AFP

RUGBY - Flashback : La tournée "suicide" de 2007 et la naissance du phénomène Chabal

Flashback : La tournée "suicide" de 2007 et la naissance du phénomène Chabal

Le 18/10/2016 à 10:01

FLASHBACK - Sans les demi-finalistes du championnat, Bernard Laporte constitue une équipe hybride pour aller défier les All Blacks. Une tournée où se mêlent le bonheur de joueurs qui découvrent l’équipe de France et la douleur de ceux qui y font leurs adieux à seulement 3 mois de la Coupe du Monde en France.

Nous sommes le 2 juin 2007. Dans les vestiaires de l’Eden Park se prépare un XV de France aux allures de Barbarians. Sans Toulousains, sans Clermontois, sans Biarrots, sans Parisiens, l'encadrement a dû constituer un XV avec les forces qui lui restaient. Une dizaine de joueurs va porter le maillot bleu pour la première fois, dans l’antre du rugby et face à l’ogre néo-zélandais. Le nom de ceux qui viennent défier les All Blacks ? Grégory Le Corvec, Julien Pierre, Nicolas Durand, Benjamin Boyet, Jean-Philippe Grandclaude, Arnaud Mignardi, Benjamin Thiéry ou encore, Jean-François Coux.

Ce dernier réalise encore mal, presque 10 ans après, dans quelles circonstances il se retrouve à Auckland. "J’étais sur une liste cachée pour la tournée et je l’apprends après le dernier match de championnat. Je reçois un coup de téléphone pour me dire que Pépito (Elhorga NDLR) s’est blessé et que je suis convié en tournée". Il poursuit, souriant : "Je ne réalise pas du tout ! C’était énorme. Surtout que je suis alors avec pas mal de Berjalliens. C’était l’équipe de France, avec des copains et ça se passe en Nouvelle-Zélande. C’était énorme. Et puis, à Bourgoin on pense toujours que personne ne nous connait". Une tournée qui va se révéler être un formidable souvenir pour les uns, un cruel jubilé pour les autres.

Boyet - Coux - Mignardi - Castaignède - Chabal (juin 2007)

Boyet - Coux - Mignardi - Castaignède - Chabal (juin 2007)AFP

Les matches ne se préparent pas de façon optimale. Jeff Coux raconte les circonstances particulières qui le font démarrer ce premier match à l'Eden Park. Il détaille, en riant : "Ça a été rocambolesque. Je ne devais pas partir, je pars. Je devais pas jouer le premier test. Et finalement je joue ! Parce que les frères Laharrague ne se lèvent pas pour la mise en place, le matin du match (rires). C’est un concours de circonstance de fou !" Face à ces jeunes, de grands noms et de grands joueurs : Nonu, McAlister, Sivivatu, Oliver, Hayman, Williams, Collins, McCaw. "Deux jours avant, je suis à Bourgoin, je me dis que je vais partir en vacances. Et là je joue à l’Eden Park", lâche le trois-quarts, toujours émerveillé quand il évoque ce souvenir.

Coux : "Rokocoko ? Pas de problème, je l’ai déjà joué à la Playstation"

Contre lui, un phénomène que la planète ovale redoute : Joe Rokocoko. L’ailier affole les défenses et touche du doigt les records de précocité et d'efficacité : 35 essais en 39 matchs… "On me dit que je vais jouer contre Joe Rokocoko. Je dis alors "ok, pas de problème ! Je le connais, j’ai déjà joué contre lui sur la Playstation (rires) !"".

Face au meilleur ailier du monde, Jeff Coux va même se payer le luxe de marquer un essai. L’un des rares inscrits dans cette tournée. "C’est fou hein ?! C’est une action assez longue. On balaye le terrain. Et Thomas Castaignède veut taper au pied. Benjamin Thiery la récupère, Seb Chabal en remet une couche. Le ballon sort assez vite. Olivier Magne est dans la ligne. Je l’appelle... Et voila quoi : Olivier Magne ! Le mec voit tout. Il tape au pied. Et à la course j’arrive à passer devant Rokocoko et je marque".

