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Lemaitre : "Nous sommes traités comme des Kleenex"

Lemaitre : "Nous sommes traités comme des Kleenex"

Le 02/04/2021 à 18:53Mis à jour Le 05/04/2021 à 18:51

CHAMPIONS CUP - Bernard Lemaitre est revenu sur l'annulation du 8e de finale qui devait se tenir ce soir contre le Leinster. Un "sentiment de dégoût" pour le boss du RCT, qui menace désormais de boycotter les prochaines éditions de la Coupe d'Europe. Par ailleurs, les joueurs toulonnais retrouveront la rade ce vendredi, aux alentours de 22h, 22h30.

Bernard, accepteriez-vous de nous raconter, chronologiquement, ce qu'il s'est passé depuis mercredi, et qui a mené à l'annulation de la rencontre contre le Leinster ?

Il faut remonter, non pas à seulement à aujourd'hui, vendredi, mais à mercredi dernier, date à laquelle les tests PCR ont été pratiqués sur l'ensemble des joueurs et du staff. Car c'est lors de ces tests qu'un joueur de première ligne a été déclaré positif. Immédiatement, le joueur a été isolé, renvoyé chez lui. Ensuite nous avons informé la LNR et l'EPCR. En suivant, l'EPCR nous a posé tout un tas de questions.

Nous y avons répondu, et ensuite ils nous ont demandé de réaliser un "contact tracing". Ce qui consiste à retracer l'historique des contacts du joueur avec ses camarades. Ce que nous faisons, même si cela se limite à très peu de contacts, car nous savons qu'une contamination est possible. Nous répondons alors à l'EPCR, tout en leur disant qu'on doit avoir leur avis, puisque nous sommes censés prendre un avion le lendemain matin, jeudi, à 8 heures.

Là-dessus, les choses se poursuivent normalement. Il y a toujours des contacts, mais aucun avis nous demande de ne pas nous déplacer. Nous arrivons en Irlande aux environs de 11h30, 12h le jeudi, et là les discussions reprennent avec des demandes de plus en plus précises de la part de l'EPCR, auxquelles nous répondons de façon systématique.

On a un médecin, le team manager et un directeur sportif qui réunissent toutes les informations nécessaires à l'EPCR, qui semble satisfaite de ces informations. Là-dessus, dans la soirée de jeudi soir, on nous dit que le cas est douteux, gênant et on nous suggère de refaire un test général de l'ensemble des joueurs et du staff. Nous acceptons.

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03:12

Est-ce un ordre ou un conseil ?

Un conseil, mais nous acceptons. "Chat échaudé craint l'eau froide", et nous savons dans quelle situation nous nous sommes retrouvés il y a quelques mois (un match perdu sur tapis vert contre les Scarlets en décembre, car Toulon n'a pas souhaité jouer, suite à des cas de Covid découverts chez les Gallois N.D.L.R.). Donc nous acceptons.

Le test est pratiqué, et dans la nuit les résultats tombent : ils sont tous négatifs. Nous sommes alors persuadés, et j'ai moi-même pris position à ce sujet, qu'avec zéro nouveau cas sur l'ensemble de nos effectifs, nous allons pouvoir jouer le vendredi. Là, les discussions se poursuivent, l'EPCR convoque des experts, notamment un infectiologue anglais.

Ce dernier se prononce en disant : "oui, c'est une très bonne nouvelle qu'il n'y ait pas de positif, mais un risque infectieux subsiste toujours, car le temps d'incubation prend un peu plus de temps que cela". Grosso modo : les tests PCR, c'est bien, mais ce n'est pas un arbitre suffisant. À partir de là, on commence à craindre ce qui s'est passé ensuite...

C'est-à-dire ?

L'annonce qui, après une réunion interne au sein de l'EPCR et après qu'ils aient entendu tous nos arguments, aboutissait à 12h30 heure locale, soit 13h30 en France, à la décision d'annuler la rencontre.

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02:50

Pour bien comprendre : entre la détection du cas et le moment où les joueurs sont montés dans l'avion, l'EPCR vous avait-elle fait comprendre que le match pourrait être annulé ?

Non, à aucun moment. Ils ont été très pressants sur le plan des questions. Nous avons fait face, et une partie de notre staff a passé la nuit à réunir des informations destinées à nourrir le fameux "contact tracing". Donc il a fallu visionner des vidéos, les colorer, pour que ces gens comprennent qui était un avant, qui était un trois-quart. Donc il y a eu un boulot qui a duré plusieurs heures dans la nuit, mais à aucun moment il a été suggéré qu'on puisse ne pas prendre l'avion, et que le match risquait d'être annulé.

Quel est votre sentiment, au regard de la situation et de la gestion de cette rencontre ?

J'ai de la colère, du dégoût bien sûr. Je suis écoeuré, car nous mettons tellement de nous-mêmes dans la gestion d'un club... On se donne tellement pour ce sport, qu'être traité de la sorte, surtout pour la deuxième fois consécutive, ça commence à faire beaucoup. Donc pas de honte, non, mais un sentiment de dégoût.

Parce qu'après s'être ridiculisée auprès du monde du rugby lors des phases de poules -avec différents incidents avec différents clubs, dont le nôtre- à cause sans doute d'un certain laxisme dans ses procédures, l'EPCR a voulu ensuite faire preuve de "rigueur". En ce sens, nous avons reçu des informations drastiques en milieu de semaine, que nous avons observées à la lettre. Sauf que le cas dans lequel nous nous trouvons ne figurait pas dans ces dernières...

Continuez.

