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France - Nouvelle-Zélande 1999 (43-31) - Christophe Lamaison raconte le match de l'intérieur

Lamaison: "Nous sommes frères de jeu, à jamais"
Par Eurosport

Le 14/10/2015 à 23:18Mis à jour Le 16/10/2015 à 15:57

COUPE DU MONDE – Dans l'histoire de la Coupe du monde, dans l'histoire du XV de France, la demi-finale de Twickenham face aux All Blacks, en 1999, tient une place à part. Une rencontre hors du temps. Christophe Lamaison, auteur ce jour-là de 28 points à lui seul, vous fait revivre de l'intérieur ce monumental exploit.

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"Nous étions mal partis dans cette Coupe du monde. Mais le groupe est monté en puissance. Il y avait une vraie joie de vivre, d'être ensemble. On vivait bien. Puis il y a eu le quart de finale contre l'Argentine, avec beaucoup de bonnes choses. C'étaient les prémices de ce qui allait suivre contre les Blacks. La soirée après le match contre l'Argentine a été très forte. Dans cette pièce où nous étions tous réunis, à notre hôtel, on sait depuis quelques heures qu'on va jouer les Blacks. On se retrouve au pied du mur, on sait qu'on n'a plus le choix. Là, il y a eu beaucoup d'émotions, c'était un moment fort entre nous. On a pris conscience que c'était une chance d'être là, en demi-finale de la Coupe du monde, face à la meilleure équipe du monde.

Evidemment, personne ne croit en nous. Je me souviens qu'aucun d'entre nous ne voulait aller aux conférences de presse. C'était toujours les mêmes questions : "comment allez-vous faire pour ne pas en prendre 50?" "Comment allez-vous faire pour arrêter Jonah Lomu"? "Et Mehrtens ?" Ce n'était que ça. Je peux vous dire, ça a le don d'énerver.

Christophe Lamaison lors Nouvelle-Zélande - France à Twickenham en 1999

Christophe Lamaison lors Nouvelle-Zélande - France à Twickenham en 1999AFP

" On ne voulait pas passer pour des charlots"

Mais en dehors de ça, notre semaine de préparation a été très bonne. Je vais même oser le mot : il y avait un semblant de sérénité. Le maitre-mot, c'était "exister". On ne voulait pas passer pour des charlots. Ne pas être fanny. Tout le monde était très concentré sur son job. On a convenu d'une tactique. On a validé certaines stratégies de jeu. Comme par hasard, dans nos entrainements, il y a eu moins de fautes, moins d'en avant. Le groupe s'est pris en main, aussi. Le staff nous a laissés prendre la main. Je considère que, quand le groupe peut se mettre en auto-gestion et que ça marche, c'est que le staff a fait son boulot et bien fait son boulot. C'est que le message est passé. A partir de là, c'était à nous, les joueurs, de nous exprimer.

Sur le match, tout ou presque a été écrit. A la mi-temps, même si nous étions menés, je me souviens que la confiance régnait dans le vestiaire. Les leaders ont pris la parole, vous les connaissez tous. Mais chacun y est allé de sa petite phrase. Même ceux qui ne parlaient jamais. Il y avait une forme de conviction collective que nous allions le faire. Les Blacks étaient devant, oui, mais on avait décelé des lacunes chez eux, peut-être même quelques doutes. Après le deuxième essai de Lomu à la reprise, il ne fallait pas se laisser abattre. On lui avait permis de marquer. C'était un surhomme, il avait fait un strike, bravo, tant mieux pour lui, mais il ne fallait surtout pas s'apitoyer. A la limite, on ne s'est presque rien dit à ce moment-là.

Jonah Lomu face aux Bleus en 1999

Jonah Lomu face aux Bleus en 1999Panoramic

" Pour moi, le très grand moment, c'est l'essai de Richard Dourthe"

Puis il y a eu cette demi-heure de folie. Nous, nous étions juste concentrés sur notre truc. Etre présent en défense, mettre de la pression au pied. Sincèrement, je n'ai jamais fait attention au score. Pas une seule fois je ne l'ai regardé pendant la seconde mi-temps et je crois que c'est pour tout le monde pareil. On voulait juste scorer, scorer. Il fallait marquer. N'importe comment. Drop, essai, pénalité, toute la palette, peu importait. Donc sur le coup, on ne mesure pas vraiment ce qui se passe.

Pour moi, le très grand moment, c'est l'essai de Richard Dourthe. Parce que cette séquence, on l'avait travaillée 40 à 50 fois à l'entrainement pendant la semaine et là, le jour du match, on la met en application. Ça part d'une touche, les avants qui déroulent. Quand le ballon ressort, on n'a pas même besoin de se dire un mot ni même de se regarder. Chacun sait ce qu'il a à faire : je tape au pied et Richard plonge comme un fou. C'est un moment formidable. Pour moi, le plus bel essai, c'est celui-là.

Richard Dourthe Christophe Lamaison lors Nouvelle-Zélande - France à Twickenham en 1999

Richard Dourthe Christophe Lamaison lors Nouvelle-Zélande - France à Twickenham en 1999AFP

J'ai mis beaucoup de temps à revoir ce match. Et à réaliser, aussi. Pendant le match, on est dans notre truc. Après, le soir-même, les jours d'après, on se tourne déjà vers la finale. Les journalistes, qui nous demandaient avant comment on allait faire pour ne pas prendre une raclée, nous demandaient maintenant d'expliquer l'impossible. Et là, tu n'as pas plus envie d'aller aux conférences de presse (rires).

" Cette demi-finale a changé notre vie à tous"

Aujourd'hui, avec le recul, ce qui subsiste, c'est évidemment cette victoire historique. Sur le moment, la défaite en finale était plus douloureuse que notre joie d'avoir battu les Blacks. Nous nous étions donnés les moyens de jouer une finale, d'être champions du monde, et le fait de ne pas avoir pu ou su la préparer comme il l'aurait fallu nous avait laissé des regrets. Mais avec le temps, ça s'estompe et il reste cette demie contre les Blacks.

Ce match, tout le monde m'en parle, bien sûr. Alors que personne ne me parle jamais de celui de 2000, à Marseille. C'était un an après, et quand on sait le séisme qu'avait constitué la défaite des Néo-Zélandais en Coupe du monde, on pouvait s'attendre à ce qu'ils soient revanchards. Et on leur en remet 40, on leur refait la même. Mais personne n'en parle jamais, contrairement à celui de Twickenham.

Quand vous jouez et que vous gagnez un match comme celui-là, vous le partagez avec beaucoup de monde. Mais ce qui se passe avant, et après, ce sont des émotions que l'on ne partage qu'entre nous, qui n'appartiennent qu'à nous. Ce sont ces moments-là que je préfère. Tous ensemble, nous sommes frères de jeu, à jamais. Cette demi-finale a changé notre vie à tous. Notre vie de joueurs, et notre vie d'hommes."

Christophe LAMAISON

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