16/03/2010 - 15:30

La chronique d'Henry Broncan - 19/02/2010

Jeudi 11 février

Avant la Révolution, c’était une abbaye bénédictine et Napoléon la transforma en Maison Centrale; un temps prison pour hommes et femmes, à partir de 1821 et ce, jusqu’à nos jours, elle ne fut plus dévolue qu’aux premiers. Son statut évolua : d’abord Maison Centrale puis colonie correctionnelle puis maison d’éducation surveillée puis quartier correctionnel, centrale de force pour adultes considérés comme dangereux sous le régime de Vichy… et pour les collaborateurs à la Libération; de nouveau maison centrale jusqu’en 1875 pour en arriver à l’appellation actuelle de Centre de Détention. Actuellement, 300 détenus occupent les lieux, on en comptait 1200 en 1943.

Le long des hauts murs, des fouilles archéologiques mettent à jour les vestiges de l’antique Exercisum, site gallo-romain du 1er siècle. On me raconte que des prisonniers, le samedi matin, sont employés pour aider les chercheurs. Au Nord, la ville nouvelle, une bastide du XIIIème siècle, encore une des nombreuses "filles" du prolifique Alphonse de Poitiers. C’est ici la véritable capitale du pruneau, titre revendiqué légitimement et donc l’usurpation par la ville de la Préfecture fait grincer les dents locales.

Cette prison ressemble aux vieux clichés : des murs épais et élevés (7 mètres) et des portes et des portes que d’énormes clés entrouvrent ; des grilles et des miradors. A l’intérieur, des ateliers où les détenus travaillent le bois ou l’électronique, un jardin central sans doute l’ancien cloître de l’abbaye. Nous sommes venus à deux pour une séance de rugby. Mon camarade vient chaque semaine et connaît tout son monde. Grâce à son intervention, j’ai le privilège d’être conduit par les responsable des sports dans la cour du Mur des Fusillés : 12 plaques rappelant l’exécution de 12 prisonniers sur l’ordre de Darnand, le 23 février 1944. Dans ces lieux qui avaient regroupé d’abord des détenus de la zone occupée puis, à partir d’octobre 43, beaucoup de prisonniers de la zone Sud, une première mutinerie, sans doute avec la complicité de quelques gardiens, éclata en décembre 43; le 4 janvier 44, 54 détenus, profitant encore de la mansuétude de certains de leurs geôliers, parvinrent à s’enfuir. Leurs compagnons, de plus en plus inquiets pour leur avenir, décidèrent de provoquer une grande révolte, le 19 février 44. Les mutins prirent en otage la direction de l’établissement ainsi que quelques gardiens. Pour parvenir à réprimer le mouvement, un détachement allemand venu d’Agen dût prêter main forte au Groupe Mobile de Réserve et aux miliciens, incapables de rétablir l’ordre. La promesse qu’il n’y aurait pas de représailles, promesse faite par le responsable de l’établissement, Joseph Schivo, mit fin à l’insurrection.

Joseph Darnand, le tristement célèbre secrétaire général du Maintien de l’ordre, venu en personne dans le Lot-et-Garonne, ne tint pas compte de l’engagement pris par celui qu’il avait placé en janvier 44 à la tête de la prison pour y rétablir l’ordre. Après des interrogatoires particulièrement musclés, 14 détenus seront considérés comme les responsables de la révolte, 12 d’entre eux condamnés à mort et exécutés le jour même du "jugement". Jacques Brissaud dans Crimes de guerre en Agenais Librairie Quesseveur Agen 1997 et J.P Kolscielniak, plus brièvement dans Collaboration et épuration Editions d’Albret juin 2003, relatent l’événement. J’aimerais bien connaître davantage l’aventure de chacun de ces 12 hommes et en particulier comment ils se sont retrouvés en ce lieu. Leurs compagnons – 1200 ! – seront livrés aux Allemands et déportés en Allemagne en compagnie des "raflés" de Lacapelle-Biron. 300 vont mourir à Dachau.

Ils sont douze à participer à la séance hebdomadaire de rugby. D’autres se sont installés dans la salle de musculation bien équipée, une dizaine s’exercent au badminton dans un gymnase ultramoderne ; ils sont 3 à marcher pendant près de deux heures autour du terrain de sport, tantôt groupés, tantôt solitaires, sans la moindre interruption. Chez les rugbyphiles, quelques absences : un puni, un qui ale "blues", deux qui n’ont pas envie aujourd’hui. Deux équipes de 6, des chasubles, des plots, presqu’autant de ballons que de participants. Le moniteur de sports n’hésite pas à participer activement au milieu des détenus. Devant débuter la séance et craignant de provoquer des frictions, je me contente d’exercices de passes et de jeux proches du toucher… Une demie heure plus tard, requête polie de l’un des intéressés : "On pourrait pas jouer à plaquer un peu ?"  et mon collègue de prendre le sifflet et la suite; dans un rectangle de 20 m sur 10 m, il dirige une séance de 2 x 20’ de rentre-dedans à intensité maximale : pas un mauvais geste, pas un accrochage, pas une réflexion, pas un instant de trêve. Ici le décompte de points n’a aucune importance : on veut se défouler et tant pis pour les risques de blessures éventuelles. Debriefing sympathique : quelques-uns ont défendu dans le passé les couleurs de clubs de Gironde, de Dordogne et bien sûr de Lot-et-Garonne. D’autres ont découvert le rugby en prison et y ont pris goût. Beaucoup de questions sur les joueurs du SUA : "Ne pourrait-on pas en faire venir quelques-uns ?" Le long du grand mur qui fait face à la bibliothèque, une main a gravé sur la pierre un SUA aux lettres énormes.

