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Analyse - Physique, style de jeu, communication... La nouvelle mue d'Antoine Dupont décryptée

Par Nicolas Zanardi (avec Simon Valzer)
  • Antoine Dupont a dû faire évoluer son jeu, avec ce passage au rugby à 7 en vue des jeux Olympiques de Paris cet été.
    Antoine Dupont a dû faire évoluer son jeu, avec ce passage au rugby à 7 en vue des jeux Olympiques de Paris cet été. Icon Sport - Anthony Dibon
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Alors que de nombreux observateurs redoutaient pour Antoine Dupont cette saison post-Coupe du monde, celui-ci a eu l’intelligence d’encore évoluer sur et hors du terrain, conséquence de ses nouveaux objectifs. Rien moins que la marque d’un pur champion.

Un jour, peut-être, se rendra-t-on vraiment compte de la chance qu’ont eue nos contemporains de voir évoluer Antoine Dupont. Ce qui frappe, au sujet de ses performances, n’est même pas le niveau de jeu incroyable qu’il a pu atteindre, auquel d’autres joueurs peuvent parfois avoir accès (à l’exemple, par exemple, du demi de mêlée du Leinster Jamison Gibson-Park depuis deux ans) mais bien la manière dont le natif de Lannemezan parvient à se réinventer, encore et toujours, depuis ses premières sélections au niveau international, voilà déjà sept ans. Essentiellement puncheur au début de sa carrière jusqu’à ce qu’une rupture des ligaments croisés vienne freiner son ascension, Dupont a en effet profité de sa première longue convalescence pour travailler son jeu au pied, devenu le plus long du circuit mondial. Avant de se décider, après sa blessure au dos en 2019, de se "rééquilibrer" et de travailler des deux pieds, au point d’incarner depuis une menace sans égale quand on parle d’occupation du terrain.

Antoine Dupont a dû faire évoluer son jeu, avec ce passage au rugby à 7 en vue des jeux Olympiques de Paris cet été.
Antoine Dupont a dû faire évoluer son jeu, avec ce passage au rugby à 7 en vue des jeux Olympiques de Paris cet été. Icon Sport - Anthony Dibon

 

À l’arc de cette mue stratégique, Dupont a depuis apporté de nombreuses cordes : sa maîtrise toujours plus poussée des courses de soutien mais aussi des subtilités du règlement, qu’il poussa jusqu’à l’extrême limite en 2022, au point d’obliger World Rugby cette saison à légiférer au sujet de la désormais célèbre "loi Dupont".

Régénéré par l’objectif olympique

Nombreux étaient toutefois ceux qui pensaient que la défaite en quart de finale de la Coupe du monde 2023, son retour (trop) express après sa fracture du maxillo-zygomatique ou encore son attitude controversée vis-à-vis de l’arbitre Ben O’Keeffe allaient sonner le premier coup d’arrêt de sa carrière. Mais c’était mal connaître le phénomène, qui ne perdit pas de temps à ruminer son échec pour mieux se lancer dans un nouveau défi : les jeux Olympiques de Paris, et ce passage à 7 dans lequel il s’investit corps et âme, notamment d’un point de vue physique (lire ci-contre), au point de ne pas disputer le dernier Tournoi des 6 nations. De quoi en devenir schizophrène ? C’est précisément ce qui amusait son manager Ugo Mola. "Il faut qu’il ait plusieurs personnalités, souriait ce dernier. Schizophrène ça s’arrête peut-être à quelques-unes, mais lui, il faut qu’il en ait beaucoup… Quand on apprend qu’il y a quasiment plus de monde pour le voir faire un entraînement (pour son premier en rugby à VII, NDLR) que pour des conférences de presse du Tournoi des 6 Nations ou de retour de Coupe du monde, c’est presque flippant, mais c’est sa réalité."

Les bienfaits inattendus de la polyvalence

Un quotidien hors-norme, à l’image du joueur, que le club a accompagné dans sa quête de fraîcheur mentale en jouant énormément sur sa polyvalence à son retour du Mondial. "Antoine, peu importe le poste où il joue. C‘est un joueur qui n’a pas réellement de poste dès lors que le jeu s’emballe et la seule chose qu’on veut dans ces moments-là, c’est qu’il ait le ballon très vite dans les mains. Antoine peut jouer 9, 10, 13, 15… Il pourrait même être international aux quatre postes." Le passage de Dupont à 7, ainsi que son utilisation régulière en tant qu’ouvreur sous le maillot toulousain, ont aujourd’hui débouché sur une forme "d’épure" qu’on ne lui connaissait pas lorsqu’il revient à sa position traditionnelle de demi de mêlée, qui fait de lui un joueur toujours plus dangereux (lire ci-contre). Ses performances en Champions Cup, qui ont guidé le Stade toulousain en finale face au Leinster, en sont la preuve. Si bien qu’en cas de titre européen dans quelques semaines (25 mai), la tendance pourrait logiquement être à le préserver lors du tournoi de Madrid à 7, la semaine suivante. Histoire de permettre à l’enfant prodige de souffler un peu, s’il compte rester performant sous tous ses maillots jusqu’au 27 juillet…

