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Top 14 - L’arbitrage mérite-t-il autant les critiques ?

L’arbitrage mérite-t-il autant les critiques ?

Le 03/06/2016 à 09:15Mis à jour Le 03/06/2016 à 12:06

OPINION - C’est une réflexion quasi-philosophique : "l’arbitrage doit-il être infaillible pour être bon ?". Ce point de départ complexe mais caricatural nous pousse à une autre question, plus simple. Qu’attendons-nous vraiment d’un arbitre professionnel, et méritent-ils d’être si souvent au coeur de la critique ?

C’est devenu le passage obligé en zone mixte. Parfois en colère face au micro. Parfois sur le ton de la confidence, entre deux interviews. L’arbitre… jamais cité directement, comme le Président de la République ou le Pape, sa fonction balaye tout, de son nom à ses qualités humaines. Ne reste que sa fonction. Dans la bouche des joueurs et plus encore des entraîneurs, il est celui qui explique un revers injuste, un point perdu bêtement, une mêlée qui recule, une attaque stérile ou une défense perméable.

Un arbitre de touche lors de Brive - Castres

Un arbitre de touche lors de Brive - CastresIcon Sport

L’exigence de la cohérence plus que la perfection

Victime de quoi, de qui ? Et bien des autres ! Ou plutôt des agissements du seul acteur dont la critique est aujourd’hui publiquement admise. Et totalement assumée… De Johann Authier ("Ça n’est pas nous qui perdons le match, on nous a empêchés de gagner" ) à Patrice Collazo ("Une personne avait décidé que ce n’était pas le jour de La Rochelle" ), en passant par Bernard Jackman ("Soit M. Cardona et son juge de touche ne connaissaient pas les règles, soit parce que c’était le Racing 92" ) ou Franck Azéma ("Il n’a pas été bon, il a été dépassé par l’évènement, il n’y a qu’à voir sa dernière entrevue avec les capitaines pour s’en apercevoir…"). L’arbitre est une cible facile et surtout habituelle.

Au coeur de cette critique parfois exacerbée et stupide, une constante revient. La majorité des observateurs ont conscience qu’il serait stupide d’exiger la perfection d’un arbitrage. Beaucoup moins d’espérer la cohérence, comme le soulignait Franck Azéma en début de saison. "On peut se tromper, mais il doit y avoir de la cohérence autant dans la prise de décision que dans les appels à la vidéo" (après Clermont-Bordeaux, le 12/09/2015).

L'arbitre Romain Poite lors de Bordeaux-Bègles - Clermont

L'arbitre Romain Poite lors de Bordeaux-Bègles - ClermontIcon Sport

La clef d’un bon arbitrage est donnée : la constance. L’homme en noir (qui d’ailleurs n’est plus en noir depuis longtemps) en rugby a comme mission principale et délicate d’appliquer des règles, dont la plupart sont soumises à interprétation. Dès lors, la différence entre un arbitre de haut niveau et un arbitre moins doué réside - en partie - dans sa capacité à appliquer aux mêmes faits la même sanction.

L’incohérence suscite la frustration et la méfiance. Voir les soupçons. C’est pour cela que L’arbitre doit aujourd’hui expliquer, enseigner, décortiquer au maximum ses décisions. Et plus encore, ses motivations. Un terrain fertile pour le développement de deux choses : l’obligation difficile mais nécessaire de la pédagogie, et le basculement des rapports de force où l’arbitre doit désormais justifier ses décisions auprès des fautifs.

L'arbitre Salem Attalah, lors de Racing - Clermont

L'arbitre Salem Attalah, lors de Racing - ClermontIcon Sport

La difficile rapport de force entre professionnels et amateurs

Ce rapport de force entre juge et accusé a toujours existé. Mais autrefois, les échanges se faisaient d’égal à égal. D’un côté, des joueurs amateurs, conscients de leurs lacunes réglementaires. De l’autre, un arbitre considéré comme omniscient, capable de sanctionner, parfois à tort et sans fondement. Le résultat était très discutable, critiqué, mais communément accepté.

Le vrai basculement de ce rapport de force intervient avec la professionnalisation des joueurs. Le postulat posé est simple : un joueur professionnel - et par définition dont c’est le métier - connait nécessairement les règles. La réalité ? Il croit les connaitre… C’est désormais l’un des rôles de l’arbitre que de convaincre, plaider, justifier les fondements de sa décision.

Salem Attalah et Morne Steyn en discussion

Salem Attalah et Morne Steyn en discussionIcon Sport

Une fonction difficile, d’autant que les arbitres ne sont que très rarement professionnels. Sur les 3275 personnes qui officient sur les terrains, seuls 4 en ont fait leur métier (Jérôme Garcès, Romain Poite, Pascal Gaüzère et Mathieu Raynal). A ceux-là s’ajoutent 5 semi-professionnels (Salem Attalah, Laurent Cardona, Cédric Marchat, Sébastien Minery et Alexandre Ruiz). Un contingent bien faible et un problème (parfois inconscient) aux yeux du grand public et de certains acteurs : d’un côté des professionnels, de l’autre des amateurs.

Une mission explicative et pédagogique rendue presque impossible, aussi, du fait de la disparition de la notion de jeu. Les arbitres sont tenus à une obligation de résultats, et pas de moyens. Le match est un cadre sérieux, dont le résultat peut faire basculer la vie du club et de ses salariés. Les explications et les erreurs n’ont donc plus leurs places. L’arbitre doit encore trouver la sienne.

L'arbitre Laurent Cardona

L'arbitre Laurent CardonaIcon Sport

La mutation de la critique et ses conséquences

Silvère Tian raccompagné par des stadiers à la fin de la rencontre

Silvère Tian raccompagné par des stadiers à la fin de la rencontreIcon Sport

Remettre en question la décision a induit une norme : celle de la contestation. Cette norme s’applique partout, y compris chez les amateurs, les jeunes et les écoles de rugby. Une génération entière élevée dans l’idée que l’arbitre est un ennemi potentiel ? Une étape de plus pour balayer la notion de plaisir, de jeu et peut-être, à moyen terme, celle de respect.

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