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La chronique d'Henry Broncan

Comme chaque semaine, retrouvez "les pas perdus d'un coach", la chronique d'Henry Broncan, l'entraîneur du SU Agen.

 
La chronique d'H. Broncan - Rugby - Nos ExpertsMidi Olympique
 

Jeudi 27 décembre

Gruissan aime le rugby, dans le vieux village depuis mille ans gardé par la Tour Barberousse, les deux bars : le café de la Paix et le Joffre – bien que le premier arbore deux drapeaux de St Etienne et de Lyon ! – le rugby est toujours le sujet préféré de la clientèle. On y refait régulièrement l'équipe de France et même celle d'Angleterre, on y compare bruyamment l'ovale d'hier et d'aujourd'hui, on y pronostique les 4 premiers du Top 14... on y pleure sur le Racing club Narbonnais ! Pas étonnant que cette ville ait pour premier magistrat, Didier Codorniou ! Je crois d'ailleurs, un très bon maire, attaché au pays qui l'a vu naître, gardien d'une certaine sagesse, voulant préserver le cadre merveilleux dans lequel lui-même s'est construit en mêlant savamment la tradition de l'histoire et l'ambition d'une station de plus en plus renommée. René Bénésis, un de mes glorieux prédécesseurs à la tête du SUA, y coule une retraite heureuse, Walter Spanghero y a pied à terre. Je sais que René suit passionnément notre parcours. Au Joffre, ce matin, le patron, ancien treiziste de l'USC, la soixantaine exubérante –footing tous les matins- rugbymaniaque, me présente Lolo Cabrol, 73 ans, ancien entraîneur du RCN mais aussi éducateur renommé au niveau de la formation : un type enthousiasmant me contant Codorniou bien sûr mais aussi Maso, Sangalli, Malquier, Colomine, les Spanghero, etc…mais aussi : "Vous connaissez la Clape ? (Heureusement que je connais) je m'y promène quotidiennement une à deux heures : les parfums de la Clape ! L'odeur du thym, vous savez ? Et puis en chemin, je m'amuse à prendre des notes..." Je l'interromps : "...Vous allez les publier, j'espère ? Non, je ferai certes quelque chose mais pour les miens, au cas où ils oublieraient leur pays..."

La conversation revient sur le rugby : "Ah, vous êtes de Lombez ? J'ai fini ma carrière de joueur à Cuxac d'Aude et nous avons été champions de France en 1958 en battant Lombez ; en fait, c'est une drôle de victoire : nous étions menés 3 à 0 et plutôt dominés et puis l'arbitre expulse le capitaine de chez vous ; il refuse de quitter le terrain, match arrêté et nous voilà champions ! De ce titre-là, on ne se vante guère..."

Je suis arrivé à Lombez en 1972 et je crois que, dès ma première semaine en pays de Save, on m'avait raconté cette histoire qui avait fortement marqué le milieu local si attaché à l'ovale. Le meilleur joueur de l'équipe, 3ème ligne redoutable, devenu par la suite un important artisan commerçant de la cité, n'avait pu supporter ce qu'il avait considéré comme une grossière injustice. Cabrol poursuit son récit : "Tenez, je crois bien que l'arbitre, c'était Ferrasse…Comment va-t-il ? « Il rebondit : … » Narbonne, Agen, nous pratiquions le même rugby… Maintenant, il faut dire que ce sport a formidablement évolué : Quels progrès !...Bravo pour votre match contre Toulon mais que vous avez été mauvais à Narbonne !...Nous souffrons, nous aussi ; pourtant les entraîneurs et les jeunes font ce qu'ils peuvent : il faut les aider." Une heure riche d'anecdotes pleine de rebonds et d'optimisme grâce au rugby ! En le quittant si vert, je me suis dit que j'avais encore du bon temps devant moi...