Un style épuré, des courses de soutien ajustées

Longtemps, Dupont fut catalogué pour ses démarrages au bord des rucks et sa capacité redoutable à remporter ses duels dans un petit périmètre. Une tendance qu’il a toutefois dû gommer au fil des ans, au fur et à mesure que la surveillance de ses adversaires s’est accrue sur lui… Et plus encore ces derniers mois puisque, de par son passage au rugby à VII, Dupont a (un peu) moins travaillé sur le haut du corps et se retrouve logiquement moins dévastateur sur les duels dans les petits espaces.

Devenu pour toutes ces raisons de plus en plus éjecteur, le Toulousain a ainsi affiné son jeu dans un autre registre : celui de l’anticipation dans les soutiens, qui lui avait déjà valu son surnom de "ministre de l’intérieur". "Antoine y arrive parce qu’il a les qualités physiques et tactiques pour, nous confiait récemment Romain Ntamack. Il sent le jeu et, en tant que numéro 9, il va vite au soutien. Si ça ne marque pas derrière, il doit être le premier à éjecter le ballon. Même si d’autres peuvent aussi y arriver, Antoine a vraiment apporté ça. Cela nous inspire tous mais ce n’est pas évident, car cela demande beaucoup d’énergie." Le hic ? Il est qu’à ce sujet aussi, les adversaires se sont accoutumés, en missionnant des joueurs pour le "retarder" (à la limite du règlement…) ou le marquer individuellement, afin de lui couper les possibilités de passe. Une tendance à laquelle Dupont s’est encore adapté, à l’image du doublé inscrit face aux Harlequins le week-end dernier : plutôt que d’anticiper ses courses à l’intérieur, le demi de mêlée s’est ainsi soustrait à la surveillance de ses adversaires en restant dans l’axe profond du ballon, afin de réaliser un dernier relais moins spectaculaire, mais tout aussi efficace. Un signe supplémentaire de son incroyable "QI rugby"…

La nouvelle mue de Dupont décryptée
La nouvelle mue de Dupont décryptée Icon Sport - Scoop Dyga

Un rapport aux arbitres mieux maîtrisé

L’extrême maîtrise du règlement par Antoine Dupont n’est plus à démontrer. Peu de joueurs avant, et sans doute peu après lui, ont flirté avec la limite de la règle au point d’obliger l’instance internationale à légiférer officiellement… Toutefois, au-delà de la "loi Dupont" (qui fut, au passage, mise en évidence lors d’un Tournoi dont il était le grand absent) qui pèse désormais inconsciemment dans ses rapports aux arbitres en tant que capitaine, Antoine Dupont semble avoir également tiré les leçons du quart de finale face à l’Afrique du Sud. Critiqué ce jour-là pour être entré dans un rapport très vite frontal avec Ben O’Keeffe, le natif de Lannemezan en a manifestement retenu l’importance de ne pas "ronger" trop rapidement les référés, afin de réserver ses interventions aux moments critiques, ceux qui comptent vraiment…

Le meilleur exemple est probablement le plus récent : pénalisé très vite (et sans doute à tort) par Andrew Brace pour une montée hors-jeu derrière une mêlée, Dupont n’a pas bronché, tout comme il est resté stoïque lorsque tout le Stadium pestait contre un 50-22 discutable (mais légal) trouvé par les Harlequins en première période. Cette attitude parfaite lui a probablement permis d’en rajouter un peu (ainsi que l’ont remarqué les commentateurs britanniques) lorsqu’il fut victime du coup de tête de Walker, provoquant le carton jaune. De quoi faire inconsciemment pencher la balance, au point de ne pas faire hésiter M. Brace au moment de retourner une importante pénalité, après la «calbote» inutile de Marler sur Ramos, qui aurait pu tout aussi bien passer en pertes et profits dans un autre contexte…

 

Un physique sur les critères du VII

D’aucuns trouvent Antoine Dupont changé, sur le plan physique. Plus sec qu’avant, légèrement plus musculeux, avec des traits sensiblement plus fins. C’est possible. En interne, au Stade toulousain, on assure pourtant que le capitaine des Bleus n’a perdu aucun poids, autour de 86kg. Plus sûrement, "Super Dupont" a transformé quelques kilos de masse grasse en muscle, d’où cette impression d’un corps "séché".

