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Analyse technique: Un pack d'une tonne, bientôt la normalité ?

Un pack d'une tonne, bientôt la normalité ?

Le 24/02/2016 à 13:18

Avec ses 152 kilos, Uini Atonio a inscrit son nom au panthéon du rugby français en novembre 2014 comme le joueur le plus lourd de l’Histoire du XV de France. Un joueur symbolique d’un rugby où il faut, pour faire le poids, répondre présent sur la balance. Mais les kilos sont-ils utiles... ou futiles ?

Hier rarissimes, les joueurs de 125 kilos ou plus semblent aujourd’hui être entrés dans la normalité. Un coup d’œil le confirme : plus un match sans son golgoth, plus une équipe sans son phénomène physique. Un sentiment dur à expliquer mais qui trouve, finalement, une confirmation scientifique.

  • Le rugbyman, toujours plus lourd

Cette impression visuelle est validée par les chiffres. Entre 1987 et 2011, le rugbyman moyen a gagné 13 kilos ! Si le "joueur type" lors du mondial 1987 affichait un honorable poids de 91,4 kilos, en 2011 il franchit allègrement le quintal : 104,4 kilos en moyenne. Les cas particuliers se multiplient et font les gros titres : Will Skelton (140 kilos), Uini Atonio (152), Census Johnston (135), Ben Tameifuna (145) font exploser les standards chez les avants. Derrière ? Bastareaud (125 kilos), SB.Williams (110), Nadolo (130) ou encore Sam Burgess (118 kilos) affolent la balance.

Uini Atonio. France-Galles, 28 février 2015

Uini Atonio. France-Galles, 28 février 2015Icon Sport

Une tendance confirmée par les acteurs eux-mêmes. Le Briviste Arnaud Mela, qui connait sa quatorzième saison professionnelle, constate: "C’est une réalité. On s’en rend compte nous aussi. Même si au niveau des avants, c’est peut-être un peu moins vrai". Il poursuit: "Aujourd'hui, on a des centres qui font 110, 120 kilos. On a des joueurs, comme Nalaga par exemple, qui restent vifs mais qui sont hyper puissants. Ça change de l’époque où il y avait des centres de 80 kilos... C’est clair qu’aujourd’hui, il y a une densité physique bien plus élevée".

Une évolution qu’observe aussi Olivier Magne, sélectionneur de l’équipe de France des U20: "Avant, les joueurs étaient comme ça naturellement. Il y avait quelques gabarits hors-normes, mais c’était lié à la génétique, à leur métier (des maçons, des paysans). Maintenant, les joueurs se construisent, se programment. Aujourd’hui, on a des physiques qui sont 'fabriqués'". Même son de cloche chez Brice Mach, le talonneur castrais: "Avant, c’était une force naturelle qu’aujourd’hui on compense avec d’autres choses comme la musculation". Il complète: "Maintenant, il y a un poids minimum à tenir. Il faut quand même pouvoir absorber les impacts. Mais à partir du moment où la technique est présente, le poids devient vraiment secondaire".

  • L’exemple du pack et le fantasme de la tonne

Comme le sous-entend le première ligne tarnais, il serait idiot de résumer le délicat exercice de la mêlée à un simple concours agricole, où le poids d'un pack serait synonyme de victoire. Brice Mach, pourtant bien entouré avec des joueurs comme Karena Wihongi ou Mihaita Lazar résume: "Dans le rugby, et surtout au poste de pilier, la technique et très, très importante. Le poids sans technique ne vaut pas grand-chose. Après, le poids associé à la technique, c’est vraiment pas mal…" Il s'empresse de poursuivre son raisonnement: "Mais une mêlée, c’est de la cohésion. C’est une épreuve qui se joue à 8. Finalement, les joueurs les plus embêtants ne sont pas toujours les plus gros. Les plus pénibles sont souvent les joueurs bas sur leurs appuis".