Vendredi 28 décembre

Depuis la Coupe du Monde, j'avais, dans mon sac à dos, un petit livret « Lois et moeurs du rugby » publié chez Dalloz SVP retraçant un entretien entre Fabien Galthié et Jean Lacouture –juillet 2007- Je me suis régalé aujourd'hui en lisant cet opuscule qui comprend d'abord une remarquable préface de Charles Vallée, Président des éditions Dalloz, expliquant pourquoi cette grande maison s'intéressait à notre sport : " Ce corps de règles rugbystiques, coutumières ou codifiées, est à la fois savant et simple. Il repose sur des contraires, des contradictions et leur subtile dialectique. Je dois porter, à la main, le ballon dans l'en-but adverse. Je dois donc aller de l'avant, être aspiré par cet objectif. Mais, toujours, je dois faire mes passes à la main en arrière. Sinon, faute "en-avant !" Règle limpide, brève, claire, plus sobre – comment est-ce possible ? - que certains articles du Code Civil dont la densité émerveillait, chaque matin, Stendhal : « En fait de meubles, la possession vaut titre..." Remarquable « ouverture » aussi du Général Georges Buis (1912-1998) "Elle brûle, cette balle » hurle encore à mes oreilles, du fond de ma jeunesse, l'entraîneur qui s'indigne de ce que, cuir au coeur, je triche d'amour au jeu de « ballon vole ». Hé oui, elle brûle..." Si Jean Lacouture, renom et culture obligent, se montre comme d'habitude brillant, j'y rencontre un Fabien Galthié époustouflant, encore meilleur que lors de la demi-finale de 1999 contre les Blacks. Ce « garçon » que j'ai vu grandir dans les rangs du voisin columérin, que j'admire en tant que joueur et entraîneur de très haut niveau, me sidère dans cet ouvrage par sa connaissance de notre sport, de son histoire et par la justesse de ses observations sur le rugby actuel même s'il donne les All Blacks favoris pour la Coupe du Monde que l'on sait – ils auraient dû l'être - Quelques citations au hasard : "Grégan, un « chirurgien », il lit l'espace... Dans les équipes de plaine : Toulouse, Agen... le jeu se fait plus risqué, plus « aristocratique »...l'entraîneur est le fruit d'expériences différentes et contrastées, comme un écrivain... La bonne alchimie d'un club, c'est un président un peu maquignon, un entraîneur ayant le sens de la relation et du jeu, des joueurs altruistes dévoués à une aventure collective... Tout le monde travaillait à la ferme. J'ai vu ma famille souffrir de la perte de ses biens. Cette souffrance du moment m'a donné de la force pour la suite..."

 

Croyez-moi, l'ensemble est très riche, je comprends mieux pourquoi Fabien a réussi. L'équipe de France aurait eu tout à gagner... sauf que lui, il aurait fini premier ministre et pas simple secrétaire d'Etat !

Samedi 29 décembre

En vacances, enfin le temps de lire un peu. Une amie, sachant les relations que l'on croit orageuses avec le Président de Toulon, a cru bon de m'offrir « Histoires de Poilus » paru en octobre 2006 aux Editions du Soleil. Je me souviens des réprimandes de mon instituteur et de... ma mère quand, enfants, nous récupérions des bandes dessinées pour nous délecter de ce genre de lecture. Pour mes pédagogues, c'était un genre mineur qui prenait un temps que nous ne pouvions plus consacrer à la lecture classique. Pourtant, les « Tintin » ! et je me souviens aussi d'une première approche des « Misérables » à travers la B.D qui m'avait incité à apprendre presque par coeur l'ouvrage de Victor Hugo ! Toujours est-il que j'ai, réprimandes marquantes, presque toujours culpabilisé en ouvrant ce type de livre et ce n'est qu'aujourd'hui – ce sont quand même les vacances - que j'entame la lecture de mon cadeau. Un conseil : que mes collègues professeurs d'histoire toujours en activité – bien le salut - en conseillent la lecture à leurs élèves de 3ème : Bâtie à travers des lettres sélectionnées de nos ancêtres du Front, c'est une belle leçon d'histoire constituée d'après l'ouvrage original de Jean-Pierre Guéno et Yves Laplume (Librio) avec comme fil conducteur de magnifiques poèmes : « Les saisons de l'âme ». Pour les Lot-et-Garonnais... puisque j'en suis un...

une émouvante missive de Marcel Garrigues, de Tonneins, racontant à sa femme, le 31 juillet 1915, son désarroi après s'être trouvé de revue lors de l'exécution, pour désobéissance d'un de ses camarades de guerre. Marcel sera tué par une balle perdue le 12 décembre 1915 ;

25 ans plus tard son fils Armand mourra en déportation après avoir été dénoncé à la Gestapo parce qu'il distribuait des tracts... A lire et faire lire même si je me dis que nous contribuons ainsi au recrutement d'un nouveau pilier pour Toulon !

