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La chronique d'Henry Broncan

La chronique d'Henry Broncan

Par Rugbyrama
Par Rugbyrama - Le 22/11/2007 à 07:15
Comme chaque semaine, retrouvez "les pas perdus d'un coach", la chronique d'Henry Broncan, l'entraîneur du SU Agen.
 

Vendredi 16 novembre

Hier, j'ai tenu à assister aux entrevues avec les 4 joueurs "priés" de trouver un autre club. La veille, j'avais passé ma journée avec Max Godemet, Robert Courty et Frédéric Pomarel venus "m'inspecter" dans le cadre de la formation au DES spécialité performance sportive - mention rugby - c'est toujours très intéressant de confronter des idées sur notre sport avec des techniciens suffisamment en "hauteur" par rapport à l'activité ; les entraineurs que nous sommes, sont souvent au fond du puits, tellement concentrés sur leur club et en train de naviguer à courte vue - le prochain week-end - que nous avons besoin d'avis extérieurs. D'ailleurs, j'ai parfois recours à des personnes totalement étrangères à l'ovale et elles m'apportent régulièrement des jugements compétents, me faisant intégrer parfois des vérités si éclatantes que des gens avertis et moi-même n'avons pu les déceler : "mais ton 14, il a des sabots", "mais ton 3, c'est une baleine échouée", "mais ton 9, il a toujours la tête levée", "mais ton 6, il les renverse tous"...

Pourtant, devant les 35 joueurs qui remplissent le petit et vétuste vestiaire d'Armandie, je souris en pensant à nos échanges de mercredi. Dans le fameux programme de formation où se trouve la rubrique : "Problèmes financiers dans un club et nécessité de pousser vers la sortie 4 éléments. Choisir lesquels ? Comment communiquer avec ceux-ci ? Comment communiquer avec le reste du groupe ?..." Jamais la solitude du coach - même après plusieurs défaites - n'est aussi profonde car il est, à ce moment-là, isolé entre les dirigeants d'une part et les joueurs d'autre part, tout seul, entre deux camps devenus hostiles... Or, aucun club ne peut réussir dans cette configuration.

Ce n'est pourtant pas la première fois que je me trouve dans une situation semblable ; dans le passé il m'a fallu "assurer" dans des circonstances aussi pénibles, en particulier à Auch. La différence, c'est que, dans la capitale de la Gascogne, nous vivions dans l'ombre et que les quotidiens locaux nous accordaient, dans ces cas-là, une quinzaine de lignes au plus. Dans le Lot-et-Garonne, l'aura du SUA est telle que, chaque jour, les trois journaux, bientôt relayés par leurs grands confrères spécialistes rugby, suivis par les radios et même par les TV qui font leur choux gras de l'évènement. Je vous ai déjà cité le petit JFK : "les journalistes d'abord vous lèchent, ensuite ils vous lâchent, enfin ils vous lynchent". Cette phrase, je la renouvelle d'autant plus facilement que j'ai, dans cette corporation, au moins cinq véritables amis même si je sais que ces derniers sont, plus que moi, tenus par les exigences de leur métier.

Les 35 joueurs sont là regroupés, un peu Tour de Babel, assis en rectangle sur les bancs de bois. Avant l'entrevue, j'ai reçu un texto du pays : "Henry, surtout, reste le même" . C'est un discours intime comme ceux des entretiens d'avant-match, ces "briefings" dont les partenaires et les chaînes sont si friands. Je me souviens de Saint-Exupéry "nul ne peut se sentir, à la fois, responsable et désespéré".

Agen adore les réunions. Après l'entrainement de l'après-midi, j'enchaine avec une confrontation Président, Directeur Général et joueurs, ensuite je réponds aux questions des Associés et je termine par un Conseil d'Administration du SUA. Heureusement, demain, il y aura le match !

Samedi 17 novembre

Bonne préparation sous les cèdres de l'ami Besse. Vers 10 heures, avant l'entrainement du capitaine, Matthieu m'a appelé "tu as changé de portable ; j'ai joint l'ancien et je crois que je suis tombé sur ton fils à Auch". Pas tout à fait celui du sang mais le spirituel ; il a eu Patrick ; c'est d'autant plus amusant que Dax et Auch vont se trouver face à face, samedi prochain, dans un match qui sent à la fois le pin et le sapin. Avec sa discrétion habituelle, il me demande s'il peut rendre visite à ses anciens camarades dans l'après-midi dans notre retraite de Roquefort. J'aurais bien aimé l'entraîner, l'entraîner ? Entraîne-t-on un Lièvremont ? Les Lièvremont vous tirent et vous les suivez.