À la rigueur, suite au test positif de mercredi, nous aurions pu comprendre qu'ils disent "non non, là il y a un risque potentiel trop élevé, ce joueur a forcément été en contact avec ses camarades, le match est annulé, ne vous déplacez pas". Sauf que jusqu'au dernier moment, moins de 5 heures avant le match (!), nous étions dans l'incertitude de savoir si nous allions jouer. Donc nous sommes traités n'importe comment.

Ce n'est pas un sentiment de honte mais de dégoût, car nous sommes impuissants. Surtout que j'ai appris de source officielle -à la suite de discussions entre la LNR et l'EPCR- que c'est le gouvernement irlandais, par l'intermédiaire de son administration sanitaire, qui avait interdit le match... Mais cette interdiction est intervenue quand ? Avant la décision de l'EPCR ?

Si c'est le cas, cette dernière a une obligation, en tant qu'organisateur, de faire jouer le match ailleurs. Pas en Irlande ou dans les îles britanniques ? Alors pourquoi pas en France, demain ou après-demain ? Sinon, une fois de plus, c'est un arbitrage sur tapis vert. C'est extrêmement confus, on ne saura jamais l'exact vérité. Ils ont bien communiqué, et à quelque chose près, nous sommes les mauvais garçons. Je suis un peu dégoûté.

L'EPCR vous a-t-elle officiellement fait savoir que vous aviez "match perdu" ?

Non. Ils ont indiqué dans un communiqué que la décision sur le sort du match serait prise dans les prochains jours. Mais nous la connaissons d'avance... Alors, y a-t-il eu, comme certains le suggèrent, des pressions du Leinster ? Ce n'est pas impossible, mais je ne peux pas l'affirmer, car nous n'avons aucun élément à ce sujet.

Sentez-vous le soutien de la part de la LNR et des clubs français ?

Le soutien de la LNR, oui. Ils ont fait de leur mieux pour essayer d'améliorer les choses. En particulier sur cette affaire de "qui a interdit le premier la tenue du match ?", par un dialogue avec des gens avec lesquels je ne peux plus décemment parler, comme le directeur général de l'EPCR (Vincent Gaillard N.D.L.R.). Nous avons donc été soutenus, oui, que ce soit jeudi ou vendredi.

Est-ce que nous nous sentons isolés ? Ça fait deux fois que ça tombe sur le même club, et pas n'importe lequel, car Toulon a une certaine renommée en coupe d'Europe. Mais je trouve qu'il y a un arrière-fond extrêmement désagréable. Nous sommes traités comme des Kleenex. Je sais bien qu'il y a un passé et quelques polémiques entre l'EPCR et le RCT, notamment avec le président Boudjellal. Les deux organismes sont toujours en procès, et l'EPCR a perdu deux fois, même s'ils veulent aller en cassation. Bref, le climat n'est pas très sain.

Avez-vous le sentiment que l'EPCR vous fait payer ce passif ?

Non, je ne peux pas l'affirmer, car je n'ai pas d'élément d'appréciation. Mais nous sommes forcés d'avoir un sentiment, une certaine perception, car ça commence à faire beaucoup... Au stade où j'en suis aujourd'hui, je ne suis pas du tout sûr que le RCT se réengagera en Coupe d'Europe. Je verrais avec la LNR comment les choses peuvent se profiler, mais ce n'est plus une compétition qui nous motive.

Pour ces différentes raisons. Quand on sait que cet organisme postule à une organisation de Coupe du monde des clubs, il faut qu'il soit ultra-professionnel, qu'il y ait un dialogue avec la LNR et les clubs français à la hauteur de ce que représentent ces clubs. Et je crois que ce n'est pas tout à fait le cas aujourd'hui. Y a-t-il un fond de polémique derrière tout cela ? Forcément, quand vous prenez un coup derrière la tête, vous retournez vers celui qui vous l'a donné, et si vous le reconnaissez, vous lui dites "ça fait deux ou trois fois, ça suffit".

Sergio Parisse a appelé à un mouvement de solidarité de la part des clubs français. Est-ce quelque chose que vous attendez également ?

Je comprends la réaction de Sergio. Tous les joueurs sont furieux, parce que c'est la deuxième fois. Ce genre de situation ne se traite pas dans les heures qui précèdent le match. D'autant plus quand les origines du problème se trouvent plus de deux jours auparavant. Les joueurs sont furieux, mais la demande de Sergio Parisse n'est pas réaliste.

J'ai reçu beaucoup de messages de sympathie de la part de présidents de clubs ou encore du nouveau président de la LNR, mais je ne crois pas qu'il faille leur demander de boycotter la Champions Cup. Il est possible que le RCT le fasse. Mais que l'ensemble des clubs impliqués le fasse, ça me paraît irréaliste.

Dans quel état d'esprit est votre groupe ?

Je pense que l'initiative de Sergio Parisse est personnelle. C'est un garçon qui a beaucoup de personnalité, mais je ne pense pas que ça vienne de l'unanimité du groupe. Boycotter, qu'est-ce que ça veut dire ? Est-ce qu'il appelle à ce que les clubs ne jouent pas leur match du week-end ? Parle-t-il de cette saison ? De la prochaine ? En ce qui concerne le RCT, j'ai cela en tête. Je ne suis pas sûr que l'on se réinscrive.

Je ne suis pas sûr de vouloir continuer dans cette Coupe d'Europe, qui a pourtant couronné (en 2013, 2014 et 2015) le club. Mais avec cette organisation, je ne suis pas sûr que cela nous tente à nouveau. Et les joueurs ont eu à peu près la même réaction que la mienne : ils ont été écoeurés. Complètement. Désormais, nous avons six matchs décisifs pour la qualification en Top14, et on va se consacrer à fond là-dessus. Et je pense qu'on va y parvenir, vous allez voir. La frustration engendre beaucoup d'énergie. Parfois.

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