Villepreux se souvient

Villepreux se souvient
Par Rugbyrama

Le 30/10/2009 à 17:50Mis à jour

Pierre Villepreux nous livre cette fois une analyse plus technique sur la magnifique performance des Bleus face aux All Blacks en 1999 (43-31). Une implication de tous les instants, un peu de chance et du flair... Voilà, selon l'entraîneur du XV de France de l'époque, les ingrédients de cet exploit.

"10 ans après, je n'ai toujours pas visionné ce match. J'ai préféré conserver en mémoire ce qui m'avait séduit et donc ne pas entrer dans une analyse où les chiffres transforment le match en un objet contrôlable. Quand les sciences se mêlent à la performance, on la banalise. On perd la lucidité indispensable pour analyser l'essentiel. On tue l'émotion et le joueur est considéré comme une mécanique qu'il s'agit de faire fonctionner pour que la réussite soit au rendez vous. La performance est dans mon esprit bien davantage à considérer comme une réalité qu'il faut apprécier dans sa globalité. Il ne s'agit de la découper sous peine de la transformer, de perdre le fil rouge de toutes les ressources tant tactiques, techniques que mentales et physiques qu'il faut à une équipe pour gagner un match supposé "ingagnable".

Quand le petit terrasse le gros, que le présumé meilleur tombe devant le moins bon, on satisfait toujours le public, surtout quand il est majoritairement neutre comme l'était celui de Twickenham et donc venu sans état d'âme ni dispositions d'esprit particulières pour une équipe ou une autre. Convoqué pour le spectacle, le public ne fut pas déçu et il eut sa part dans le résultat final d'une part par son soutien aux tricolores et en fustigeant à la mi-temps la prestation de monsieur Flemming, l'arbitre Ecossais, jugé trop défavorable compte tenu de la qualité du jeu français. Sa façon d'arbitrer fut différente en deuxième mi-temps et ne pénalisa plus abusivement le jeu des tricolores.

Même si le score était favorable pour les Blacks, la prestation française en première mi temps avait captivé les spectateurs. L'essai de Lamaison représentatif du style made in France donc hors norme et pas reproductible dans la culture du jeu british enthousiasma les gradins et conditionna leur soutien pour le reste du match. Cet essai fut déterminant dans ce match, mais comme tout œuvre elle aurait pu s'effacer dès qu'elle s'est produite et ne pas produire d'effet bénéfique. Dire qu'il transcenda les Français, non, mais il leur apporta ce surplus de confiance dans le choix du jeu le plus adapté pour pouvoir rivaliser avec leur adversaire et de ne pas mentalement être des faire-valoir.

Proposer le seul défi physique pour battre les néo Zélandais aurait été sans avenir, en revanche les provoquer ballon en main en jouant sur les faiblesses de leur distribution défensive constatées dans d'autres matchs paraissait être la ligne globalement stratégique à suivre. Les attaquer dans les petits cotés qu'ils négligeaient quelquefois d'investir défensivement et jouer un jeu au pied de récupération sur les situations "en barrage" où ils investissaient pratiquement tout le collectif était des options qu'il fallait saisir chaque fois que cela se présentait. Ces situations étaient de fait relativement aisées à lire, il suffisait d'oser les jouer quand elles se présentaient. L'essai de Lamaison en première mi-temps et celui de Dourthe en deuxième en sont de fait la bonne illustration.

Revenons à ce premier essai (bien connu puisque diffusé de nombreuses fois) naît d'un coup long coup de pied de Martens avec Lamaison à la relance replié dans ses 22m qui se finira 90 m plus loin par l'essai de ce même Lamaison. Cette phase illustre l'efficacité d'un jeu joué avec justesse par tous les différents acteurs (avec flair disent les Anglais) comme sont capables de le faire les Français. D'abord les différents porteurs de balle. Lamaison au départ - Benazzi grâce à une libération de balle au contact ultra rapide - Dominici par sa capacité à la fois à entrer par les portes plutôt que d'affronter les murs et à chalouper vers l'en but adverse en larguant les uns après les autres les opposants - Dourthe qui, promu ½ de mêlée pour l'occasion sur le ruck concédé par Dominici près de la ligne de but adverse, choisit d'aller jouer, encore et enfin avec Lamaison replacé avec pertinence là où les noirs n'ont pas eu le temps de se replacer, là il y avait peu de défenseurs en tout cas en moindre nombre et peu organisés pour intervenir avec efficacité.