La première ligne de Castres en mai 2013 avec Wihongi, Mach et Taumoepeau contre Clermont

La première ligne de Castres en mai 2013 avec Wihongi, Mach et Taumoepeau contre ClermontIcon Sport

La balance est malgré tout implacable : un joueur de 130 kilos fatigué… pèsera toujours 130 kilos. Ce raisonnement poids/usure pourrait devenir un calcul majeur pour certaines formations. Si jadis les packs les plus lourds plafonnaient aux alentours des 900 kilos, le fantasme de la mêlée atteignant la tonne est aujourd’hui une réalité. Une vérité touchée du doigt par une seule formation en France : La Rochelle. En effet, l’ASR est la seule et unique équipe à pouvoir atteindre cet affolant total à quatre chiffres. Pour cela, il "suffit" aux Maritimes d’aligner Pelo (130 kilos) Forbes (119) Atonio (152) Cedaro (121) Lagrange (121) Eaton (115) Qovu (134) et Amosa (110). Une équipe relativement proche de certaines compositions rochelaises cette saison.

Futur adversaire de l’ASR, Arnaud Mela détaille: "Les clubs comme la Rochelle - ou Montpellier - sont vraiment solides. Ils ont déjà 2 ou 3 joueurs vraiment lourds. A l’ASR par exemple, ils ont une première ligne avec Vincent Pelo, Maxime Gau et Uini Atonio : rien qu’à eux trois, ils font presque 80 kilos de plus qu’une première ligne classique. Mais une tonne… c’est vrai que c’est massif".

Vincent Pelo (La Rochelle) face à Toulon

Vincent Pelo (La Rochelle) face à ToulonIcon Sport

Que faire alors, pour ne pas subir face à des équipes aussi lourdes ? "C’est le genre de joueurs… Si on ne les prend pas très tôt c’est compliqué", confie le capitaine briviste.Il faut un gros investissement, s’envoyer à 100% et aller les chercher. Un joueur comme Uini Atonio, si tu lui laisses 10 mètres pour se lancer, il te faut 10 mètres pour l’arrêter.

Le poids est donc une arme qui peut pousser l’adversaire à s’adapter. Et si on ne peut pas résumer le jeu de La Rochelle à une caricature du jeu "tout physique", le problème que pose un pack aussi robuste est une réalité. D’où, peut-être, cette quête perpétuelle de la perle rare, du joueur massif, du gros gabarit qui peut faire basculer une mêlée, un ruck.

  • Changement des joueurs, mutation du jeu ?

Cette impression de voir se multiplier les joueurs "hors-gabarit" et les effectifs lourds se trouve confortée, par une mutation du jeu lui-même. Éternelle histoire de l’œuf et de la poule : est-ce l’évolution du jeu qui a poussé les joueurs à changer ou est-ce le nouveau gabarit des acteurs qui modifie le jeu lui-même ? "C’est vrai que le rugby évolue", confirme Arnaud Mela. "Ça change notamment parce qu'il y a de moins en moins d’évitement. Les joueurs sont conditionnés à un jeu direct. Mais le physique est en train de faire changer le rugby aussi : quand un équipe est ultra-costaude, elle n’a pas envie de jouer l’évitement, tu veux tout écraser".

Pierre Spies (Afrique du Sud) face à l'Australie en 2007

Pierre Spies (Afrique du Sud) face à l'Australie en 2007Icon Sport

Un changement progressif et constant depuis 20 ans, avec en point d’orgue une Coupe du monde 2007, où la puissance Sud-Africaine écrase tout. Depuis ? Un léger mouvement de retour en arrière. Olivier Magne tente de même voir dans la Coupe du monde 2015 un beau motif d’espoir: "On est parti dans un excès : celui du 'tout physique' et les joueurs pensaient à travers ce critère, et uniquement ce critère. Ils croyaient que c’était la clef pour accéder au très haut niveau. Mais je suis rassuré par la Coupe du monde, où c’est un jeu d’évitement, de contournement, de vitesse, qui a triomphé. Le Mondial a permis de mettre en lumière un autre rugby".

L’ancien troisième ligne justifie: "La masse ne fait pas tout. L’équipe la plus représentative, ce sont les All Blacks. Des joueurs comme Aaron Smith, Beauden Barrett ou Dan Carter ne sont pas des monstres physiques. Mais ils allient tous les critères. J’ai l’impression qu’on est en train de revenir sur ça".