Je suis agréablement surpris, à 18h30, avec une température déjà négative, de trouver les tribunes Ferrasse et Basquet si copieusement garnies après la catastrophe narbonnaise. Décidément, on aime le rugby ici. Limoges repêché à la place de Gaillac a du mal dans ce début de saison. Les jeunes du SUA dynamisent le groupe et dans le sillage de ce jeune capitaine de 20 ans, une victoire facile se dessine rapidement. Un souffle nouveau se meut subrepticement : c'est déjà un petit progrès... A renouveler ? A confirmer !!

Je finis la soirée dans mon restaurant préféré : il y a du Brassens, du Brel et du Reggiani... Et Renaud ? On n'oublie quand même pas quelques succès de l'enfant d'Astaffort.

Dimanche 18 novembre

Mon bonheur, c'est de retrouver la voie romaine pour rejoindre Miélan ; invitation au célèbre tue-cochon du Président Latterrade : les retrouvailles avec Bernard, Elie, Thomas et beaucoup d'amis passés. Pierre-Henry me raconte la victoire de la veille à Albi : menés 27-3 à la mi-temps, les Auscitains se sont imposés 31-30. Comment auraient réagi les miens dans des circonstances semblables ? Menu : garbure, boudin, fricassée, côtelettes, etc... Sur la petite scène, Pascal Ondarts, Jean Condom et Jean-Pierre Garuet sont venus soutenir le chanteur de service "C'était mon ami". Pascal avec la tendresse des hommes forts nous parle de Jacques Fouroux présent au même rituel, il y a deux ans, un mois avant son décès. Je me souviens de cette soirée ; avant de nous arrêter à la fête, nous avions joué le dimanche après-midi à Dax, encore perdu et nous nous retrouvions, juste devant Tyrosse, au classement de la D2. Avec Jacques, nous étions sortis pour parler, en dehors du tintamarre des bandas. Je lui avais raconté nos déboires actuels et lui, les siens avec ce club de l'Aquila qu'il venait de quitter. Je n'aimais pas Jacques quand il crânait - brillamment - devant une assemblée ; je l'adorais quand nous nous rencontrions en tête à tête : le souvenir de cette conversation entre deux entraîneurs perdus, une nuit de novembre, alors que, derrière nous, tout le monde chantait !

L'entente Miélan-Mirande - je n'aime pas trop le sigle EABXV - et le FC Lourdes nous offrent un match d'une grande intensité ; les premiers s'appuient sur leur vaillance dans les rucks, les seconds développent un jeu plus ambitieux et mieux léché : le courage contre la technique ; à deux minutes de la fin celle-ci passe devant d'un point ; à la dernière seconde, les locaux gagnent le match grâce à un drop magique, de près de 45 mètres, de l'ouvreur Pantxoa Barret ; j'ai eu ce petit Basque en Reichel et en Espoirs à Auch : je l'avais qualifié "d'intermittent du rugby" car il avait placé ce sport à la troisième place dans sa vie, après la fête et les études - ou le contraire ? - Jusqu'à ce jour, je croyais que son seul pied ne pouvait guère dépasser une trentaine de mètres mais c'était bien Lourdes qui se trouvait en face de lui !

Des scènes de liesse d'un côté, des têtes basses de l'autre et même et même quelques larmes... A l'Egassiairial, quelqu'un pleurait-il ? Je pense à la joie d'Alain et à la tristesse de Michel Crauste que j'avais rencontré avant le match. Formidable Michel qui continue à se battre pour son club. Espoir de maintien pour les uns, qualification quasi-envolée pour les autres.

Autour de moi, les résultats tombent ; dans le Lot-et-Garonne, un ami clame sa joie après la même victoire, sur un drop semblable ; Lombez Samatan a battu Peyrehorade, L'Isle Jourdain s'est imposé à Vic-Bigorre, Fleurance a perdu chez lui contre Lannemezan etc... Malicieux rugby avec ses lots hebdomadaires de bonheurs et de chagrins.