France et Nouvelle-Zélande - juin 2007

France et Nouvelle-Zélande - juin 2007Icon Sport

Dernier match pour une génération

A ses côtés sur le terrain quelques habitués de la tunique bleue. Olivier Magne, qui fête sa 88e sélection lors de ce match à Auckland est de ceux-là. "Ça doit être impressionnant, quand tu joues pour la première fois pour les Bleus et qui plus est face aux All Blacks. J’espère qu’ils en gardent un grand souvenir". Pour ces "vieux grognards", cette tournée se présente comme une dernière chance d’accrocher une place pour la Coupe du monde 2007, à domicile. "On avait des anciens qui voulaient regagner leur place en équipe de France. J’étais parti en Angleterre deux ans avant pour ça. Et puis il y a eu cette tournée… pas forcément dans les règles de l’art", explique l’ancien troisième ligne.

Là encore, des noms et des palmarès impressionnants : Christian Califano, Thomas Castaignède, Raphael Ibanez… L'ailier Berjalien se remémore. "Pour moi c’était un honneur de jouer avec des mecs comme ça. Ils m’ont fait rêver. Jouer avec eux... Je suis né en 1980, Castaignède c’était LA star ! Olivier Magne pareil. Pour moi c’était un rêve éveillé".

Olivier Magne (XV de France) face à Richie McCaw (Nouvelle-Zélande) - juin 2007

Olivier Magne (XV de France) face à Richie McCaw (Nouvelle-Zélande) - juin 2007AFP

Tournée "suicide", défaite historique

Les belles histoires ne suffisent pas à faire gagner des matches. Le bilan après deux matches est terrible mais sans surprise. Face à une équipe néo-zélandaise en pleine préparation pour le Mondial, le XV de France des bleus ne fait pas le poids : étrillé 42-11 à l’Eden Park, balayé 61-10 au Westpack Stadium. La plus grosse défaite de l’Histoire du XV de France face aux All Blacks.

"C’est le dernier match de rugby que je jouais de toute ma carrière. Je n’ai plus jamais joué au rugby après ce match". Cruelle sortie après 15 ans de carrière pour Olivier Magne. "Pour ceux pour qui c’était la première, j’aurais tout simplement aimé que ça ne soit pas la dernière. Pour nous, il y a quand même une cicatrice parce qu’on était de nombreux joueurs à basculer vers un dernier challenge". De cette virée dans le Pacifique, seuls 4 seront du Mondial : Nicolas Mas, Raphael Ibanez, Sébastien Bruno et Sébastien Chabal.

Bernard Laporte avec le XV de France - juin 2007

Bernard Laporte avec le XV de France - juin 2007AFP

Olivier Magne, lucide : "On ne choisit pas sa sortie, c’est vrai". "Mais en ce qui me concerne, je trouve que cette tournée était un petit suicide pour ceux qui étaient partis là-bas. La preuve, on a pris 100 points en 2 matches. J’ai toujours eu beaucoup d’affection et de respect pour l’équipe de France. Je sentais que les dès étaient pipés". Même son de cloche du côté de Jeff Coux… "C’était annoncé qu’on allait prendre des branlées".

La naissance du phénomène Chabal

L’image qui restera de ce voyage cauchemar est aussi l'explosion aux yeux du monde de Sébastien Chabal. Une naissance médiatique, publique, populaire. Un rugby, rustre et féroce, violent et spectaculaire incarné par un homme. Sur un plaquage, il renverse la montagne Chris Masoe. Le numéro 8 des All Blacks, ébranlé, titube longtemps après le choc. L’image spectaculaire tourne en boucle, partout. Son ancien coéquipier à Bourgoin, Jean-François Coux, raconte. "Tu te dis que c’est énorme. Il fait ça chez les All Blacks. Quand il a mis cette boite à Masoe, on n'a plus rien entendu dans le stade. Et quand l’image repasse dans l'écran géant (rires)… plus un bruit".

Olivier Magne, lui aussi, assiste à la naissance de l'adulation Chabal. "Pour Sébastien ça a été le démarrage de ce que l’on sait. On a senti que quelque chose se passait. Et puis l’engagement qu’il avait mis, évidemment, quelque chose s’était passé". L’ancien troisième ligne clermontois tempère malgré tout, en esthète du jeu. "C’est le début d’un rugby qui projette une image un peu différente de celui que j’aime". "Sur le second match, il casse la mâchoire d'Ali Williams. Pour moi c’est encore plus fort parce que sur ce match, ils voulaient tous l’attraper", contextualise Coux.

Neuf ans après, un seul joueur présent sur les feuilles de match est aujourd’hui encore en équipe nationale. Damien Chouly, remplaçant pour le premier match et titulaire pour le second est le dernier survivant de l’une des tournées les plus dures de l’Histoire du XV de France...

0
0