Sur le terrain, il faut reconnaître que Dupont a retrouvé de la vitesse. Beaucoup de vitesse et les espaces qui en découlent, comme au temps où les défenses ne le surveillaient pas encore comme le lait sur le feu. La raison de cette évolution est simple : Antoine Dupont a vécu un cycle complet de préparation de rugby à 7, ainsi que deux étapes du circuit mondial. Mieux, son arrivée à 7 avait été anticipée en amont par l’encadrement de France 7. Ce mercredi, il confiait au micro de TF1 : "Je me suis rendu compte de la différence entre le 7 et le XV et au début, j’ai eu des séances spécifiques avec les préparateurs physiques. L’idée n’était pas juste de faire acte de présence mais d’être performant". Son préparateur physique à 7 Julien Robineau confirmait : "Depuis septembre-octobre, je suis en contact avec le préparateur physique de Toulouse pour débroussailler le terrain. J’ai récupéré toutes les données de charges d’entraînement d’Antoine en club. J’avais donc une vision précise de ce qu’il faisait depuis des mois. Comme pour tout quinziste, la grosse différence avec notre groupe se faisait sur la distance sprintée. Nous avons donc orienté un peu sa préparation. Et là, il n’y a pas le choix : il faut des sprints sur 40 mètres, sur 50 mètres… C’est ce qu’il a fait, à la fin de ses entraînements avec Toulouse, quand il se sentait bien et que c’était possible."

L’habituel capitaine du XV de France a été, sans surprise, un élève assidu de ses cours à distance : "Il atteint des "vitesses max" très régulièrement. Il avait les prédispositions physiques de base pour évoluer à 7, d’autant plus qu’il joue 9 et que la répétition des courses est un de ses points forts. Mais il s’est aussi préparé comme il le fallait pour être en forme." Trois mois après, Dupont récolte encore les fruits de son travail sur le terrain, cela se voit. Toujours aussi explosif sur les premiers appuis, Dupont semble avoir gagné en vitesse pointe ou, tout du moins, avoir gagné de la facilité à enchaîner les longues courses de 40 ou 50 mètres alors qu’il était déjà une machine de résistance. Et ce n’est pas le Stade toulousain qui va s’en plaindre… 

Antoine Dupont a dû faire évoluer son jeu, avec ce passage au rugby à 7 en vue des jeux Olympiques de Paris cet été.
Antoine Dupont a dû faire évoluer son jeu, avec ce passage au rugby à 7 en vue des jeux Olympiques de Paris cet été. SUSA / Icon Sport - Tomaz Jr
 

Sa communication diversifiée

Son manager au Stade toulousain Ugo Mola en riait volontiers, lors de la conférence de presse suivant la victoire en demi-finale de Champions Cup dimanche dernier. Sitôt le match terminé, Antoine Dupont se projetait déjà sur la finale prévue trois semaines plus tard, dévoilait les axes techniques que son équipe devait travailler et les lacunes qu’elle avait à corriger : "Un vrai discours de coach !", plaisantait Mola.

Il est vrai qu’Antoine Dupont excelle aujourd’hui dans l’exercice des conférences de presse, avant ou après match. Le Toulousain sait glisser une ou deux informations ou formules croustillantes, sans jamais prêter le flanc à la polémique. Un équilibre qui s’est certainement construit au fil de ses expériences, comme la défaite en quart de finale de la Coupe du monde face à l’Afrique du Sud où le capitaine des Bleus avait remis en question l’arbitrage.

Pour tout dire, le réservé Dupont semble prendre plus de goût à l’exercice médiatique, avec une communication désormais réservée aux médias "grand public" (GQ, Paris Match, En Aparté, C à vous, Quotidien...).

Ces médias lui permettent de soigner toujours plus son image vis-à-vis de ce nouveau public, plus large, pas forcément au fait des choses du rugby (n’a-t-il pas fait une entrée fracassante à la 38e place des personnalités préférées des Français, dont il est le 3e sportif ?), tout en restant performant chaque week-end sur le terrain. La preuve de l’incroyable dimension prise par la grande star du rugby tricolore…

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