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Ecolo, militant politique et annoncé perdu pour le rugby il y a un an, Pocock est un vrai phénomène

Ecolo, militant politique et annoncé perdu pour le rugby il y a un an, Pocock est un vrai phénomène

Le 28/10/2015 à 15:40Mis à jour Le 29/01/2016 à 17:21

COUPE DU MONDE - Engagé politiquement et militant pour les droits des homosexuels, sensible à la cause écologiste et le réchauffement climatique, David Pocock semble très loin des préoccupations habituelles des joueurs de rugby. Un véritable phénomène sur et en dehors des terrains qui s'impose comme l'un des meilleurs joueurs du monde. Portrait de l'un des cadres des Wallabies, David Pocock.

Quand il arrive en conférence de presse, c'est le sourire aux lèvres et les yeux encore gonflés. Deux beaux cocards, un visage tuméfié, le nez légèrement de travers. Les stigmates du combat face à l'Argentine restent, 48 heures après. Mais il a le sourire. Il se fend même de quelques éclats de rire. Une joie simple, un rire franc. Un garçon presque naturel dans une salle de presse pourtant bondée : 30 journalistes, une dizaine de caméras.

Naturel, un mot qui s'impose avec David Pocock. Leader défensif ? Oui. Troisième ligne centre intouchable de cette équipe des Wallabies ? A l'évidence. Et pourtant, le bonhomme n'est pas troisième ligne centre, n'est pas né en Australie et était annoncé perdu pour le rugby il y a un peu plus d'un an. Retour sur le parcours d'un joueur qui s'engage toujours à fond, sur le terrain comme en dehors.

Le troisième ligne David Pocock avec deux beaux cocards en conférence de presse - 27 octobre 2015

Le troisième ligne David Pocock avec deux beaux cocards en conférence de presse - 27 octobre 2015AFP

Pocock l'Africain, l'exil forcé d'un enfant

Première bizarrerie, David Pocock n'est pas australien. Ou plutôt, il n'y est pas né. Il a vu le jour loin des plages de sable blanc et des spots de surfs du Pacifique. Lui, c'est au coeur de l'Afrique qu'il va grandir : au Zimbabwe. Fils de fermier, petit-fils de fermier, son destin était probablement de reprendre l'exploitation familiale quand il aurait été en âge de le faire. Un destin bien linéaire qui connait un premier accroc, en 1995. Dans la maison de sa grand-mère, il découvre le ballon ovale, Jonah Lomu, l'Afrique du Sud voisine et la finale mondiale. "C'est certainement pour moi l'un de mes plus grands souvenirs. Regarder la finale de la Coupe du monde 1995". Il poursuit : "En tant qu'enfant, ça m'a fait quelque chose. Et je me suis mis a rêver de jouer une finale de Coupe du monde à mon tour après ça".

Une enfance africaine pas vraiment malheureuse mais qui se termine trop vite. En 1996, Mugabe est réélu président. Un dirigeant despote, homophobe et hitlérien à ses heures qui mène une politique anti-blanche. En 2000, Mugabe exproprie ainsi les propriétaires terriens et les fermiers blancs. Les Pocock sont en danger. Tout bascule en 2002, David n'a que 14 ans. "Ma famille n’aurait jamais pensé quitter le Zimbabwe. Seulement, quand les violences ont commencé et que certaines de nos connaissances ont été tuées, nous avons pensé qu’il était temps de partir". Et même fuir. Direction pour eux la terre de tous les possibles : l'Australie.

Un joueur qui explose, un surdoué du rugby

Au rugby et en Australie, l'intégration n'est pas vraiment un problème. Tout s'enchaine bien, et même vite. Trois ans lui suffisent pour crever l'écran : il remporte le championnat national scolaire, intègre la sélection nationale scolaire, puis dispute la Coupe du monde des moins de 19 ans. A seulement 18 ans, il joue un petit match face aux Sharks d'Afrique du Sud, et le voila dans le grand bain du Super Rugby. Un match pour se faire une idée, une saison pour se faire un nom avec la Western Force. Il fait ses débuts, à 19 ans, dans l'équipe d'Australie B. Et à 20 ans, c'est la grande équipe des Wallabies qui lui tend les bras.

La suite ? Il devient indiscutable et enchaine les matchs. Il n'a pas encore 23 ans qu'il compte déjà plus de 40 sélections avec l'Australie. Il est même intronisé, en toute logique, capitaine à 24 ans.

David Pocock (2e à gauche) posent avec Ben Alexander, Quade Cooper et James O'Connor entre autres avant sa première cape en 2008

David Pocock (2e à gauche) posent avec Ben Alexander, Quade Cooper et James O'Connor entre autres avant sa première cape en 2008AFP

Les blessures, la fin du rêve ?

