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RUGBY - Le rugby est-il en train de se perdre ?

Le rugby est-il en train de se perdre ?

Le 10/01/2017 à 11:50Mis à jour Le 10/01/2017 à 14:51

RUGBY - Avec une professionnalisation toujours plus poussée, et une exposition médiatique grandissante, le rugby semble perdre peu à peu ce qui faisait de lui un sport si particulier. Est-il à l'aube d'une nouvelle mutation visant à l'aseptiser ?

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Je baigne dans le rugby depuis que je suis tout petit. En tant que joueur pendant un peu plus de vingt ans à divers niveaux, mais surtout en tant qu'amoureux du jeu. Né en 1984, je fus tout d'abord bercé par les exploits des Sella, Blanco, Hastings, que je regardais en boucle grâce aux matches du Tournoi des V Nations enregistrés sur cassettes VHS par mon père. Le rugby était alors fait de spontanéité, de combat. Viril, mais correct.

Arrive par la suite le virage du professionnalisme, enclenché au milieu des années 90. Les gabarits ont alors radicalement changé. La quête de l'évitement a laissé place à la bataille du centre du terrain. Je grossis évidemment le trait, mais le rugby, en commençant à payer ses acteurs, a perdu une partie de ce qui était son essence. Évidemment, il y a aussi gagné. Les joueurs de haut niveau sont devenus de véritables athlètes. Les joueurs sont plus grands, plus forts, plus rapides. Et le rugby, plus qu'un sport, est devenu un véritable spectacle. Avec ce que cela comporte.

Serge Blanco - Octobre 1991

Serge Blanco - Octobre 1991Icon Sport

Quand le sportif s'invite au civil

D'un sport confidentiel il y a de cela une petite vingtaine d'années, le rugby jouit désormais d'une aura mondiale. Qui s'accompagne d'enjeux financiers conséquents. Ainsi, comme le dit la chanson, le spectacle doit continuer, et le rugby protéger ses acteurs. Admettons ! Mais, après avoir quelque peu envoyé les joueurs à la boucherie pendant des années, le rugby n'est-il pas en train de verser dans la tendance inverse ? C'est ce qui semble se dessiner depuis quelques temps, bien que le phénomène mérite d'être examiné sous différentes perspectives.

Des plaquages appuyés, tout joueur de rugby en a subi. Que celui qui ne s'est pas retrouvé la tête dans le gazon me jette la première pierre ! A l'époque ou les plaquages "cathédrales" étaient encore autorisés, c'en était même devenu un jeu. Un but, presque. Et pour être tout à fait honnête, je n'ai pas souvenir d'une seule blessure ayant découlé de ce type de défense. Retomber sur le dos, les épaules, était alors relativement courant. Les impacts étant devenus plus rudes, les masses des joueurs ayant augmenté, le risque de blessure a suivi le mouvement.

A ce jour, la seule qui me vienne en tête reste celle d'Alex McKinnon, joueur de rugby à XIII des Newcastle Knights en NRL devenu paraplégique suite à un plaquage retourné. Depuis, le joueur a même décidé d'engager une action contre sa fédération, et voilà certainement ce que World Rugby essaie de prévenir en renforçant la protection des joueurs, notamment au regard du précédent établi par la NFL (la ligne nationale de football américain s'est entendue avec d'anciens joueurs pour verser près d'un milliard de dollars).

Plaquage "cathédrale" lors du match entre Grenoble et Bayonne

Plaquage "cathédrale" lors du match entre Grenoble et BayonneIcon Sport

Se basant sur les données amassées lors de la dernière coupe du monde, indiquant que les commotions étaient une des blessures les plus courantes en cours de match (13,9%*) et que les blessures étaient causées le plus souvent en plaquant (21,2%*) ou en étant plaqué (24,7%*), World Rugby a rapidement réagi en tentant de bannir les contacts avec la tête. Avant que d'autres actions en justice comme celle que pourrait entamer Jamie Cudmore, ou celle de Cillian Willis contre les Sharks de Sale, ne se multiplient.

