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Puig Aubert / Jean Dauger : le lutin et le pur-sang

Puig Aubert / Jean Dauger : le lutin et le pur-sang
Par Jérôme Prevot via Midi Olympique

Le 24/03/2020 à 17:58Mis à jour Le 24/03/2020 à 18:17

CHAMPIONNAT DE FRANCE - En 1944, la finale du championnat de France se joua dans un Paris encore occupé. Le duel entre Puig Aubert (Perpignan) et Jean Dauger (Bayonne) fit saliver la foule du Parc des princes.

La Deuxième Guerre mondiale a, bien sûr, charrié son lot de faits héroïques. Mais ces cinq années terribles n’ont pas totalement interrompu le cours naturel de l’existence des hommes. Dans l’univers du rugby, l’atmosphère n’était finalement pas à la déprime puisqu’en 1941, l’ancien demi d’ouverture international Joseph Pascot, devenu une huile du régime de Vichy, avait dissous, d’un trait de plume, le XIII. Le rugby orthodoxe put ainsi récupérer un wagon de talents "piqués" à la maison d’en face.

Parmi eux, deux centres : le chevronné Catalan Jep Desclaux et le jeune Basque Jean Dauger, partenaires des dernières sélections treizistes. En 1944, ils se retrouvaient pour la finale du championnat : Perpignan -Bayonne, un vrai choc entre les deux phalanges les plus offensives du moment. Les tenants du titre bayonnais étaient favoris, les Catalans ressemblaient à une bande de jeunes effrontés, trop inexpérimentés pour avoir peur. Le choc avait été curieusement programmé fin mars (s’il avait dû avoir lieu fin mai début juin, le Débarquement l’aurait sans doute empêché) et il avait attiré au Parc des Princes, plus de 35 000 personnes, rassemblées à une encablure de la Rue Lauriston, siège de la sinistre Gestapo française de Lafont et Bonny. Au même moment, la Milice et l’armée allemande donnaient l’assaut contre le célèbre Maquis des Glières en Haute-Savoie. Le lendemain, mille juifs quitteraient le camp de Drancy pour rallier Auschwitz (125 en reviendront).

Alerte aux bombardements

La cloison n’était pas complètement étanche entre le monde du rugby et le contexte politique. Une alerte aérienne retarda le coup d’envoi de quelques minutes, mais le public ne put se résoudre à évacuer les gradins, la pression de l’événement était trop excitante. En revanche, le métro parisien resta bloqué pendant de longues minutes, paralysie fatale à beaucoup de supporteurs catalans, promis au plus cruel des châtiments : débarquer au stade après le coup de sifflet final. L’aura de Jean Dauger était à son zénith, son allure était celle d’un Adonis, altier, grand et droit comme un I. Sur les photos en civil, il ressemble à Cary Grant. Il exerçait sur les spectateurs un magnétisme étonnant : "Quarante ans plus tard, après un match à Rumilly, un spectateur est venu me prendre dans ses bras. Je croyais que c’était pour me féliciter de mon match. Non c’était juste pour la sensation de lui donner l’accolade à travers moi",explique Vincent Etcheto, son petit-fils. Il existe très peu d’images de lui. Il reste le prototype du joueur entouré d’un halo littéraire.

"Revoyez la chevauchée fantastique de John Kirwan sur quatre-vingts mètres lors du Mondial 1987 contre l’Italie. Cela vous donnera une idée de ce qu’il dégageait", confie notre confrère, Denis Lalanne. Avant la finale de 1944, on ne parlait que de lui, Jep Desclaux avait sermonné sur un ton impérieux l’autre centre catalan Jean Teulière (il donnera son nom au Challenge) : "Ne te laisse pas passer par lui…"

La finale fut bien l’orgie offensive annoncée, mais elle fut écrasée par des jeunes Catalans euphoriques, 20 à 5. Dauger avait pourtant marqué le seul essai bayonnais :"Alors, tu as laissé passer Dauger ?", ne put s’empêcher de faire remarquer Jep Desclaux à son cadet, à peine le Bouclier remis. Même battu, le nom Dauger était donc sur toutes les lèvres.