Seulement, à trop vite se montrer, on s'expose. D'abord sportivement. Il devait être l'arme numéro un pour contrer McCaw en demi-finale de la Coupe du monde 2011. Richie McCaw le sait et met la pression sur Pocock à quelques jours de la demi-finale : "Il a vraiment fait un bon début de compétition et il va falloir s'assurer qu'il n'ait pas autant d'influence sur le jeu". Un plan anti-Pocock qu'assume après coup Jêrome Kaino :"On a fait en sorte de foncer droit sur lui sur tous les rucks et ça a payé". Malgré ses 13 plaquages face aux All Blacks, il se fait dévorer par le pack adverse. Défaite cinglante et logique 20-6. Les critiques se dessinent : il est trop petit, pas assez en forme, il joue trop…

En 2011, il est sous le feux des critiques après la demie perdue contre les All Blacks

En 2011, il est sous le feux des critiques après la demie perdue contre les All BlacksIcon Sport

La dernière attaque frappe juste : un an après la Coupe du monde, il se blesse. C'est grave. Rupture des ligaments d'un genou. Le début du cauchemar. Car s'enchainent cinq petits matchs mais surtout trois opérations des genoux entre 2012 et 2014. La traversée du désert australien. A chaque fois qu'il croit revenir, son genou lâche. Sur Twitter, il concède dans un message:"Je suis dévasté".

Un sentiment partagé par le directeur de son nouveau club des Brumbies. Laurie Fisher confie au Sydney Morning Herald : "Hier encore, on parlait de comment il pouvait prendre du plaisir cette année. Alors le voir s'asseoir en tribune pour le reste de la saison, c'est profondément décevant". Il ajoute : "C'est impossible de ne pas être désolé pour lui".

Un homme d'engagement

Désolé et même plus : malheureux pour lui. Les témoignages de soutien se multiplient : coéquipiers, adversaires, ancien coach. Probablement parce qu'au fond, et au-delà du joueur, David Pocock est un mec bien. Un homme qui va jusqu'au bout de ses convictions, quitte à déplaire. Une façon, peut-être, de réparer les injustices du passé. En 2008, il s'attaque avec son meilleur ami à l'ascension du Kilimandjaro, le plus haut sommet africain. Malgré l'interdiction de pratiquer des sports dangereux présent dans tous les contrats, il le fait entre la fin de la saison de la Western Force et la tournée d'automne des Wallabies. Une promesse qu'il avait faite.

Un joueur engagé aussi sur le terrain politique. En 2010, il organise une cérémonie de mariage avec sa petite amie. Mais au moment de signer les papiers, les deux tourtereaux refusent de parapher. Ils ne le feront qu'à une condition : que les couples homosexuels puissent, eux-aussi, avoir le droit de le faire. "Je ne pouvais pas rester muet alors que des gens que j'aime profondément sont pénalisés pour leur orientation sexuelle". Encore plus fou, en novembre 2014 et à quelques jours de son retour à la compétition, il s'enchaine à une pelleteuse pendant plus de 10 heures. Le but ? Empêcher les ravages de l'industrie et de la déforestation et alerter sur les conséquences du réchauffement climatique. Tout cela se termine dans une voiture de police…

Dernier fait d'arme cette fois sur un terrain. Lassé du flot d'insultes homophobes assénées durant un match, Pocock va voir Craig Joubert, l'arbitre de la rencontre, hors de lui : "Vous avez entendu ça ? Ils n'ont pas le droit de dire ça. Il pourrait y avoir des joueurs homosexuels sur le terrain ! Leur capitaine dit, 'c'est bon, c'est le rugby…' Mais ça n'est pas vrai ! On ne peut pas tolérer ça !" Une colère qu'il assume après le match, "Les statistiques le montrent : un grand nombre de jeunes homosexuels qui ne se sentent pas à l’aise avec ça ne font pas de sport par crainte des discriminations. Pour moi, le sport devrait faire s’effondrer ces barrières".

Le retour au premier plan, l'explosion en 8

Les barrières, Pocock les enfonce. Troisième ligne centre improvisé ou presque, celui qui faisait figure de meilleur flanker du monde entre 2010 et 2012 explose en position de numéro huit. Un changement applaudit par John Eales, sur l'antenne de la Sky : "Il faut être courageux pour jouer à ce poste et encore plus courageux de jouer à ce poste comme David le fait. Il donne son corps au combat tout le temps"

Un guerrier sur le terrain qui se définit pourtant lui-même comme une "personne aimante plus que comme un combattant". Avant d'ajouter, "même si un coup sur le nez peut me faire changer d'avis". Des coups sur le nez, il pourrait en prendre quelques uns face à la Nouvelle-Zélande. Mais ça ne sera certainement pas les premiers, ni les derniers d'une vie digne digne d'un roman. Un livre dont il espère écrire une des plus belles pages, dès samedi, lors de la finale de la Coupe du monde.

David Pocock (Australie) - 25 octobre 2015

David Pocock (Australie) - 25 octobre 2015AFP

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