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Baky écrit - "Faire disparaître la honte dans le siphon de la douche" : la solitude du sportif

Baky écrit - "Faire disparaître la honte dans le siphon de la douche" : la solitude du sportif
Par Rugbyrama

Le 09/03/2022 à 11:14

BAKY ÉCRIT - Retiré des terrains depuis l'été 2021, Bakary Meité profite de sa liberté retrouvée pour poser un regard libre, décalé et forcément engagé sur l’actualité du rugby, des belles histoires du monde amateur aux exigences du secteur professionnel. Aujourd'hui, il nous plonge dans la solitude du sportif, quand rien ne va. Mais qu'il ne s'autorise plus à le dire, ni à le montrer...

Je n’ai pas le droit de me plaindre. Je n’ai pas de répit. Je suis dans le dur. Mais je ne dis rien. Le ballon tombe devant moi. Avec lui tombe ma confiance. La mêlée est ordonnée. J’ordonne à ma confiance de se relever. Elle n’en fera rien.

Les quolibets glissent sur ma peau. C’est faux. Ils s’accrochent à mon maillot et tentent de me retenir. Je suis cloué au sol. Alors que je devrais m’élever pour aller chercher ce ballon haut. Je saute à contre temps. Loupé. Mes coéquipiers m’encouragent en façade. Mais je sens la réprobation derrière leurs regards. Ils ne me jugent pas mais ils me jugent. Je pense à la séance vidéo qui suivra dans 2 jours. Alors que nous sommes à la 18e minute de jeu. Il m’en reste 62 pour prouver que je ne suis pas un raté.

Je réussis ma passe. Oui. Enfin une action positive. Rien de compliqué. Pourtant je m’y accroche. Ça sera mon phare. Qui me guidera à bon port. Le public acquis à la cause de nos adversaires, se comporte comme la Lorelei. Ses sifflets et ses huées tentent de me faire échouer. Je n’entends plus que ça. Ça m’obsède. Même les encouragements envers leurs favoris sont dirigés contre moi. Je le sais. Je suis dans le dur mais je suis seul.

J’essaie de tenir le compte du nombre de placages que j’ai asséné. 9 ? 10 ? Je ne sais plus. J’ai perdu le fil. Mais je sais que j’en ai loupé un. C’est celui-là qui m’obnubile. La mi-temps est sifflée. Je vais pouvoir souffler. Souffler ? Le coach a d’autres plans pour moi. La mise à l’index. Je suis sommé de m’expliquer sur mes loupés. Là, devant tout le monde. Les interrogations fusent. La sommation est bien évidemment rhétorique. Hors de question que j’ose avancer la moindre explication. Je dois prendre la charge. L’encaisser. Et la transformer en rage. Rage que je dois décharger sur l’adversaire. C’est bien connu. Notre sport se nourrit de colère. Mais mon catalyseur de colère est en panne.

Je ne sais pas faire. Je ne sais plus faire. Je m’encourage. Je me parle. Je me dis que les mots durs de mon entraîneur ne me touchent pas. Je me mens. Je retourne dans l’arène. Coup d’envoi. Le 10 adverse tape sur moi. Il me vise. J’attrape le ballon. Et me lance. Je franchis mon premier opposant. Il loupe son placage. Je ne suis pas le seul. Je compatis. Un deuxième joueur tente de me stopper. Il y parvient tant bien que mal. Je suis au sol je dois libérer mon ballon mais un troisième en a décidé autrement. Ces avant-bras au sol m’empêchent de tendre le ballon vers mon demi de mêlée. Le coup de sifflet retentit. Yes ! J’ai provoqué la faute de l’adversaire. Mais la clameur du stade et les encouragements de ses partenaires me font vite déchanter. Je suis sanctionné par le directeur du jeu.

Lui aussi est contre moi. Je me relève dans une solitude coupable. Plus de mots rassurants de mes partenaires. Ils sont déjà replacés à 10 mètres quand le capitaine de l’ennemi lève son index vers les poteaux. L’arbitre l’imite des deux bras. J’envisage de lui signifier qu’il se fourvoie avant de me raviser. Je me replace. Embrumé par la honte. Du coin de l’œil, je lorgne le banc de touche. Mon remplaçant a quitté sa chasuble. Il récupère les consignes auprès de l’entraîneur adjoint. Ils fourbissent contre moi. Je le sais.

Le kiné lui asperge les mains de colle. Lui aussi est complice. Je croyais pourtant qu’on était amis. Lui auprès duquel je me suis si souvent confié. Dans l’intimité de la salle de soins. Le botteur a posé son tee. Il s’élance. Le cuir s’élève. Je ne suis pas sa course. Les moqueries du public font foi.

Sans même regarder le panneau led brandit par le quatrième arbitre, je me dirige vers le banc de touche. Mon substitut entre au pas de course, déterminé à montrer à tout un stade que le changement c’est maintenant. Le banc de touche. La poignée de main est molle. Le réconfort est timide. J’ai envie de filer aux vestiaires. Me laver. Faire disparaître la honte dans le siphon de la douche.

Je tente de me transformer en supporter pour mes partenaires que j’ai lâchement abandonnés. Le cœur n’y est pas. Non. Le cœur est au ressassement. Toutes ces mauvaises actions. Tous ces mauvais choix. Je me rassure en repassant l’historique de ma saison. J’ai réalisé de solides performances. Je ne suis pas devenu nul du jour au lendemain. Et pourtant. Tout me pousse à le croire.

J’en parlerai à ma psy. Elle seule doit savoir. Elle seule est autorisée à connaître mes faiblesses mentales chroniques. Personne d’autres. On travaille ensemble. Elle m’aide. A retrouver la confiance. Elle me perfuse. En goutte à goutte. Tous les litres d’assurance et de conviction que j’ai perdus.

En attendant, mon isolement doit se fondre dans un collectif qui invisibilise les souffrances individuelles.

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