Carnet noir - Décès de Lucien Mias, double vainqueur du Tournoi et légende du rugby français : la mort d’un géant

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C’est plus qu’un joueur qui nous a quittés, c’est une légende, un symbole, un rénovateur. Lucien Mias a révolutionné le jeu d’avants dans les années 50 lors de la fameuse tournée du XV de France en Afrique du Sud. Instituteur devenu médecin, son envergure dépassait le cadre des terrains de rugby. Il avait 93 ans. 

C’était à la fois une conscience et une grande gueule. Lucien Mias est parti à l’âge de 93 ans, ce lundi 13 mai 2024. Une longévité en osmose avec son métier de médecin spécialiste de la gériatrie. Dans les années cinquante, il représentait le type même de l’avant de devoir, colossal et plutôt lent, qui ne cherchait pas à manier le ballon.

Lucien Mias a fait partie des joueurs qui ont le plus influencé le rugby français, bien plus que ne l’indique une lecture brutale de son palmarès : 29 sélections en huit ans de carrière internationale. Il fut aussi l’homme d’un seul club ou presque, Mazamet avec qui il ne fut jamais champion de France, mais seulement finaliste en 1958 (en gagnant toutefois le Du-Manoir la même année). Mais son nom est associé à deux moments très intenses : la tournée de 1958 en Afrique du Sud et la victoire de 1959 dans le Tournoi, la première des Français sans partage.

Mias arrêta sa carrière internationale dans la foulée, à 29 ans et demi. Elle avait en plus été coupée en deux : 17 sélections entre 1951 et 1954 et 12 entre 1957 et 1959. Il avait profité de sa traversée du désert bleu pour perdre 20 kilos et passer du statut de colosse un peu chien fou à … demi-athlète capable de mener, par l’exemple, un paquet d’avants vers des rivages inconnus.

Il devint ensuite une sorte de statue du commandeur, une référence dont on transmettait le souvenir aux plus jeunes de génération en génération. Dans les années 1980, on le redécouvrit quand il commentait les matchs du XV de France aux côtés de Pierre Salviac (en 1984). Son parcours fut exceptionnel car Lucien Mias était bien plus qu’un simple joueur de rugby : le ballon ovale ne fut qu’une partie de sa vie, même si elle le rendit célèbre. En marge de sa carrière, il exerça des métiers qui n’avaient rien d’emplois de complaisance. Il fut d’abord instituteur, puis à vingt-deux ou vingt-trois ans décida d’entreprendre des études médecine. Quelle volonté il fallait avoir, même à l’époque ! Le président de Mazamet le logeait dans un petit appartement toulousain et il se rendait à la faculté à vélo.

On lui donna évidemment le surnom de « Docteur Pack », évidemment. Plusieurs médecins toulousains confiaient, des étoiles dans les yeux, l’avoir affronté ou accompagné lors de matchs universitaires qu’il disputait en marge de sa carrière officielle. Il en joua même un la semaine d’un France-Angleterre.

La passe d’armes avec Jean Prat

Mais pourquoi a-t-il laissé une telle empreinte dans le rugby français ? Par la force du souvenir de la tournée de 1958 en Afrique du Sud (match nul au premier test, victoire dans le second), d'abord. Elle fit des Bleus des sortes de mini-champions du monde virtuels. Elle donna lieu aussi à un livre extraordinaire : "Le Grand Combat du XV de France" qui forgea sa légende.

Le plus surprenant est qu’il ne devait pas en être le capitaine, mais Michel Celaya s’était blessé lors du premier match. Ceci dit, Lucien Mias était déjà un leader naturel, un tempérament fait pour commander et donner son avis sur presque tout. Une anecdote lui reste attachée, la célèbre algarade qui l’opposa à Jean Prat à l’issue de la finale 1958 : "Tu n’es pas Monsieur Rugby ; tu es Monsieur anti rugby !"; "Et toi, si on t'enlève ta grande gueule, il ne te reste plus rien". Rien n’était vrai dans ces deux saillies verbales. Prat et Mias étaient deux monstres sacrés mais n’avaient pas le même tempérament, le Lourdais était plus froid, le Mazamétain disposait de plus de faconde, de plus de culture aussi.

Son adresse à Amédée Domenech

Se repencher sur son parcours, c’est s’apercevoir que le rugby d’autrefois appartenait aux joueurs. Le XV de France de Lucien Mias n’avait pas d’entraîneur alors, à moins de trente ans, il se retrouva de facto aux manettes pour redresser le XV de France et lui proposer un vrai schéma de jeu, au niveau des avants en tout cas. Il introduisit sa doctrine du « demi-tour contact » et l’idée que les avants n’étaient pas que des bourriques préposées à gagner le ballon tant bien que mal. Avec lui, les avants devaient jouer unis comme les doigts de la main (ça n’allait pas toujours de soi), Son adresse à Amédée Domenech, pilier virevoltant, est restée célèbre : "Tu es le plus fort d’entre nous, mais sans toi, nous sommes tous meilleurs". Puis il introduit l’idée que les avants devaient aussi impulser des mouvements par eux-mêmes, après les touches par exemple, par des relais soignés. Pour le coup, ça n’allait pas du tout de soi, en France, dans les années 50. Lucien Mias avait compris tout cela le jour où il avait pris un terrible 52 à 3 des mains des Springboks, en tournée.

Nous avons aimé, admiré et respecté Lucien Mias aussi parce que, revenu à la vie civile, il enfila une blouse blanche et un stéthoscope. Sa nouvelle vie put commencer. Elle fut enrichissante, mais non exempte de malheur, la mort tragique de sa petite fille en 2014 nous fit souffrir à sa place.

Il n’entraîna jamais, il le faisait déjà quand il chaussait les crampons. Il se retrouva dans des hôpitaux et se spécialisa donc en gériatrie, lui qui dans ses dernières années lisait encore "Le Monde" tous les jours y développa des thérapies et des exercices destinés à lutter contre la marche impitoyable du temps, plus impitoyable encore que ces packs des Springboks auxquels il avait su résister. Comment lui rendre l’hommage qu’il mérite en disant qu’il fut le nec plus ultra du rugby amateur, son héros et son héraut.

A sa famille et ses proches, la rédaction de Midi Olympique adresse ses plus sincères condoléances.

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Les commentaires (10)
Vieuxloup Il y a 10 jours Le 14/05/2024 à 11:46

J'ai vu Lucien Mias évoluer avec la grande équipe de Mazamet face à Castres en 1958 c'était un vrai leader, qui effectivement a tracé un chemin. De façon plus prosaïque, le mal de ce siècle c'est qu'il n'y a plus de respect pour nos « grands » anciens qui ont fait beaucoup pour que nous puissions vivre dans un confort moral et matériel. Avant ce n'était pas mieux mais nous agissons en enfants gâtés, toujours insatisfaits. Le rugby n'échappe pas à cette règle, il y avait de grands joueurs par le passé qui ont permis une belle évolution de ce sport, un rugby actuel qui n'a plus rien à voir avec le présent. Mais qui est devenu ce jeu attrayant (quoique que l'on en dise) grâce à tous ces grands joueurs. Respect monsieur Mias et merci !

Herman59 Il y a 10 jours Le 14/05/2024 à 09:27

Merci Monsieur Mias. Mon plus grand respect au joueur et à l'Homme. Mes condoléances à votre Famille et tous vos proches. Le monde du rugby n'oublie pas ses Légendes. MERCI.

Socrates06 Il y a 11 jours Le 13/05/2024 à 22:55

Vous nous parlez d un personnage que les moins de 20 ans devraient connaître