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Rugby, analyse technique - Comment est-il possible de défendre sur un ballon porté ?

Comment est-il possible de défendre sur un ballon porté ?

Le 24/02/2016 à 13:18

Du monstre sud-africain des années 60 à la redoutable machine à broyer du Munster des années 2000 en passant par la tortue béglaise ou les Pumas, la mêlée spontanée ou "ballon porté" n'a pas attendu le Top 14 pour se faire un nom ou une réputation. Le maul est aujourd'hui encore un casse-tête pour les défenses. Le problème, parfois insoluble, est alors posé : comment défendre sur un ballon porté ?

Comme dans la mode, les systèmes et les armes utilisées dans le rugby ne sont qu'un éternel recommencement. Illustration avec le maul, arme majuscule du rugby minimaliste. Avant de plonger dans les arcanes et les rouages des stratégies défensives, précisons d'emblée que ne seront traitées ici que les options légales et les gestes autorisés. La filouterie et les tentatives de resquille existent et font partie de l'arsenal défensif d'une équipe sous pression. Mais cette approche est assez peu viable, difficilement analysable et relève surtout de la compétence de l'arbitre. Ajoutons que si les mauls existent bien dans le jeu courant, ils sont rares et complexes à mettre en oeuvre. Nous concentrerons donc notre approche autour des ballons portés suivant une touche.

  • Le duel aérien

C'est la première solution pour empêcher la formation d'un maul : contester le ballon avant la formation du ballon porté. Cette solution, adoptée par les équipes plus "aériennes" que tournées vers les obscures tâches du combat au sol, est une option à double tranchant. Elle peut entrainer un ballon gagné dans les airs ou un ballon mal maitrisé par l'attaque. Mais elle peut aussi se retourner contre la défense.

Julien Le Devedec (UBB) prend la balle en touche face à La Rochelle -

Julien Le Devedec (UBB) prend la balle en touche face à La Rochelle -Icon Sport

Si le contre est bien réalisé et que le sauteur défensif arrive à lire la trajectoire : aucun souci. Le maul ne se formera pas, fin de l'histoire. Mais si le contreur perd son duel en l'air, ou pire, se trompe de zone de saut, les 3 joueurs mobilisés ne sont plus disponibles pour l'affrontement. Les mètres peuvent alors défiler rapidement. C'est pourquoi, même chez les équipes à l'aise en touche, le duel aérien est rare dans ses propres 15 derniers mètres. Exemple avec Castres ce week-end. Malgré la présence d'un alignement de qualité (Gray, Capo Ortega, Bias puis Samson), le CO a su défendre à la perfection face aux ballons portés de La Rochelle… le tout, sans jamais sauter.

  • A la réception au sol du sauteur

L'un des rares moments de faiblesse d'un maul se trouve être dans les premiers instants de sa vie. La deuxième possibilité est donc de défendre à l'instant précis où le sauteur retombe au sol. Une cible se dessine : le porteur de la balle, qui tourne le dos à la défense. L'objectif pour les adversaires est de l'isoler le plus rapidement possible. Pour ça, les joueurs placés face au bloc de saut "impactent" (mot barbare signifiant mettre la pression sur) soit les soutiens proches, soit directement dans la zone du ballon.

Bordeaux-Bègles tente de défendre face au maul du Stade français

Bordeaux-Bègles tente de défendre face au maul du Stade françaisIcon Sport

C'est l'école britannique dans laquelle certaines formations s'épanouissent : les Wasps ou le Munster par exemple. Elles tentent de déstructurer l'édifice rapidement en passant dans le minuscule espace entre le lifteur et le sauteur. Là encore, le risque existe : celui d'anticiper sur la retombée et de percuter trop tôt le lifteur. Autre risque, celui de rater son intervention. L'attaque a aujourd'hui banalisé l'idée que le sauteur n'est pas toujours le point d'appui du maul et le laps de temps entre la prise de balle et la mise en action du ballon porté est de plus en plus courte.

  • Avant que la marche avant ne soit enclenchée

C'est pourtant là, entre la phase de structuration et la véritable marche avant qu'une dernière solution est possible. Après le premier mètre gagné par le regroupement, et à la condition qu'aucun défenseur ne soit encore en opposition, un joueur isolé peut faire le tour du ballon porté sans craindre le hors-jeu.

Cette technique est très risquée : la moindre erreur se paye cash. Elle ne peut pas non plus être utilisée durant un match entier, la défense étant d'une part très facile à lire, et de l'autre profondément vulnérable. Une stratégie qui pourrait s'apparenter à une technique de sacrifice dans les sports de combat : elle pousse celui qui veut en user à se découvrir totalement. Quelques formations peuvent utiliser cette approche de manière plus fréquente que les autres : le Stade Français, Toulouse ou encore quelques formations du Super Rugby comme les Chiefs.

Un maul entre la France et l'Italie - Coupe du monde 2015

Un maul entre la France et l'Italie - Coupe du monde 2015Icon Sport

  • Une fois que le maul est parti…

C'est le pire cas de figure… Celui où le monstre s'est structuré. Plus qu'une solution légale : combattre. Mais contrairement aux idées reçues, ça n'est pas qu'une simple question de poids ou de force. C'est bien une affaire de dynamisme et de volonté. Face à un maul qui avance, il faut tout mettre en oeuvre pour inverser la pression. Comment ? Alimenter, ne pas être "fainéant", rester bas et appliquer les célèbres "petits pas" au contact. Le maul reste avant toute chose une longue et éprouvante série de duel. Comme sur une situation de mêlée, le salut de la défense passe autant par l'organisation collective que par la technique individuelle. Exemple avec Brive, équipe massive, qui est naturellement armée pour les ballons portés et qui aime s'employer dans ces phases-là. A l'inverse, l'Union Bordeaux-Bègles, pas l'équipe la plus massive du championnat mais qui, peut-être par tradition, se fait fort d'être extrêmement bien organisée dans cet exercice.

Bilan

Le ballon porté est une arme redoutable, mais pas infaillible. Des solutions existent. Elles reposent d'abord sur un choix difficile, une option globale. Mais plus important, et peu importe l'option choisie, la défense doit être techniquement très juste. Le ballon porté est évidemment une action difficile à mettre en place et pas si rentable que ça pour l'attaque d'un point de vue purement comptable. Mais cette phase de jeu est tout simplement épuisante, met à l'épreuve le pack dans son intégralité et pousse les deux équipes à lâcher des forces dans une phase de jeu ponctuelle mais obligatoire.

L'essai d'Etrillard (Toulon) face au Leinster après un maul victorieux - 19 décembre 2015

L'essai d'Etrillard (Toulon) face au Leinster après un maul victorieux - 19 décembre 2015AFP

Finalement, l'efficacité des ballons portés se mesure difficilement. Les mètres gagnés, les essais ou les cartons illustrent des faits mais mesurent très mal le plus important : l'énergie arrachée à l'adversaire. Celle qui manquera peut-être dans les derniers instants du match, qui fera défaut dans les phases de combat statique ou qui conduira au manque de lucidité décisif d'un joueur émoussé. Le maul, outil de destruction sur lequel se construisent bien des rencontres et se forgent, encore aujourd'hui, le sort de nombreux matches.

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