Dimanche 30 décembre

Mon entourage très proche est toujours venu du monde du rugby mais je l'ai souvent perdu parce qu'il n'a jamais pu me suivre dans cette quête inextinguible des mystères de l'ovale. Au début, c'est marrant de m'accompagner pour visiter les stades de chaque ville et village, de me voir, sur la table du restaurant composer l'équipe du week-end prochain, de se rendre compte que je perds le fil d'une conversation pour me projeter sur une nouvelle combinaison etc... On s'en lasse vite d'autant plus vite que vous n'entendez parler que d'entraînements et de matchs. En ce seul dimanche libre de l'année alors que tout le rugby à XV de France est au repos et qu'il n'y a même pas une retransmission télévisée nulle part, voilà que vous annoncez que vous ne partagerez pas le repas savamment concocté de midi pour vous rendre à un match de rugby à XIII... Les assiettes sifflent sur vos têtes... Me voilà donc à St-Estève –tout seul- pour assister au choc Union Treiziste Catalane – Union Sportive Carcassonne. D'abord, c'est presque un petit pèlerinage car mon équipe du collège Carnot d'Auch a été championne de France de Jeu à XIII minimes, ici au printemps 2001 après avoir battu Lézignan en demi-finale et les locaux stéphanois en finale. De très bons souvenirs d'autant que nos victoires furent laborieuses. Arnaud Mignardi, Erwan Bérot mais aussi Florent Delon, Mickaël Nérocan, les espoirs auscitains, étaient les chefs de file de cette génération. Pour les préparer, j'avais eu des contacts fréquents avec Pédrazzini, l'entraîneur des Spacers de Toulouse (l'OT XIII) et j'avais suivi un stage très intéressant au CREPS de Toulouse avec des éducateurs de la Maison d'en face. Prix modique pour un tel choc – 5 euros Entrée générale – tribune d'honneur, bien exposée au soleil, largement remplie, échauffements minutieux : les treizistes –grâce aux Australiens ? – nous ont inspirés côté UTC, 3 éléments des fameux Dragons dont l'ex-centre de Villeneuve/Lot, Stacul, qu'un agent ami m'avait conseillé, il y a deux ou trois ans mais la bonne surprise vient des joueurs de la Cité. Ils vont me régaler par leur désir de créer autour de leur maître à jouer et capitaine, le numéro 7, Moly, par la volonté de passer le ballon après contact des avants Pau – un peu Ace Tiatia – et Sadaoui un deuxième ligne qui ferait un bon flanker à XV, ainsi que les appuis du jeune Fabri. Ajoutez un arbitrage impeccable de Mr Ségura, la courtoisie du public : j'ai vraiment passé une très belle après-midi.

Lundi 31 décembre

Dernier jour de l'année 2007 ; l'occasion de faire un retour sur les 12 mois écoulés et de se demander quel a été le meilleur et le plus mauvais souvenir. C'est encore vers le rugby que je vais chercher. Côté positif, il y a bien sûr le titre de Pro D2 conquis avec le Football Club Auscitain mais au 1er janvier 2007, il était déjà en poche grâce en particulier aux victoires acquises à l'automne à Dax et Lyon plus l'invincibilité au Moulias. Il suffisait en 2007 de tenir la barre. Ensuite le fait de ne pas disputer de finale atténue l'enthousiasme d'un titre même si la formule récompense justement la régularité... mais ce n'est pas le rugby !

Alors, quitte à décevoir une nouvelle fois mon environnement, je citerai comme meilleur souvenir le match pourtant perdu de la Géorgie contre l'Irlande, le samedi 15 septembre, au Parc Lescure. Je crois que jamais, dans ma carrière, je n'ai vu un groupe se préparer aussi bien : le mardi, nous avions perdu, à Lyon, contre l'Argentine, victimes d'un fabuleux Hernandez ; les copains de Zedginidze s'étaient accrochés en vain jusqu'au bout de la sirène pour ne pas encaisser le 4ème essai et 4 jours après, il fallait affronter l'Irlande, au repos depuis 10 jours, avide de prouver qu'elle valait beaucoup mieux que sa prestation initiale contre la Namibie. Le jeudi et le vendredi nous nous sommes préparés sur le terrain de Mérignac, mais aussi, dans les chambres de cet hôtel proche de l'aéroport.

Nous nous sommes d'autant plus préparés que l'annonce de l'équipe de nos adversaires qui alignait toutes ses stars sans exception nous faisait craindre le pire. Devant Stringer, O'Gara, O'Driscoll, D'Arcy, Murphy, Hickie, Morgon etc... nous allions aligner des joueurs de Blois, de Cannes Mandelieu, d'Andorre, de Bastia... Moi je connaissais notre pack ; j'avais compris la force des Gorgodze, Shvelidze, Giorgadze, Zirakashvili, Chkaidze etc... Et même si nous étions allés de défaites en défaites lors des matches de préparation, depuis le stage d'Agen j'avais confiance... A deux heures du coup d'envoi, j'ai remis les maillots avec beaucoup d'émotion, sensible à l'honneur que les dirigeants de ce pays lointain me faisaient : j'avais choisi, pour chaque joueur, une petite phrase bien concise que le traducteur reprenait... Pour le jeu, nous avions prévu une grosse défense inversée derrière, un premier rideau très fort et beaucoup de jeu debout et auprès du pack... Nous voulions faire honneur aux géorgiens de France mais aussi à ceux de Tbilissi venus nous supporter au Parc Lescure mais nous avions aussi peur d'être ridiculisés.

