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International - Le match dont on a tant parlé...

Le match dont on a tant parlé...

Le 04/11/2018 à 15:16Mis à jour Le 04/11/2018 à 15:19

INTERNATIONAL - Le 31 octobre 1978, une équipe irlandaise battait les All Blacks pour la première fois... La victoire du Munster est restée comme l’un des plus grands événements du sport irlandais. Retour sur un mardi de légende, alors snobé par la télé...

Sans doute qu’en France sur le moment, on n’a pas exactement compris ce qu’il s’était passé ce mardi-là. Le Munster, à cette époque-là, on ne connaissait pas. Il n’y avait pas de Coupe d’Europe. De l’Irlande, on ne connaissait que Lansdowne Road, une fois tous les deux ans pour le Tournoi. Mais ce 31 octobre 1978, c’est à l’autre bout de l’Irlande à Limerick que s’est déroulé l’exploit du siècle. Ce jour-là, pour la première fois de l’Histoire, une équipe irlandaise prit le dessus sur les All Blacks. Et pas n’importe quels All Blacks, ceux de Graham Mourie, qui allaient un mois plus tard réussir le premier grand chelem dans les Iles britanniques.

L’événement fait toujours l’objet d’une stèle à Thomond Park avec la liste sacrée. La majorité des fans du Munster sont encore capables de vous réciter la composition de l’équipe par cœur. Il faut bien comprendre qu’en ces temps reculés, les provinces irlandaises n’avaient rien des machines de guerre d’aujourd’hui. Elles incarnaient un jeu fruste sans grandes ambitions, même le Leinster. Ceux qui tenaient le haut du pavé, c’était les Gallois, trois fois Chelemards en sept ans avec leur rugby si stylé.

100 000 personnes disent y avoir été

Cette victoire, 12-0, est restée pendant… 38 ans comme une prouesse unique, il fallut attendre 2016 et la victoire de la sélection nationale à Chicago pour enfin revivre un succès irlandais. En 38 ans, le 12-0 de Limerick eut le temps d’être célébré : une pièce de théâtre "Alone it stands" de John Breen, au moins deux livres*, des documentaires télé et des rediffusions, tant bien que mal car la RTE n’avait pas envoyé d’équipe sur place, les caméras étaient à l’opéra. N’étant pas télévisé, cela a donné encore plus de poids à la tradition orale. Seule l’image de l’essai a émergé un peu mystérieusement, venue d’un film privé tourné au format Super 8. Cette curiosité n’a fait que renforcer le halo mythique de la rencontre.

Rarement un match aura été à ce point décortiqué, déconstruit, reconstruit, enrobé de mille anecdotes et de cent doctes analyses pour en affiner le contexte et expliquer l’impensable. On estime que 100 000 personnes ont déclaré une fois dans leur vie qu’elles y étaient, présentes dans un stade qui, à l’époque, ne pouvait accueillir plus de 12 000 spectateurs. Il y avait ceci dit des gars perchés dans des arbres, ou agglutinés aux fenêtres voisines. Il faut dire que presque tous les ingrédients y étaient, les tribunes sommaires, le terrain humide, les spectateurs au ras de la pelouse, prêts à bondir. Mais la pluie et le vent attendus s’étaient dérobés. Le ciel était presque bleu au coup d’envoi. Il était écrit que le Munster n’aurait pas besoin des éléments pour s’imposer.

Cantillon marque le seul essai

Les images du Zapruder local, ont bien sûr immortalisé le seul essai de la partie (11e minute) : touche chipée par Brendan Foley, embryon de maul vite écroulé, puis ce service cristallin de l’extérieur du pied droit de l’ouvreur Tony Ward ; puis ce slalom si fluide de Jim Bowen (Cork Constitution), l’ailier gauche gracile qui retrouve son troisième ligne Christy Cantillon à l’intérieur plutôt que son centre Seamus Dennisson : "J’avais vu qu’il arrivait plus vite." C’est à ce Cantillon, courtier en assurances et jamais international que revint l’honneur de marquer l’essai : "J’ai senti le ballon heurter et rebondir sur ma poitrine, je l’ai chopé quand même. Il me restait 20 yards à faire, je pensais que j’allais prendre un plaquage d’un type venu de nulle part. Quand j’ai vu la ligne, je n’y ai pas cru."

Au moment où il aplatit, une décharge électrique secoua les travées. Les images montrent deux ou trois cents corps qui trépignent de joie en arrière-plan de Cantillon en plein nirvana. La suite fut une rude bataille de tranchée qui fit dire au demi de mêlée néo-zélandais David Loveridge, spectateur ce jour-là : "C’était incroyable. On gagnait les ballons en touche et dans les regroupements mais dès qu’un des nôtres entamait sa progression, il était plaqué par trois ou quatre Irlandais." Son entraîneur Jack Gleeson eut ses mots un peu désabusés : "Nous avons perdu contre quinze plaqueurs kamikazes" puis il ne put s’empêcher de se lancer dans une diatribe sur le jeu avec un grand J, pas assez servi selon lui au cours de ce traquenard.

