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Feminine - Safi N'Diaye : "L’écart avec d’autres nations va se creuser. On ne pourra plus rivaliser"

N'Diaye : "L’écart avec d’autres nations va se creuser. On ne pourra plus rivaliser"

Le 07/08/2017 à 12:16Mis à jour Le 07/08/2017 à 13:02

FEMININES - À deux jours du coup d’envoi de la Coupe du monde féminine en Irlande (du 9 au 26 août), la vice-capitaine et troisième ligne des Bleues Safi N’Diaye (29 ans) dresse un état des lieux du statut des joueuses françaises. Si la couverture médiatique a boosté leur image, les quinzistes ont encore du mal à concilier leur vie professionnelle et leur carrière de sportive au plus haut niveau.

Safi, le rugby féminin n’a jamais été autant exposé. Vous arrivez à en prendre la mesure ?

Safi N’DIAYE : Il y a un très beau chemin qui est celui de la médiatisation. Pour cette Coupe du monde, on sera sur deux chaînes en même temps (France TV et Eurosport). C’était impensable il y a quelques années. Beaucoup de médias parlent de nos résultats toute l’année. On a clairement passé un palier.

La Coupe du monde 2014 organisée en France a été un véritable succès. Depuis, certains clichés sont-ils tombés ?

S.N : L’une des grandes victoires est de ne plus entendre de discours caricaturaux sur notre sport. On ne nous demande plus "Mais le rugby, ça existe chez les filles ?". J’étais tout le temps confrontée à ce genre de question. Mais je suis aussi fière de voir qu’on remplit les stades. Les joueuses de l’Angleterre, de l’Irlande, de l’Italie nous disent souvent qu’elles adorent venir en France parce que nos stades sont pleins. C’est une satisfaction énorme. Des pères de famille nous disent aussi : "Ma fille veut s’inscrire au rugby, j’accepte enfin". Alors qu’avant, il en était hors de question.

Safi N'Diaye (France Féminines)

Safi N'Diaye (France Féminines)Icon Sport

" Il faut aider les joueuses : imaginez, refuser une sélection en équipe de France parce que votre employeur ne vous libère pas, c'est compliqué !"

Considérez-vous que le rugby féminin arrive enfin à maturité ?

S.N : On en veut toujours plus (rires). Le rugby féminin a changé de dimension mais il aurait pu progresser plus vite, de manière plus efficace, plus structuré. Ça manque encore d’organisation. Il y a encore du travail pour encadrer les clubs, que les filles s’entraînent dans de bonnes conditions et puissent avoir des périodes de récupération avec un staff médical approprié. On fait quand même un sport de contact, de combat. On est le dernier sport collectif à ne pas être pro ! Donc c’est vrai que, quand on voit les footballeuses ou les basketteuses, qui ont tout mis en place pour s’entraîner, ça fait rêver. Il y a des filles qui lâchent. Elles sont inquiètes pour leur avenir. Certaines arrêtent leurs études après le bac pour s’investir à 100% en équipe de France. Mais après, ça fait un peu peur.

Pour les quinzistes, il est encore difficile de concilier une vie professionnelle et de joueuse de haut niveau ?

S.N : Il y a des filles qui ne peuvent pas travailler à côté, qui mettent leur vie professionnelle en stand-by parce qu’il n’y a pas encore de structures pour les quinzistes en tout cas (les joueuses à 7 sont pour leur part sous contrat avec la FFR, ndlr). Certaines filles refusent des sélections parce que leur employeur a engagé une comptable, pas une joueuse de rugby. Il faut aider les joueuses : imaginez, refuser une sélection en équipe de France parce que votre employeur ne vous libère pas, c’est compliqué ! C’est nécessaire de structurer et d’organiser les choses pour que les filles aient des doubles projets convenables.

Safi N'Diaye (France) - 11 février 2017

Safi N'Diaye (France) - 11 février 2017AFP

" Le lundi, on est épuisée. On arrive au travail la gueule en travers"

À titre personnel, vous rencontrez ce problème ?

S.N : Cette année, mes gamins ne m’ont pas beaucoup vu (elle est éducatrice spécialisée dans un ITEP - Institut thérapeutique éducatif et pédagogique - à Montpellier où elle s’occupe d’enfants de 6 à 20 ans avec des troubles du comportement, ndlr). Mon employeur est très conciliant. Il accepte toutes mes absences. Je n’ai jamais eu un refus. Ce n’est pas le cas de toutes mes collègues.

À court terme, vous pensez que vous serez obligée de faire un choix ?

S.N : Le dimanche soir, on rentre de Lille, de Rennes, de Caen, on est épuisée. Et le lundi matin, on arrive au travail la gueule en travers. On devrait avoir au moins deux heures de récupération supplémentaire pour aller faire des soins. Si un jour on veut être championne du monde, être une nation forte, il va falloir se mettre comme les autres. Les Anglaises, les Néo-Zélandaises, les Canadiennes vont être pros. L’écart va se creuser. On ne pourra plus rivaliser avec des filles qui se voient tout le temps et qui n’auront pas à réfléchir : "qu’est-ce que je dois faire au travail demain ?"

Propos recueillis par Vincent PERE-LAHAILLE

Interview réalisée dans le cadre de la collocation Adidas & Chez Simone.

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