L'essai de 80 mètres marqué par le modeste Shkinin interceptant une passe de Stringer nous fera sauter de nos sièges et c'est avec angoisse que nous attendrons le verdict de l'essai – justement – refusé à notre pack à 10 minutes de la fin. Sur le petit écran qui me permettait de mieux suivre le match depuis les tribunes, je voyais les yeux égarés des leaders du pack irlandais, O'Connell en premier, obligés de reculer, paniqués, incapables de se ressaisir. Dans chaque bonheur, il faut qu'il y ait un manque : nous avons gâché le succès possible en ayant peur de vaincre, en se contentant de tenter des drops, en ne portant pas suffisamment le ballon à la main... On nous a raconté que dans les rues de Tbilissi, les gens étaient descendus dans la rue pour faire la fête comme si nous avions gagné ; le Président a appelé promettant stades et argent pour le rugby... Nous nous sommes couchés très tard : merci au public bordelais qui nous avait portés.

Le dimanche 11 novembre aura été le jour le plus triste de l'année. Après nos deux victoires initiales dont une à l'extérieur, à Musard, c'est avec une relative confiance que nous nous sommes déplacés à l'Egassiairial. Quelques roulements « logiques » dans l'équipe, certes du vent mais aussi du soleil, hébergement convenable – trop ? - une équipe locale en plein doute – défaite à domicile contre Aurillac – affectée par de nombreuses indisponibilités - j'ai constaté qu'à Narbonne, les communicants allongent toujours la liste - . Sur le plan stratégique, on met l'accent sur la mêlée et on décide d'aborder le match contre Eole. 12 à 3 aux citrons, non, 15 à 3 car une langue idiotement mal pendue coûte une pénalité réussie après la sirène de la pause. Tout est possible pourtant tant le vent est violent mais c'est le début du cauchemar : mêlées simulées en face et nous serons incapables de nous adapter, carton jaune pour notre talonneur et prise en mains par l'arbitre qui va nous punir plus que de raison !

C'est très rare quand je m'en prends au directeur de jeu car je sais la difficulté de la tâche mais j'ai compris la colère d'Alain Tingaud après le coup de sifflet final. Même si ce n'est pas l'arbitre qui a marqué les deux essais narbonnais, même si c'est lui qui n'a pas commis nos fautes de main ni mal tapé nos coups de pied, j'ai eu le sentiment très désagréable d'avoir été floué par lui et par... mes joueurs aussi. Ces derniers m'ont abattu, atterré.

Et comme il faut toujours un petit manque au bonheur, il y a toujours une mince consolation dans le malheur. Ce jour-là, ce fut Gérard Yzern, le Président du RCNC qui me l'apporta. Nous étions proches l'un de l'autre depuis une entrevue, deux ans auparavant, un dimanche matin, dans un bar auscitain. J'ai énormément apprécié les paroles de réconfort remplies de pudeur qu'il m'a adressées dans cette triste soirée de novembre.

...Ce soir, j'ai rejoint le Théâtre de l'Entresort dans le vieux village. Si vous avez l'occasion, ne manquez pas une des représentations de cette petite troupe –3 personnes - dans ce théâtre de poche : 35 places. C'est intime, sensible, interactif : vous vous prenez pour un des acteurs. Un pianiste remarquable : Paul Goillot, deux comédiens de talent : Bernard Laborde et Mireille Huchon. On jouait « l'Art d'aimer » et j'ai beaucoup appris : j'en avais besoin !

Mardi 1er janvier

J'ai appris que le cadeau de Noël le plus apprécié de mon petit-fils (14 mois maintenant et très beau) était un panneau de basket offert par sa mère ancienne joueuse de talent... Il faut vraiment que je reprenne les choses en main puisque mon fils ne s'en montre pas capable : j'avais pourtant interdit la pratique d'un sport autre que le rugby ! Je vais arriver avec un beau ballon du SUA !

Meilleurs voeux à tous

 - Rugbyrama
 
 
 
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