"Oui, ils ont eu quasiment tous les ballons en touche mais n’ont pas su quoi en faire, et nous avons pris confiance" diagnostiqua le deuxième ligne Moss Keane, fantassin légendaire du rugby irlandais, onze Tournois au compteur. Car de ce match si mythifié n’a pas émergé que l’essai de Cantillon, il y eut aussi ces deux plaquages terribles de Seamus Dennisson, ce centre de Garryowen, prof d’histoire et de géographie dans le civil. Deux "caramels" pas mous sur Stu Wilson, l’ailier adverse utilisé côté opposé entre son ouvreur et son centre.La première fois, il se mit K.-O. lui-même, puis se redressa in extremis alors que tout le monde le voyait à l’infirmerie : "C’était le plaquage le plus terrible que j’ai jamais vu. Il a stimulé toute l’équipe. C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’on pouvait gagner" expliqua le deuxième ligne Moss Keane. Dix minutes plus tard, même combinaison et même "arrêt buffet" de Dennisson, secoué mais pas traumatisé. Aujourd’hui, il sortirait illico pour commotion.

Cette partie si légendaire fut un combat magnifique, pas une ode au rugby déployé, une antithèse au Barbarians-All Blacks de 1973. Les deux rencontres présentent les deux facettes de la grandeur de ce sport.Ce 31 octobre 1978, les gars du Munster avec 40 % de possession l’ont emporté par leur abnégation et leur efficacité extrême, eux d’ordinaire si brouillons. Cet après-midi d’automne pas si maussade n’offrit rien de très nouveau sur le plan tactique. Ils cultivaient déjà l’art de la chandelle et du coup de pied de pression vicieux et le hasard voulut que le trident des All Blacks craque : un en-avant de McKhenie devant ses poteaux, puis une mêlée à 5 mètres fiévreusement concédée par Stu Wilson.

Deux occasions tombées du ciel et deux drops claqués par Tony Ward, la figure de proue. Il était si facile, si talentueux… Quel autre international joua parallèlement en première division… de football, jusqu’à des apparitions en Coupe d’Europe ? Devenu consultant vedette, il a raconté cinquante fois cette journée particulière : "On ne pensait jamais gagner avant la rencontre, mais à la pause, j’ai été frappé par le silence incrédule de la foule. À la fin, des gars étaient en larmes. Je n’avais jamais vu ça."

Tom Kiernan à la barre

On a souvent oublié que derrière cet exploit, il y avait Tom Kiernan, le "renard argenté", ancien arrière international. Il avait su préparer l’équipe avec un soin assez rare pour cette époque où les joueurs avaient tous un métier. Un entraînement hebdomadaire, le mercredi, pendant six semaines sur un terrain campagnard (Fermoy) censé se situer à équidistance de Cork, de Limerick, et de Dublin pour les "Exilés". Le pilier gauche, Des White, venait même d’Angleterre, il jouait pour les London Irish. Certaines séances se sont finies à la lueur des phares des voitures.

Tom Kiernan avait réussi à mettre sur pied une mini-tournée à Londres en septembre (une large défaite face au Middlesex et match nul face aux London Irish mais un esprit de corps forgé). Surtout, il avait mis la main sur des cassettes vidéo de l’adversaire : comble de la sophistication. Il savait que les All Blacks de Graham Mourie, si athlétiques, voulaient attaquer par tous les temps et qu’ils faisaient plus de fautes que leurs prédécesseurs. Le "renard argenté" s’assit aussi allègrement sur les règles de l’amateurisme de l’International Board en programmant trois entraînements, le samedi, dimanche et lundi précédant la rencontre. Ils étaient fin prêts quand leur bus se fraya un chemin aux abords du stade soumis à une marée humaine.

Ils n’eurent qu’une demi-heure pour se préparer pas le temps d’avoir peur, et Tom Kiernan s’abstint de tout discours, sa jambe martyrisée par l’arthrose posée sur une chaise, il imposa un silence méditatif. Une heure et demie plus tard, la foule envahissait la pelouse pour la plus belle cohue de l’histoire de Limerick, les joueurs furent portés en triomphe et oui, le rugby de haut niveau permettait ça. Une demi-heure après, les Munstermen ressortirent pour un tour d’honneur alors que le demi de mêlée et capitaine Donal Canniffe apprenait que son père venait de succomber à une crise cardiaque en écoutant le match à la radio…

* "Stand up and fight" d’Allan English et "Where Miracles Happen - The Story of Thomond Park" de Charlie Mulqueen et Brendan O’Dowd.

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