. L'intensité de l'antagonisme n'autorisait pas ce type de confidences. Une fois les crampons raccrochés, c'est différent. "Est-ce que c'était vraiment violent quand j'étais joueur ?, interroge Moore. Peut-être, oui. Mais avec cette réserve importante : on ne génère une passion aussi exacerbée que pour quelque chose que l'on respecte, voire que l'on aime. C'est sans doute pour ça que je passe presque toutes mes vacances à Chamonix."

Angeterre - France en rugby : 115 ans de rivalité.

Angeterre - France en rugby : 115 ans de rivalité.Getty Images

" Aujourd'hui, il y a des liens d'amitiés fortes entre certains joueurs français et anglais"

Comme beaucoup, Olivier Magne, qui a achevé sa carrière en Angleterre aux London Irish, n'a réalisé que sur le tard à quel point les Anglais, loin du mépris souvent dénoncé, nourrissaient un grand respect pour le rugby français. "Je ne percevais pas forcément le regard qu'ils avaient sur nous, nous dit-il. Moi, par exemple, j'ai découvert qu'ils suivaient ma carrière de près. Ils savaient tout de moi."

En 2005, Martin Johnson, capitaine de l'équipe championne du monde 2003, prend sa retraite. Un jubilé est organisé à Twickenham en l'honneur du deuxième ligne. Olivier Magne est de la partie : "C'était l'équipe de Martin Johnson contre celle de Jonah Lomu. Et Johnson m'a demandé de faire partie de son équipe. J'ai joué dans l'équipe de Martin, le capitaine des champions du monde, devant 60 000 spectateurs. Là, j'ai pris toute la mesure. J'ai rencontré un homme dont on voyait les qualités qui l'ont amené à être un capitaine champion du monde. Être invité par Martin, c'était exceptionnel, c'était la plus belle des reconnaissances. Ça m'a beaucoup touché. "

Le brassage culturel a modifié la vision réciproque de "l'ennemi". De grandes figures françaises sont allées jouer dans le championnat anglais, de Laurent Cabannes, pionnier dès le milieu des années 90, à Olivier Magne, en passant par Abdel Benazzi, Philippe Sella, Thierry Lacroix, Philippe Saint-André ou Raphaël Ibanez. Dans le sens inverse, l'exode a été plus massif encore et n'a cessé de s'accentuer à mesure que le riche et puissant Top 14 se développait. Jonny Wikinson, le plus Toulonnais de tous les Anglais, en est un exemple parmi tant d'autres.

Le rugby de clubs a modifié au plan humain le rapport entre Français et Anglais, à l'image de Jonny Wilkinson, devenu une idole à Toulon.

Le rugby de clubs a modifié au plan humain le rapport entre Français et Anglais, à l'image de Jonny Wilkinson, devenu une idole à Toulon.Getty Images

La gigantesque incompréhension mutuelle a laissé place à la découverte, atténuant peu à peu les clichés de part et d'autre. "Ce qui nous séparait, avant, c'était le fait de ne pas échanger régulièrement, note encore Olivier Magne. Aujourd'hui, il y a des liens d'amitié forts entre certains joueurs français et anglais. Tout le monde se comprend beaucoup mieux et, oui, je pense que ça a atténué la rivalité entre les deux nations."

L'histoire sans fin

Alors, tant pis si quelques mythes s'écroulent ou s'effritent, à commencer par celui de l'arrogance anglaise. Tant pis si les coups tordus se font un peu plus rares, comme celui que nous confesse Christian Califano, pas plus fier que ça d'avoir fait un croche-patte au talonneur anglais dans le couloir du Stade de France avant de rentrer sur le terrain. La rivalité, elle, demeure. Vivace. Indispensable même. Français et Anglais n'ont plus nécessairement besoin de se détester pour adorer s'affronter.

Pour les Bleus, aller défier l'équipe de la Rose dans son antre reste le plus excitant des challenges. Parce que c'est l'Angleterre. Et parce que c'est Twickenham. "Twickenham, c'est toujours magique, souffle Lafond. C'est bateau ce que je dis, mais c'est la vérité. Déjà, il y a un truc unique là-bas, c'est les baignoires, avec l'énorme savon de Marseille qui vous attend à la fin du match. 10 centimètres d'eau bouillante. Malheureusement, il n'y a que quatre baignoires, donc c'est la guerre. Puis la pelouse est fantastique. Il y a un couloir avec beaucoup de photos. Oui, c'est magique."

Alors que le 108e "Crunch", ou appelez-le comme vous voudrez, se profile samedi à Twickenham, la saveur de la victoire sera intacte. Surtout si elle est française, puisque les Bleus n'ont plus gagné dans ce temple du rugby depuis 2007. Une disette jamais vue depuis l'avant-Guerre. Le prochain XV de France qui quittera Twickenham en vainqueur marquera donc l'histoire. Une histoire évolutive. Mais sans fin.

Le Stade de Twickenham, temple du rugby anglais. Et même un peu plus.

Le Stade de Twickenham, temple du rugby anglais. Et même un peu plus.Icon Sport

* Encore une fois sur la brèche, chers amis, encore une fois.
Ou bien il faudra enclore le rempart avec des morts anglais.
En temps de paix, rien ne convient mieux à l'homme que le calme humble et modeste :
Mais quand retentissent à nos oreilles les rafales de la guerre,
Alors, imitez les mouvements du tigre,
Durcissez vos tendons, mobilisez votre sang,
Déguisez votre bonne nature d'une fureur extrême,
Donnez à votre œil un aspect terrifiant.

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