Giflé par son capitaine

Mais sur ces quatre-vingts minutes-là, un autre extraterrestre avait atterri sur la pelouse du Parc des Princes. Il fumait déjà comme un pompier et son nom sonnait comme un pseudo de caricaturiste : Puig Aubert. En réalité, il s’appelait... Aubert Puig. « J’avais inversé mon nom et mon prénom à cause d’un homonyme. » Il était physiquement l’opposé de Jean Dauger, un ouistiti à côté d’un pur-sang de course. Il avait un faux air de Mickey Rooney, l’enfant star des années 30, et sa taille ne dépasserait jamais le mètre 63. Ce lutin venait de fêter ses 19 ans et rien ne pouvait résister à son énergie juvénile. Comme les autres, il s’était enquillé deux jours de voyage pour rejoindre Paris et, au moment d’entrer sur la pelouse, l’alerte aux bombardements lui avait filé un terrible coup de stress et il passa vingt minutes à trembler comme une feuille morte.

Mais le coup de sifflet de l’arbitre fut pour lui la meilleure des antidotes. Il démarra la finale comme en transes : "Je relançais sans cesse, même de mon propre en-but. À tel point que Jep Desclaux dut freiner mon ardeur." Sa frénésie offensive était telle qu’elle effraya jusqu’à ses partenaires. Et voilà Jep Desclaux obligé de carrément lui administrer une gifle en plein match. Pauvre Jep Desclaux, au moment où il amenait sa jeune équipe vers le Brennus, il vivait l’humiliation de tout manquer au pied : zéro transformation sur cinq. De dépit, il laissa la dernière à Puig Aubert. Des 45 mètres en coin, le teenager clôtura la marque d’une ogive impeccable, malgré le brouhaha d’un mouvement de foule. Les supporters catalans retardés venaient enfin d’arriver dans des taxis gazogènes et parmi eux, le propre père de l’arrière catalan. "Il a pu au moins voir le dernier essai de Trescazes et mon coup de pied."

L’association impossible

Le lendemain, L’Auto titra : "On attendait le torero Dauger, on a découvert le petit prodige Puig Auber." Les deux hommes n’avaient que six ans de différence. Aujourd’hui, ils compteraient au moins trente sélections communes mais, à l’époque du cinéma noir et blanc et des tractions avant, cette association ne vit jamais le jour. Les deux hommes furent tous les deux pris par les soubresauts politico-sportifs de leur époque. Puig Aubert, dès la saison suivante, fut séduit par les Treizistes ressuscités par la Libération. Pour 50 000 francs, il signa à Carcassonne, contre l’avis de son père, dirigeant de l’Usap, qui porta plainte à la gendarmerie pour "enlèvement d’enfant". "À l’époque, je touchais en tout et pour tout deux paquets de gauloises par semaine. Mais mon plus grand regret fut de ne pas avoir été international à XV."

Il deviendra la plus grande vedette de l’autre rugby, célébré en Australie, élu "champion des champions" français en 1951 et surnommé "Pipette". Sa carrière, rythmée par les cigarettes et les apéritifs, fut un long défi aux lois de la préparation physique. Quand il rangea ses crampons en 1959, il pesait près de 90 kilos. Jean Dauger paya au prix fort la réconciliation franco-britannique. Au nom de l’amateurisme, il fut interdit de XV de France pour avoir joué avant-guerre contre de l’argent (30 000 francs) pour les Treizistes de Roanne. Le superbe trois-quarts centre ne connut qu’une seule vraie sélection, contre l’Écosse en 1953, à 34 ans. Jusqu’à son dernier match (en 1956), il porta fièrement l’étendard de son talent sacrifié, seulement paré de l’admiration que lui portaient ses héritiers (dont André Boniface). "Il existe très peu d’images de Jean Dauger. Il reste le prototype du joueur entouré d’un halo littéraire."

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