Aaron Smith (Nouvelle-Zélande) face à l'Afrique du Sud - 24 octobre 2015

Aaron Smith (Nouvelle-Zélande) face à l'Afrique du Sud - 24 octobre 2015Icon Sport

L’argument du poids est donc à relativiser. S'il peut être une réponse adaptée au rugby moderne et à des schémas plus directs, la victoire de la Nouvelle-Zélande, l’émergence de l’Australie de Giteau et Foley, le succès de l’Argentine de Sanchez, Hernandez et Fernandez-Lobbe sont finalement la preuve que les kilos ne l’emportent pas encore sur le talent.

  • Quand le poids finit par être un problème

Une légère marche arrière qui met en perspective les problèmes liés aussi à la transformation physique des joueurs. Et notamment ceux qui doivent perdre du poids pour rester compétitifs. Exemple avec Atonio, affichant près de 10 kilos de moins qu’en Pro D2. Idem pour Arnaud Méla, au régime forcé il y a quelques années. "Je n’avais pas trop le choix. Je voulais suivre le train, et le train allait vite. J’avais 10-12 kilos de trop. A ce moment-là, je n’avais pas le choix. J’ai fait les efforts pour évoluer. Mais, pour moi, ça a été une obligation. Je n’aurais pas pu suivre le rugby de haut niveau sans cela".

Arnaud Méla, le deuxième ligne de Brive

Arnaud Méla, le deuxième ligne de BriveIcon Sport

Les joueurs les plus lourds pourraient donc être confrontés, malgré eux, aux limites de leurs propres masses. Difficile d’exister au haut niveau avec des kilos en trop. Entre l’idée que le jeu va tendre vers davantage de vitesse et d’explosivité, les joueurs massifs à l’extrême pourraient-ils n’être qu’une étape ? Qu’une mode ? Difficile à dire. Mais si les kilos pèsent dans un match, probablement moins que d’autres facteurs physiques mais surtout techniques.

  • Des lendemains qui pèsent ?

Sommes-nous à la croisée des chemins entre le rugby "tout physique" des années 2000 et le rugby originel, où le crochet l’emportait souvent sur la percussion ? Probablement. C’est en tout cas ce vers quoi Olivier Magne voudrait aller avec ses U20: "Je crois qu’on l'a bien compris aujourd’hui. L’endurance, la vitesse, la capacité à répéter les efforts, mais aussi la technique, la compréhension du jeu… c’est une logique de formation complète qui ne s’arrête pas qu’au physique".

Assez lucide et peut-être un peu utopiste, Brice Mach veut lui aussi croire en un rugby où les kilos ne seraient que secondaires: "On a encore cette culture du ‘’French-Flair’’, de l’évitement. Et j’ai peur qu’on se perde en imitant un peu les Sud-Africains par exemple. J’ai l’impression qu’on parle beaucoup de musculation et on oublie, peut-être, un peu le jeu". Comme quoi, on peut être talonneur et parler du jeu de mouvement avec une redoutable lucidité.

  • BILAN

C’est un doux rêve de croire que le poids ne pourrait être qu’une information parmi tant d’autres. Les joueurs les plus lourds seront toujours attendus, observés, scrutés. Probablement parce qu’ils nous confrontent aux limites physiologiques du corps humain - comment des joueurs dépassant les 140 kilos peuvent-ils exister – mais aussi aux limites psychologiques du rugbyman. Se mettre en travers de la route d’un joueur de plus de 100 kg lancé est une folie même pour des joueurs entraînés.

Etzebeth Retallick - Afrique du Sud Nouvell Zelande - 14 septembre 2013

Etzebeth Retallick - Afrique du Sud Nouvell Zelande - 14 septembre 2013Icon Sport

Mais l’importance n’est finalement pas de croire que le poids est une arme en soi. Elle ne peut le devenir qu’à la condition d’être au service de ce qui fait et fera toujours l’arme majeur des rugbymen : le talent, la vitesse et la technique individuelle. Un désir, un vœu d’Olivier Magne pour conclure: "Les kilos ne sont pas tout. J’encourage les jeunes à ne pas s’orienter vers la prise de masse. C’est presque impossible de revenir en arrière et cela peut finir par dénaturer le jeu et faire perdre les qualités des joueurs". De quoi tordre le coup à une tendance. En attendant, certainement, l'arrivée d'une nouvelle mode.

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