Les arbitres sous le feu des critiques

L'état des lieux global du rugby impose des décisions. Les contacts en situations dynamiques ont augmenté exponentiellement, à des vitesses qui font dire à certains observateurs que les sports tels que le rugby, le rugby à XIII ou le football américain sont incompatibles avec les sociétés modernes (risques sur la santé à long terme, enjeux juridiques...). Les joueurs doivent évidemment être protégés. Sauf que le corps gouvernant du rugby mondial s'y prend de la mauvaise façon. Et d'une intention qui était à la base louable, on en arrive à des mesures et directives qui sont en train peu à peu de polluer le jeu dont nous sommes tous friands.

Je ne prétends bien sûr pas être détenteur de la vérité absolue sur le courant de pensée actuel, mais un rapide tour sur les réseaux sociaux suffit à se faire une idée sur la réaction des fans quant aux récentes directives de World Rugby et leur application en match. Un aspect de ces directives tend à éradiquer les contacts avec la tête. Les premiers cartons jaunes pour des plaquages anecdotiques tout au plus ont été distribués outre-Manche cette semaine. Un bras posé sur l'épaule équivaut désormais à dix minutes au frais, et à vrai dire je ne suis pas optimiste quant au nombre de matches sans carton à l'avenir.

Mais, encore davantage au sein de la polémique, se trouve la prise de décision basée sur le résultat plutôt que l'intention, dont a par exemple fait les frais Brice Dulin contre Toulon il y a peu. Dans les airs à la lutte avec Leigh Halfpenny, l'arrière du Racing 92 montait plus haut que son homologue (qui glanait néanmoins le ballon) et le renversait de manière purement accidentelle.

Un combat loyal au dénouement malchanceux pour le Gallois, et pour Dulin qui écopait d'un carton jaune parfaitement risible. Parce que seul le résultat était jugé par M. Poite, une notion totalement inadéquate avec un sport d'affrontement comme le rugby, où les chocs sont inévitables. A moins d'interdire bonnement et simplement la lutte dans les airs, et pourquoi pas tous les contacts, juger les actions sur leurs seuls résultats ne parait pas conciliable avec notre sport, et World Rugby devra rapidement aménager sa politique. Il me semble que deux joueurs qui prennent le même risque en montant au ballon devraient être tenus responsables à parts égales du débouché de leur duel, et je ne vois pas de raison de choisir un coupable uniquement parce qu'il est retombé sur ses pieds.

"Ridicule", "on n'est pas au foot" , les réactions n'ont pas tardé à fleurir sur les forums, en France et dans le reste du monde. Car c'est l'essence même du jeu qui est attaquée. Le rugby est un sport de contacts, les accidents arrivent. Les arbitres, qui ne font qu'appliquer les mesures prises en haut lieu, font également partie des victimes. Je ne voudrais pas avoir à prendre la même décision que Romain Poite au niveau amateur contre une équipe jouant à domicile... Là encore, il y a danger.

Brice Dulin dans les airs

Brice Dulin dans les airsIcon Sport

Les joueurs pas exempts de reproches

La comparaison avec nos cousins du football parait d'ores et déjà inévitable. Dans un sport où faire tomber n'est pas une technique défensive acceptée, les simulations sont légion et vérolent toutes les rencontres. Jusqu'à un passé relativement récent, le rugby était épargné. Forcément, au rugby, on essaie de faire mal à l'adversaire. Simuler une chute n'aurait aucun sens. Sauf que, depuis que les arbitres ont pour consigne de faire la chasse à des faits de jeu qui encore hier donnaient au pire lieu à un accrochage un peu musclé, on commence à voir des joueurs plonger, se tenir la tête au premier plaquage appuyé. Et là, je dis non. Ça, comme on dit, ce n'est pas rugby. Qu'il y ait l'ombre d'un doute d'une simulation sur un terrain de rugby est déjà intolérable.

Alors, plutôt que d'imposer de nouvelles directives à la limite du non-sens aux arbitres, peut-être serait-il plus judicieux de lutter contre les dérives déjà constatées. Si l'on persiste dans ce sens, je crains de voir le rugby vraiment perdre son esprit, perdre ce qui fait de lui un sport admiré et révéré pour ses valeurs. Il n'est pas trop tard, et je continuerai de croire que santé des athlètes et intégrité du jeu ne sont pas incompatibles.

* Etude réalisée par le British Journal of Sports Medicine

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