Un essai qui n'a de chance de se réaliser que si les non porteurs de balle savent se rendre utiles dans le jeu sans ballon afin que le mouvement ne cesse d'avancer. Grâce à l'intelligence des choix successifs le collectif su préserver, tout au long de la phase de jeu, à la fois le déséquilibre dans la défense et créer ainsi un maximum d'incertitude dans la défense adverse. Un essai qui confirme aussi, s'il en était besoin, l'importance de la dimension perceptive et décisionnelle dans la performance d'un collectif. Mais cet essai était bien la conséquence de la volonté d'entreprendre des Bleus à l'image de Magne qui plusieurs fois et de très loin déstabilisa la défense adverse et contribua grandement à démystifier la force des All-Black. Une équipe a toujours besoin de ce genre de joueur qui préfère et ose engager le défi par le jeu à la main, là où beaucoup d'autres auraient choisi des options de sécurité. L'effet majorant sur la confiance des uns et des autres n'est pas certes évaluable mais débarrasse le collectif de préjugés tactiques réduisant les initiatives.

L'autre moment fort résida dans l'exploitation parfaite d'une séquence de combat entre avants, largement dominée par les Bleus. Contraignant les "tout noirs" à protéger leur ligne de but à la fois sur la balle et sur la largeur, le jeu au pied dans l'en but déserté par la défense par l'incontournable Lamaison fut parfaitement exploité par un Dourthe rageur que rien n'aurait pu arrêter.

Bien sur, un tel match ne se résume pas à deux phases mais sur cette production, elles me semblent caractéristiques dans l'évaluation globale de cette demi-finale. Mais la performance des tricolores est, aussi et d'abord, due à eux-mêmes grâce à leur implication dans le combat et la force mentale développée en réaction aux peu de chances qui leur était accordées de sortir vainqueur de cette confrontation. Ce contexte a déterré et stimulé les énergies qui étaient enfouies et un peu en sommeil dans les matchs préparatoires même si le match contre l'Argentine en ¼ de finale avait plutôt rassuré sur le potentiel de cette équipe. L'implication de tous fut au top sauf peu être en début de match où l'on subit le jeu adverse. Egalement lors des deux essais de Lomu qui auraient pu être évités, si l'investissement défensif de certains avait été total sans attendre que ce soit le partenaire qui s'y colle. Dommage, car globalement l'option tactique mise en place avec Bernat-Salles en pointe pour éviter de lui faire prendre de la vitesse avait bien fonctionné. Le deuxième essai de l'ailier néo-zélandais qui fit décoller le score en faveur de son équipe à un mauvais moment du match (début seconde mi-temps), aurait pu générer du doute et avoir, sinon des effets inhibiteurs, du moins abaisser la dynamique de confiance engrangée et diminuer même inconsciemment l'engagement mental. En effet, quand les All Blacks prennent le large, ils deviennent difficilement maîtrisables. En revanche, quand c'est le contraire ils semblent mentalement tellement fragiles.

Mais pour gagner il faut bien que la chance s'en mêle et que les rebonds profitent à ceux qui les provoquent comme ce fut le cas sur l'essai de Dominici récupérant un ballon suite à un excellent jeu au pied de Galthier "dans la boite" derrière un regroupement. Les deux derniers défenseurs néo-zélandais regretteront toujours d'avoir attendu le rebond qui leur fit lâcher l'avantage que procure le score. En passant outsider, ils donnèrent du même coup aux Français la sensation que tout devenait possible. Les drops de Lamaison et l'essai de Bernat-Salles semblèrent s'inscrire logiquement dans cette continuité.

Préserver l'émotion et l'engouement suscités par ce match et dans sa continuité l'esprit pour un jeu emballé et emballant aurait dû est le credo des tricolores pour aborder la finale. Mais on sait que le spectacle tire son prix de son unicité et que les exploits ne sont pas, surtout en sport, reproductibles.

Je suis sûr que plus tard j'aurais envie de le revoir dans son intégralité. J'attends encore un peu… peut être le temps qu'il devienne chronologiquement un match référentiel dans l'évolution du jeu. "

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