De retour auprès de ma voisine, je découvre l’ouvrage A ceux qui se croient libres Octobre 2009, L’insomniaque. La vie d’un "prisonnier social", Thierry Chatbi, 25 ans passés derrière les barreaux. Des lettres et des témoignages recueillis par Nadia Menenger. L’histoire d’une révolte continuelle terminée par le suicide de cet insoumis en 2006.

Vendredi 12 février

Sur le terrain de la Chevalière si cher au docteur Lucien Mias, grâce aux efforts des employés municipaux, des dirigeants et des bénévoles du S.C.Mazamet, les Coqs de moins de 20 ans peuvent affronter malgré la neige de la nuit précédente, leurs homologues irlandais. C’est la fête pour le Rugby Club Toulonnais et le SUA qui présentent chacun 4 des leurs dans l’équipe nationale. De notre côté, il s’agit du trois-quart centre Mathieu Lamoulie formé au club de Casteljaloux, club maintenant rattaché à Marmande, du demi de mêlée Alexi Bales, premiers pas derrière l’ovale à l’US Fumel-Libos, du troisième ligne Antoine Erbani, fils d’une des gloires agenaises et donc formé au SUA tout comme le 4ème mousquetaire, l’arrière Brice Dulin, déjà bien connu des rugbyphiles puisqu’à 19 ans, il est devenu titulaire à part entière de l’équipe première. Match âpre bien dans la tradition des oppositions franco-irlandaises. Seul éclair dans ce match cadenassé, l’essai de notre Cadet de Gascogne libéré par une longue passe de l’ailier Lagain, acutellement à l’Aviron Bayonnais, mais pur produit de l’U.S Tyrosse comme beaucoup d’autres. C’est avec plaisir que j’ai retrouvé parmi les Bleus mon ancien élève du Collège Carnot, Benjamin Geledan ancien 3ème ligne devenu pilier gauche et dont Benoît Bourrust m’a raconté toute l’implication dans l’entraînement ce dont je n’ai jamais douté ; il est bien dans la lignée d’un père qui n’était pas le plus tendre des avants du Plateau.

Samedi 13 février

La fête au Stade de France. Derrière une mêlée souveraine – ce Thomas Domingo n’arrête pas de surprendre mais le tandem Papé-Nallet doit faire le délice d’une première ligne ! avec deux centres capables de prendre efficacement le milieu du terrain, les Bleus si pâles contre des Ecossais certainement moins faibles qu’on ne l’a cru – voir l’opposition au Millénium - ont régalé le monde du Rugby pourtant si critique le dimanche précédent. Avant de se lancer dans les cocoricos dithyrambiques, coq échaudé craignant le poireau chaud, nous attendrons le match contre les Gallois pour pavoiser.

Dimanche 14 février

Bise glaciale sur Armandie mais 8600 spectateurs quand même pour assister au SUA-Dax. Pierre Lacroix a réuni les anciens de la finale gagnée contre Béziers en 1962 : de beaux jeunes hommes incroyablement bien conservés à l’image de leur numéro 8, Franco Zani, même taille d’athlète, même chevelure brune !

Sur le terrain, le froid rend les mains malhabiles et les visiteurs ne veulent pas lâcher le pruneau ; connaissant très bien la hargne du nouveau pilier géorgien des Landais, George Kutarshvili, en découvrant sa présence sur le pré et connaissant sa virulence, j’annonce à mon voisin : "Pour lui, je prédis le jaune". C’est la sanction dont il écope à la 20’ mais le pire arrive à la 45’ quand il hérite du rouge à la suite d’une chamaillerie. C’est pourtant un garçon très sympathique mais sur le terrain, cet ancien haltérophile et lutteur est encore incapable de se maîtriser. J’ai même cru qu’il descendait dans les tribunes faire un sort à ceux qui le sifflaient. La fraîcheur du temps émoustille sans doute mon cerveau car à la sirène de la 1ère mi-temps, sur la touche aux 30 mètres agenais, j’annonce toujours à mon voisin : "Drop de Lagardère" et le montagnard d’Arrens d’égaliser d’un coup de pied magnifique, un de ces coups de botte qui faisait chanter le Moulias.

A l’heure de jeu, Sylvain Dupuy nous gratifie d’un exploit personnel exceptionnel : il glisse entre les soixante doigts de six dacquois et nous délivre de notre anxiété. Nous avons eu droit pendant 74 minutes à un face à face majuscule entre Mathieu Lièvremont et Jean Monribot. Il me tarde de retrouver la vidéo pour me repasser leur duel.

Lundi 15 février

J’apprends que la qualité des crêpes vendéennes de ma voisine et le nec plus ultra des gersoises du cuisinier du LSC provoquent l’ire d’une cuisinière des bords de Garonne qui estime que les meilleures de toutes sont agenaises. Dans ce pays, ils se croient vraiment sur le toit du monde !

 
 
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