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Champ : "Le match d'ouverture fait que les autres pays auront peur de toi ou non"

Champ : "Le match d'ouverture fait que les autres pays auront peur de toi ou non"

Le 26/02/2021 à 09:58Mis à jour Le 26/02/2021 à 11:01

COUPE DU MONDE - Indéboulonnable de 1985 à 1991 en équipe de France, Eric Champ a disputé deux Coupes du monde, en 1987 et 1991. Alors, le « Barbare de la rade » nous aide à déterminer si le match d'ouverture d'un mondial revêt, oui ou non, une importance capitale pour la suite de la compétition.

Éric, vous avez joué deux Coupes du monde : que gardez-vous des matchs d'ouverture ?

Des souvenirs très différents : celui de 1987 contre l'Écosse (20-20) est marqué à l'encre indélébile, alors que 1991 contre la Roumanie (30-3) est bien plus flou dans ma tête. 1987, c'est le premier match de l'histoire du XV de France en Coupe du monde : on ne peut pas passer à côté. D'autant que les Blacks viennent d'en filer 70 à l'Italie la veille (70-6), alors il est indispensable de gagner, sinon on risque de les croiser en quart. Puis ils viennent d'impressionner toutes les nations, alors on a cette volonté de montrer qu'on n'est pas ridicules à côté...

Pourtant, vous ne faites « que » match nul (20-20) face à l'Écosse...

Attention, c'est un match face à une grande équipe d'Écosse, avec des Calder, Jeffrey, Deans, Sole, Hastings et surtout Rutherford, qui est une légende et qui termine sa carrière internationale sur cette rencontre, parce qu'on avait peut-être un peu trop d'envie et que nous l'avions visé... Il faut vraiment reprendre le contexte : nous sommes habitués à jouer le 5 Nations, éventuellement l'Australie, les Boks et la Nouvelle-Zélande, et là on débarque au bout du monde sans savoir à quoi s'attendre des autres nations. On arrive les yeux grands ouverts, on regarde les Fidjiens arriver avec un paréo magnifique, des chemises, un blazer, c'est un choc culturel. D'un côté tu découvres le monde, de l'autre tu veux aller au bout, d'autant qu'on arrive avec des certitudes. Pas celle d'être champions du monde, ni même finalistes, mais on sait qu'on fait partie des 3-4 équipes qui peuvent aller chercher la timbale.

Et donc ?

C'est un match d'hommes, dur... Mais la bascule opère en toute fin de rencontre. Nous sommes menés au score, tous conscients qu'une défaite nous condamne quasiment à prendre les Blacks en quart... Et là, il y a une pénalité aux 40 mètres, et Serge (N.D.L.R. Blanco) comprend directement qu'avec un essai on revient à égalité, mais surtout qu'on passe devant au nombre d'essais. Alors il joue le coup rapidement, et inscrit un essai en solitaire incroyable. Il n'a pas été dépassé par l'événement, c'était magnifique. 87, c'était la Coupe du monde de Serge. Une équipe de rugby, c'est treize bons joueurs, et une ou deux divas. Nous avions la chance d'avoir deux magiciens : Serge et Philippe (Sella). Et ce match contre l'Écosse nous permet immédiatement de comprendre que Serge va marcher sur l'eau. Puis collectivement, ce match nous remet la tête à l'endroit. On sortait d'un Grand Chelem, nous étions sûrs de notre force et ça a tiré la sonnette d'alarme, tout en sachant que nous avions malgré tout fait le nécessaire pour ne recroiser les Blacks qu'en finale. Ce match a donné le tempo de notre Coupe du monde.

Et 1991 (victoire 30-3 contre la Roumanie) ?

J'en ai un souvenir bien moins précis, mais je me rappelle surtout que même si le score est flatteur, ç'avait été un match compliqué. Le groupe avait énormément évolué, et ça s'était bien passé finalement bien au tableau d'affichage, mais on avait senti que nous n'étions pas vraiment dedans. En 1987, le match d'ouverture avait lancé la machine, mais en 1991 on comprend immédiatement que ça va être plus complexe. Et les Anglais s'en rendent comptent, et je pense qu'ils en jouent, et c'est comme ça qu'ils nous éliminent en quart-de-finale... Si nous avions déroulé contre la Roumanie, peut-être que ç'aurait renvoyé une autre image du XV de France...

Et alors, le match d'ouverture revêt-il une importance capitale pour la suite de la compétition ?

Il est important techniquement, physiquement, puis afin de comprendre ce que tu dois encore peaufiner dans ta stratégie... Mais surtout pour le cœur, les hommes, le groupe. On entre dans le vif du sujet en tant qu'équipe. Ce premier match n'est pas important, il est déterminant. La Coupe du monde, tu peux n'en disputer qu'une dans ta carrière, et ce match d'ouverture c'est la première marche vers ton objectif de devenir la meilleure équipe du monde.

D'autant que ça lance une compétition, mais ça met également un terme à des préparations réputées compliquées...

C'est le moment où tu lances la machine : on t'a fait courir dans la montagne, on t'a demandé de quitter ta famille pendant plusieurs semaines, on t'a préparé comme un marathonien, on t'a fait des prises de sang, tu as traversé le monde, on t'a demandé d'arrêter le saucisson... On fait des sacrifices immenses, et là on lâche les gladiateurs. Allez les gars ! Puis tu dois réussir ton entrée vis-à-vis des adversaires.

On vous écoute...

C'est ce match qui fera que les autres pays auront peur de toi ou non. Toutes les nations veulent savoir dans quel niveau de forme tu arrives, et là elles te voient, et il n'appartient qu'à toi de montrer qu'il ne fera pas bon croiser ta route. Si tu passes à côté, tu te tires une balle dans le pied d'entrée. Un match d'ouverture, c'est un révélateur qui ne ment pas. C'est cette rencontre qui te conforte dans tes certitudes, ou te plonge dans tes propres doutes. Puis il y a la question du public : tu vas être apprécié ou non, gagner son respect ou non.

Alors, faut-il espérer prendre les All Blacks d'entrée ou non en 2023 ?

Vous savez, je vous parlais de la construction d'une équipe avec de bons joueurs et une diva ? Bah le XV de France actuel, c'est vingt-deux joueurs d'exception et une diva : Antoine Dupont. Depuis Gareth Edwards, je n'ai pas vu un joueur de ce niveau... Si on joue les Blacks d'entrée, à la maison et que tu leur mets 25 points, tu mets la pression à toutes les équipes. Les mecs vont te regarder avec la peur dans les yeux. T'as tout à gagner. Je crois que la génération qui se construit doit avoir confiance en elle. Qu'est-ce qu'on risque ? Dans le pire des cas, tu as le droit de perdre contre les Blacks et tu as encore deux matchs pour te qualifier. Mais dans le meilleur des cas, tu envoies un message à toutes les équipes. Il ne faut pas être ridicule, mais je crois que cette équipe de France est capable d'aller chercher la timbale.

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