Peur d'aller à la réception : la bière, les commentaires, le bruit... et donc retour rapide à ma voiture enfin immatriculée 47... J'ai roulé longtemps avec un 78 qui provoquait l'ire et les sarcasmes de tous mes amis 32... Gilles m'avait vu partir dans cette direction et m'avait rejoint. Je n'ai jamais entrainé ce formidable attaquant : il est venu à Auch, l'année de ma disgrâce, et je ne m'étais pas montré favorable à son recrutement. Par la suite, témoin de ses matchs, il m'avait vite fait regretter ma première opinion : relanceur exceptionnel, sens inné de l'intervalle, courageux, audacieux, génial sur les côtés fermés... J'ai beaucoup aimé sa saison auscitaine et nous avons tissé quelques liens.

Il a besoin de raconter son match ; il le commente lucidement, râle après l'inefficacité des siens, les fautes de main, la profondeur insuffisante. Comment le consoler ? Il y avait 20 points d'écart entre les deux formations et pourtant la plus forte a perdu ! Avant de me quitter, il lâche en détournant la tête : "la semaine va être dure... je vais être bien seul". Seul comme tous les entraîneurs qui ont perdu ce dimanche et dont la nuit s'allonge.

Lundi 19 novembre

Seul, je ne suis pas seul ; j'ai eu la chance d'avoir toujours auprès de moi un garde rapprochée : des hommes et... des femmes qui m'ont toujours fait confiance. Entre deux entraînements la journée sera peuplée de réunions : "les réunions sont indispensables quand il n'y a rien d'autre à faire". Heureusement le courrier m'apporte une casquette du CSBJ et une lettre gentille de mon ami Eric : "Ici, ils m'obligent à mettre le costume et la cravate après les matchs ! Mais jamais la casquette ! Alors, j'avais deux possibilités : l'envoyer à Elie Baup ou à Henry Broncan : j'ai choisi" !

A 18h30, gentille émission à 47FM et retour dans la voiture de Thomas ; le Président du SUA tient la parole face à Pascale, sur Sud Radio. Dans l'après-midi, le Président de Provale Sylvain Deroeux, a eu la courtoisie de me joindre après sa brutale déclaration à MO : une explication correcte.

Mardi 20 novembre

Les têtes sont basses, les courses divergent, les ballons tombent : le groupe déjà fragilisé par la saison passée, s'enfonce dans la dépression ; c'est plus facile de faire bloc dans une salle de réunion que sur un terrain ! Retour dans le Gers et Pascale, toujours remontée dans son émission, est maintenant relayée par Serge Blanco, très agressif à l'égard du SUA LG comme si des jalousies longtemps contenues se donnaient enfin libre cours devant les micros et les stylos.

Mercredi 21 novembre

Nicolas m'appelle depuis Grenade sur Garonne ; il regagne, dimanche, la Géorgie pour affiner son contrat de quatre ans ; il me raconte les événements qui continuent d'affecter ce pays : nos chaînes TV sont étonnamment discrètes : la Géorgie n'intéresse donc personne ?

J'écourte ma matinée gersoise pour rejoindre Agen et je choisis la voie de la Petite Baïse puis de la Grande pour atteindre Condom avant de grimper sur Ligardes, Laplume et Aubiac et enfin, rejoindre la Préfecture. Un communiqué de presse signé par les joueurs laisse penser qu'ils constituent un bloc solide autour des "exclus". Leur meilleure réponse à la crise actuelle, c'est sur le terrain qu'il faudra la donner. Sinon le pire est à craindre pour l'ensemble du club et je suis très inquiet. Le SUA LG ne pourra pas réussir dans la désunion. Vite un dialogue positif... encore une réunion ?

Dans l'après-midi, une satisfaction : petit et donc "tignous", parfois butté, râleur et colérique, si exigeant avec lui qu'il en devient parfois agaçant au regard des autres, je lui demande de lever la tête, de donner davantage, de se comporter en cornac : "ce n'est pas en regardant les rails à tes pieds que tu verras si un train arrive..." Dents serrés, yeux recroquevillés, déjà dans son match, il assène : "on va te montrer, dimanche, qu'on est un bloc" !

Enfin un message positif !

 
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