• Owen Farrell et Marcus Smith, concurrents puis associés, ont subi comme les autres la loi des Bleus. L'Angleterre n'est plus en mesure de rivaliser.
    Owen Farrell et Marcus Smith, concurrents puis associés, ont subi comme les autres la loi des Bleus. L'Angleterre n'est plus en mesure de rivaliser. PA Images / Icon Sport - PA Images / Icon Sport

6 Nations 2023 - L'opinion - Rangez les couteaux : l’Angleterre coule, et cela n’a rien de réjouissant

Le | Mis à jour

6 NATIONS 2023 - Châtiés par les Bleus dans leur temple de Twickenham (10-53), les Anglais n'en finissent plus de perdre leur rugby. Un déclin aux explications multifactorielles mais qui ne doit certainement pas faire notre bonheur. Le monde du rugby a besoin d'une Angleterre forte. Et les Bleus, aujourd'hui brillants, ont connu de tels tréfonds il n'y a pas si longtemps. Il conviendrait de s'en souvenir.

De notre côté du Channel, de Calais à Perpignan, il y a toujours ce plaisir coupable à voir l’Angleterre loin derrière et, pour ce coup, franchement à terre. Au nom de l’Histoire, de la rivalité ancestrale et de cette jalousie cordiale que nos deux pays se prêtent. On se mesure l’appendice sur tout et n’importe quoi, du politique au culturel, du franchement symbolique au nettement plus sérieux sujet du culinaire. Et le sportif, donc. Pas de détestation, non. Surtout pas. Ou ce n’est qu’excès du langage et faiblesse de l’esprit. Il est ici question de rugby, de plaisir passionnel. Loin des choses viles de la guerre.

Une équipe dépressive

En matière de rugby, le XV de la Rose a donc touché le fond, ce samedi à Twickenham. Concassé devant par l’intensité de Français pas plus costauds, mais clairement plus vitaminés et qui l’ont foudroyé sur chaque impact, chaque collision dans laquelle ils s’engageaient à 1000 à l’heure. Le cérébral rongé par le mal insidieux du doute, les Anglais n’ont jamais trouvé cette étincelle. Au long de cet après-midi de cauchemar, ils étaient comme frappés de lenteur, lestés d’un poids invisible et qui sautait pourtant aux yeux, sur chaque action.

Au lendemain de sa déroute magistrale, cette équipe anglaise fait désormais plus que douter : elle entre en dépression. Triste de tout et même d’être là, sur le terrain ; ne donnant aucun plaisir et n’en prenant pas davantage ; attendant le regard bas que le match se passe et que la sanction tombe, sans jamais montrer les premiers signaux d’une forme de rébellion. Résignée. Comme la confiance, immense dans le camp bleu et famélique dans les rangs blancs, peut créer des écarts béants sur un terrain de rugby.

Le syndrome des Saracens

Moins cérébral, plus factuel, l’autre raison de la décomposition du XV de la rose tient dans l’histoire récente de son plus beau fleuron : rois d’Europe, écrasant tout sur leur passage, les Saracens ont connu une relégation-sanction, en 2020. Foin d’injustice, la fraude au salary cap était avérée et grossière, dans ses proportions. Mais les conséquences sur le rugby anglais et sa sélection nationale furent désastreuses.

À l’époque, les esprits les plus optimistes y voyaient pourtant une opportunité pour la Rose : l’armada des « Sarries » allait trouver dans cette saison de transition le repos qui lui manquait. Farrell, Itoje, Billy&Mako Vunipola, Jamie George, Elliott Daly n’en seraient que plus forts ? Raté. Tous cadres de la campagne de 2019 au Japon, ils n’ont plus jamais retrouvé leur niveau d’avant 2020. Et l’Angleterre l’a payé cash.

Une situation que ciblait Ugo Mola, il y a dix jours dans les colonnes de Midi Olympique. « Eddie Jones a lui-même reconnu que son récent échec à la tête de l’équipe d’Angleterre était étroitement lié à la descente des Saracens en deuxième division anglaise. Pourtant, au départ, tout le monde pensait que cela allait être bénéfique au XV de la Rose. Sauf que leur descente a impacté le niveau de jeu et d’exigence des joueurs des Saracens. L’épine dorsale a soudain moins performé avec l’équipe nationale, même s’ils étaient physiquement reposés comme jamais. » Depuis la relégation des Saracens, les Anglais aussi se rapprochent de la deuxième division mondiale. Pas sûr qu’Eddie était le seul responsable de ce déclin.

Se souvenir de 2019

Le tableau du rugby anglais, vous l’aurez compris, n’a plus rien de reluisant, plus rien d’enviable. Sa locomotive des Saracens est portée disparue quand l’Irlande et la France, les deux nouvelles super-puissances d’Europe, s’appuient sur les réussites du Leinster et de Toulouse pour avancer et construire. Sa formation inquiète, quand les U20 de Sa Majesté ont également implosé vendredi soir, face à nos Bleuets (7-42). Ses clubs dérouillent en Champions Cup, ses meilleurs joueurs déclinent et, à l’horizon pas grand de réconfortant.

Faut-il s’en réjouir ? Certainement pas. Parce que le malheur des uns n’a jamais fait le bonheur des autres et que le rugby mondial a clairement besoin d’une base forte en Angleterre. La France comme les autres. Parce que les Bleus, il faut s’en souvenir, ont aussi connu de tels déboires. Il n’y a pas si longtemps, en 2019, quand nous explosions à notre tour sur la pelouse londonienne.

Nombre des Bleus d’aujourd’hui avaient éprouvé l’humiliation. À commencer par le capitaine flammes Antoine Dupont, qui se souvenait ce samedi : « Je pense qu'il faut être hyper fier mais aussi ne pas avoir la mémoire courte. Il y a quatre ans, on avait pris trente points au bout de trente minutes (44-8 lors du Tournoi 2019) et on baissait tous la tête à la mi-temps, on ne voulait même pas ressortir du vestiaire. Il faut se souvenir de ça, rester humble. » Les Anglais pourront aussi s’appuyer sur ce souvenir de nos Bleus, l’orgueil déchiqueté il y a quatre ans et si conquérants ce samedi : si le chemin de la rédemption est long, il n’interdit pas de retrouver la lumière.